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Culture et Sport

Une « Enquête sur les années de plomb de la Vème République » d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat

BD. "Cher pays de notre enfance", sur les dessous de la république bourgeoise

« Il y a deux histoires : l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, puis l'Histoire secrète, où sont les véritables causes des évènements, une histoire honteuse », Honoré de Balzac. {} {} Livre, bande-dessinée, roman graphique, on ne sait comment définir Cher pays de notre enfance. Enquête sur les années de plomb de la Vème République d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat : mais sans aucun doute une œuvre de poids. Sa couverture annonce la couleur : on y voit De Gaulle en tenue présidentielle tachée de sang. Histoire d’une France contemporaine donc, celle de la Vème République, qui, comme la IVème République, se révèle être parfaitement mafieuse, le régime d’une bourgeoisie et de ses hommes de main prêts à tout. Au menu, magouilles, tortures et violence d’Etat, réseaux policiers et judiciaires, bref, barbouzeries en tous genre… Léo Serge

jeudi 15 octobre 2015

Les dessous de la bourgeoisie

Le juge Falcone, assassiné par la Mafia italienne en 1992 appelait ça « le grand jeu du pouvoir ». Nous préférons parler des dessous de la bourgeoisie. C’est précisément ce dont parle l’histoire de ce livre. Les deux auteurs sont le dessinateur Etienne Davodeau – déjà auteur du magnifique Un homme est mort – et le reporter d’investigation à France-Inter, Benoit Collombat, qui fut par ailleurs l’un des soutiens de Denis Robert dans l’affaire Clearstream. L’ampleur des affaires qu’ils remontent, et leur actualité, semble parfois les dépasser. Comme le dit l’un des auteurs :« On meurt beaucoup dans cette histoire. »

Le SAC

Le point de départ de ce livre c’est l’assassinat du juge Renaud à Lyon, le 3 juillet 1975. En menant progressivement leur enquête, les deux auteurs s’intéressent au SAC, le Service d’Action Civique. Il démontre l’impunité de ce service d’ordre gaulliste, qui mélangea policiers et bandits et usa de la pire des violences contre les syndicalistes, les étudiants, les opposants en général et y compris contre les agents désobéissants de l’État, comme par exemple le juge Renaud. L’ampleur du SAC, son financement par les industriels, rappellent que l’État, le patronat, la grande bourgeoisie organisée, marchent main dans la main pour utiliser la terreur si c’est nécessaire, quotidiennement au besoin. La description est habile, reliant l’expérience des ouvriers de l’usine automobile de Poissy, aux réalisateurs, journalistes, juges qui eurent à faire à la toute-puissance du SAC et de ses méthodes d’intimidations, de torture et d’assassinat. Un rappel très sain sur le fait qu’hier comme aujourd’hui la France, comme toute les républiques bourgeoises, est avant tout une façade de respectabilité démocratique cachant des méthodes immondes.

Le problème « Boulin »

Le livre prend encore de l’ampleur quand il démontre point par point que les plus hauts sommets de l’État sont autant les ordonnateurs et les profiteurs des actions du SAC – co-dirigé pendant longtemps par Charles Pasqua. L’affaire Boulin est l’occasion de rappeler à quel point le néocolonialisme est au cœur de la Vème République. Sans dévoiler toutes les révélations de ce livre, qui se lit rapidement et d’une traite, on peut avancer qu’il est assez clair que Boulin, ministre « suicidé » dans 8 centimètres d’eau, allait révéler que la Françafrique finançait le RPR, raison pour laquelle la haute bourgeoisie d’État le sacrifia, en parfaite complicité avec le grand patronat qui célébra au champagne son assassinat. Le livre est également intéressant parce qu’il montre encore l’actualité de cette affaire et des réseaux d’intérêt qui continuent à exister. Dans sa campagne présidentielle de 2007, Sarkozy faisait encore référence à Boulin :« Je n’oublie pas Robert Boulin, victime de la diffamation et du mensonge »… autrement dit :« Vieux chiraquiens tenez-vous tranquille j’ai des dossiers au cas où... »

Ainsi marche la République. Exemplaire dans le crime, la barbouzerie et le service rendu aux industriels et aux puissants. Tout document, toute œuvre, qui contribue à dévoiler ce mur de propagande et d’illusions que la bourgeoisie construit quotidiennement pour paraître respectable, sont bons prendre et à populariser. Mais le problème n’est pas de nettoyer la République, comme le Juge Falcone a pu chercher à le faire en Italie dans les années 1990, avant d’être assassiné. Le problème est structurel : quand un Sarkozy, un Chirac, un préfet corrompu ou un Claude Guéant, ne finissent pas à l’ombre mais doivent prendre leur retraite d’une façon ou d’une autre, toute une armée de même acabit est prête à servir et les remplacer. Le pouvoir de donner les ordres, d’organiser et de faire obéir vient de la détention de la clef économique. En dernier instance, l’existence d’une bourgeoisie commande l’existence d’une classe politique imbriquée à la mafia, aux barbouzes et au service d’état. Un livre à mettre entre toutes les mains pour rappeler qu’une république bourgeoise est toujours une république bananière et mafieuse.