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Du Pain et des Roses

Culture du viol et promotion des violences sexuelles

Arguments bidon mais véritable agression : Rémi Gaillard récidive dans sa dernière vidéo

Dom Thomas Après le succès de la vidéo Free Sex en 2014, l’humoriste Rémi Gaillard transforme l'essai et se filme cette fois-ci en train de commettre une agression sexuelle. Le tout au nom, dit-il, de la défense des animaux et du sacro-saint « humour », argument censé parer à toute critique.

vendredi 26 juin 2015

Depuis ses débuts, Rémi Gaillard aime à faire rire aux dépens des gens. Sa dernière vidéo, Dog, le met en scène déguisé en chien abandonné qui, passé les premiers moments de désarroi, joue à énerver les gens jusqu’à les faire sortir de leurs gonds – ressort favori des blagues potaches du célèbre humoriste montpelliérain. Fidèle à lui-même, Rémi Gaillard continue ainsi à promouvoir un humour agressif et humiliant qui fait fureur auprès de ses fans.

Mais sa dernière production ne s’arrête pas là. Après avoir fait semblant d’uriner sur une femme allongée sur la plage, et copieusement recouvert de sable une autre, Rémi Gaillard avise une plagiste alors à quatre pattes sur sa serviette, se jette sur elle, plaque son bassin contre le sien et simule un rapport sexuel. Il se relève et part en courant. La femme, ainsi que l’homme qui se trouve à côté d’elle, interdits, n’ont pas le temps de réagir.

Un « dérapage » qui devient une habitude

En matière de promotion des violences sexuelles, Rémi Gaillard n’en est pas à son coup d’essai et ne peut donc prétendre l’innocence naïve. Un de ses derniers opus, Free sex, avait déjà soulevé une polémique : il y simulait, dans l’espace public, des rapports sexuels à l’insu des femmes piégées, donc non consentantes. La vidéo promouvait ainsi l’idée que le sexe peut servir à humilier. Rémi Gaillard s’y gardait cependant bien d’établir un contact physique avec ces femmes, ne faisant « que » profiter de l’effet de perspective pour créer l’illusion. Probablement encouragé par le succès de cette vidéo (plus de 11 millions de vues) et faisant peu de cas des critiques qui lui avaient été adressées à raison à l’époque, l’humoriste récidive donc cette année.

Mais filmer puis diffuser de telles images n’est pas anodin. Dans la séquence de Dog, en entrant en contact avec le bassin de la plagiste, Rémi Gaillard fait subir à cette femme un acte à caractère sexuel non consenti, que le code pénal qualifie d’ « agression sexuelle autre que le viol » et qui pourrait faire l’objet d’une plainte de la femme agressée et/ou du procureur. De plus, en diffusant la vidéo, l’humoriste revendique l’agression qu’il a commise, et encourage ses fans à en rire. Il en tire des revenus et sa célébrité, chacune de ses vidéos renforçant sa réputation : l’organisateur des soirées « n’importe quoi » sera, cette année, l’animateur TV des Déferlantes d’Argelès-sur-Mer au mois de juillet.

Selon lui et tou.te.s celles et ceux qui le défendent, on peut donc organiser une agression sexuelle caractérisée, en diffuser les images, en tirer des revenus et, au passage, parfaire sa réputation grâce à la séquence en question, en prétendant cyniquement que le véritable objectif de la vidéo était de sensibiliser à la cause des animaux abandonnés et en appelant à aider la SPA.

Les institutions, garde rapprochée de l’humoriste

Mais Rémi Gaillard, qui vit depuis des années aux dépends de l’agression médiatisée des autres, sait combien la situation lui est favorable : en cas de plainte, la victime aurait à subir une médiatisation qu’elle ne souhaite pas forcément, ce qui peut suffire à la dissuader. Les chiffres indiquent d’ailleurs qu’en France, seule une victime sur 10 (voire sur 16) porte plainte après un viol avec pénétration. L’humoriste assure par ailleurs que la plagiste (qu’il se garde bien de qualifier d’agressée) a donné son accord a posteriori pour la diffusion de la vidéo – reconnaissant ainsi qu’elle a été prise par surprise. Sa stratégie de défense consiste en dernière instance à agresser verbalement ses détracteurs, leur enjoignant de « la fermer » ou proposant d’abandonner sur une aire d’autoroute la chroniqueuse Audrey Pulvar, qui l’avait farouchement critiqué.

L’humoriste n’a de toutes façons pas grand-chose à craindre d’une justice plus que jamais au service du patriarcat : du fait des humiliations infligées aux plaignantes, de la longueur des procédures et du nombre de classement sans suite, la plupart des viols ne sont pas jugés aux Assises. De plus, selon un avocat interrogé par MetroNews, le droit pénal est du côté de Rémi Gaillard, qui peut se tirer d’affaire en arguant du fait que son intention n’était pas d’agresser ou de prendre du plaisir en commettant l’attouchement, mais seulement de faire rire. De son côté, Pascale Boistard, secrétaire d’Etat chargée des droits des femmes, s’est contentée d’un tweet aux termes bien mal choisis, parlant de banalisation d’une agression sexiste là où il y a réalisation d’une agression sexuelle caractérisée.

Alors qu’on estime à au moins 75.000 le nombre annuel de viols commis sur des majeures en France (soit 206 par jour), et qu’il faut probablement doubler le chiffre pour tenir compte des viols commis sur des mineures, les vidéos de Rémi Gaillard contribuent à promouvoir l’idée qu’il est possible – et drôle – d’attenter à la sécurité affective et sexuelle d’une femme dans l’espace public. On peut par ailleurs craindre l’effet d’entraînement sur les plages cet été suscité par la diffusion de Dog. Mais imposer une mention « interdit aux moins de 18 ans », comme cela a été fait temporairement par Youtube sur Free Sex, n’y changera rien : un viol est-il plus acceptable quand il est commis par un majeur ? Les deux vidéos incriminées doivent tout simplement être retirées, et leur auteur sanctionné. Mais cette interdiction ne saurait résoudre à elle-même un problème bien plus profond qui est celui du patriarcat, de son installation à tous les niveaux de la société et de son utilisation spécifique par les élites au pouvoir. Là où, en théorie, le droit est censé protéger, la réalité montre que les dominé-e-s ont toutes les peines du monde à faire valoir leur droit face à des élites qui banalisent les violences commises par les membres de leur classe dont la star de Youtube fait clairement partie. Le droit actuel n’est donc pas au service de toutes et de tous, mais bien des classes dominantes. Impossible de faire confiance aux institutions dans cette lutte à mener, au jour le jour, dans les rues, au travail, à la maison, même dans nos propres rangs, car cette lutte, qui nous concerne toutes et tous, implique un renversement depuis les racines de l’idéologie qui crée ces violences et du système qui la perpétue, sans quoi les droits resteront des paroles en l’air au service de ceux qui tirent bénéfice des oppressions.