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Débats

Impérialisme et barbarie

De génération en génération : les séquelles de la guerre d’indochine

Deux des puissances impérialistes les plus puissantes se sont cassé les dents au Vietnam. Mais leur héritage néfaste fait toujours des ravages dans le pays et dans les mémoires.

vendredi 20 septembre

Au moment où, dans le monde entier, la jeunesse se mobilise pour le climat avec les Friday For Future ou encore se soulève contre l’autoritarisme en Algérie comme à Hong Kong, l’État français essaye de tordre le cou à cette résistance en instaurant le SNU. En appelant les jeunes dans une organisation militaire, le gouvernement tente de les réinscrire dans l’Histoire coloniale de l’Etat Français, qui a fait que de nombreux jeunes ont été forcés de partir faire la guerre dans des pays qui réclamaient leur indépendance. C’est notamment le cas de l’Indochine « française », pour laquelle 20 000 Français métropolitains, 11 000 légionnaires et 15 000 Africains et Nord-Africains ont été mobilisés.

En 1887 est fondée l’Indochine française. Après des années de lutte, les vietnamiens obtiennent enfin l’indépendance en 1954. Quand on parle de la guerre d’Indochine, on parle souvent des pertes du côté français, de la bataille de Diên Biên Phu, des otages faits par le Viêt Minh, de leurs méthodes “barbares” dans des camps de “rééducation”... Ce qu’on oublie, c’est la dimension colonialiste et impérialiste de cette guerre, mais aussi les conséquences qu’elle a eues sur la population vietnamienne. Pourtant, l’indépendance ne s’est pas obtenue en un clin d’oeil et la guerre a fait beaucoup de dégâts sur le sol vietnamien : elle a fait 419 000 morts, blessés ou prisonniers du côté vietnamien.

Quand les Français quittent enfin le Viêt Nam, ils laissent cependant place aux Américains, qui soutiennent le gouvernement de Diem, au Sud. Ce gouvernement refuse de collaborer avec le Nord communiste et crée un État soutenu financièrement et militairement par les États-Unis. Ces derniers n’ayant pas signé les accords de Genève, le conflit peut à tout moment éclater entre le Nord et le Sud : c’est le début de la guerre du Viêt Nam. Cette guerre, dont tout le monde se souvient en raison de sa grande médiatisation (c’est l’époque où la télévision fait une entrée massive dans les foyers), a encore des conséquences insoupçonnées aujourd’hui. Les deux guerres que sont la guerre d’Indochine et la guerre du Viêt Nam ont laissé des traces sur les corps, mais aussi dans les mémoires.

Le corps, vestige d’un champ de bataille

“Je me revois dans une pièce avec un lit en train de me tordre dans tous les sens sur ce lit”, nous raconte une grand-mère vietnamienne de 80 ans. L’incendie s’est passé dans une caserne. “Je ne sais pas ce qui l’a déclenché, si c’était un bombardement ou autre chose”, poursuit-elle. Ce qui est certain, c’est la marque physique qu’a laissée cet incendie sur son corps, mais aussi le traumatisme imprimé dans sa mémoire. Arrivée en France quand elle avait 10 ans, J. ne se rappelle de rien avant l’incendie. Tous ses souvenirs d’enfance ont été balayés par la barbarie de cette guerre, la guerre d’Indochine.

Des centaines d’autres enfants vietnamiens se souviennent d’une autre guerre qu’ils n’ont pourtant pas vécue, la guerre du Viêt Nam. En effet, près de 40 ans plus tard, l’agent orange continue d’intoxiquer la population. Et pour cause : de 1964 à 1973, ce sont 80 millions de litres de cet herbicide qui ont été déversés par les Américains sur ce pays. Selon l’article “Vietnam : l’agent orange, une bombe à retardement” publié sur France info en 2013, “l’hôpital de Tu Du, un « Village de la Paix », accueille près de 60 enfants souffrant de lourds handicaps et malformations, séquelles de l’agent orange dont ont été victimes leurs parents. La plupart d’entre eux sont orphelins ou ont été abandonnés à la naissance. Onze autres villages de la sorte existent dans tout le pays et près de 40 ans après la fin de la guerre, les conséquences du conflit marquent encore cruellement les familles vietnamiennes.” Les maladies vont jusqu’à toucher trois générations, comme le montre un article publié le 10 août 2019 dans Le Courrier du Vietnam : “La famille du vétéran de guerre Trân Quyêt Tiên, dans l’arrondissement de Long Biên, à Hanoï, souffre des effets transgénérationels de l’agent orange. Lui, son fils et son petit-fils luttent jour après jour contre de multiples maladies.”

Pourtant, malgré ces preuves flagrantes, les États-Unis n’ont toujours pas reconnu leur responsabilité dans les dégâts de l’agent orange. En 2014, l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine a présenté un recours collectif aux États-Unis contre onze fabricants d’herbicide pour crime contre l’humanité et crime de guerre. La plainte a été rejetée, le juge ayant conclu que l’agent orange n’est pas un poison au regard du droit international, et qu’il n’y a donc pas d’interdiction d’utiliser un herbicide. Cette conclusion ridicule montre bien qu’au-delà du fait que la justice américaine soit au service des intérêts capitalistes, l’impérialisme américain reste impuni et continue de faire des ravages au Vietnam, même 40 ans après. L’entreprise Monsanto s’est même défendue en soulignant sur son site qu’elle n’était qu’un des neuf fournisseurs du gouvernement américain à avoir fabriqué ce produit chimique ! Elle savait pourtant très bien que ce produit était toxique et ne servirait pas qu’à raser les forêts vietnamiennes, mais l’appel de l’argent semble avoir été plus fort. “Heureusement”, Washington a par la suite versé, depuis 1989, “près de 54 millions de dollars pour aider les Vietnamiens handicapés, « quelle que soit la cause » de leur handicap. Pas question pour la Maison Blanche de reconnaître une quelconque responsabilité. L’aide est purement « humanitaire »…” (France info, “Vietnam : l’agent orange, une bombe à retardement”). Ce cynisme et cette façon de se dédouaner alors que 2,1 à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés aux herbicides entre 1961 et 1971 et que ces derniers continuent encore à sévir montrent bien la barbarie du capitalisme américain.

Des mémoires défigurées

Mais ces deux guerres n’ont pas seulement marqué les corps, elle a aussi marqué les mémoires. J., qui avait environ 7 ans lors de l’incendie, se rappelle encore de l’école du village, où se trouvaient “plein de blessés sur des brancards faits de deux bâtons et d’un tissu à ras du sol.” Comment oublier ces images, comment oublier un bombardement ? Entre 1965 et 1975, les États-Unis ont lâché plus 7,5 millions de tonnes de bombes sur le Viêt Nam, soit le double de ce qui a été lâché sur l’Europe et l’Asie pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela reste le bombardement aérien le plus important de l’Histoire. Au-delà des victimes, ce sont des paysages, des mémoires, un pays tout entier qui ont été défigurés par presque 30 ans de guerre continue.

Ce sont des familles qui ont été séparées, des enfants qui n’ont jamais revu leurs parents ou ne les ont jamais connus. Ce sont des enfants arrachés à leur terre natale en même temps qu’à leur enfance, forcés à oublier leur culture. “Il y avait beaucoup d’enfants nés de mère vietnamienne et de père français, la plupart des soldats français qui occupaient le pays. À l’époque, les soldats français ne pouvaient pas se marier avec une vietnamienne. Après la guerre, certains ont reconnu leurs enfants et d’autres non. Un eurasien a fondé une association, la Fédération des Oeuvres Françaises d’Indochine, pour recueillir les enfants eurasiens dont les mamans étaient souvent seules, en situation précaire. C’est par cet organisme que je suis venue en France, pendant la guerre d’Indochine. Notre éducation a été confiée à des religieuses de Notre Dame des Missions, qui avaient des maisons au Viêt Nam à l’époque”, nous raconte J. qui n’a jamais connu son père et n’a jamais revu sa mère depuis qu’elle est arrivée en France en 1949.

Élevée dans une grande maison tenue par les religieuses jusqu’à l’âge de 18 ans, et entourée de 80 autres eurasiennes, elle nous raconte cette époque : “D’après mon souvenir personnel, j’ai beaucoup souffert de manque d’amour et de tendresse, parce qu’elles nous élevaient sans aucune empathie. Elles nous donnaient à manger etc., mais pour le reste il n’y avait aucune affection. On ne m’a jamais fêté mon anniversaire, par exemple, jusqu’à l’âge de 20 ans. Il fallait toujours craindre Dieu. Elles nous disaient que c’était un Dieu d’amour, mais il n’y avait aucune marque d’affection, ni dans leur discours ni dans leurs gestes, c’était toujours la crainte, la crainte.”

Elle nous raconte aussi comment il fallait s’adapter, baisser la tête et ne pas se faire remarquer pour s’intégrer, comment les soeurs leur interdisaient de parler vietnamien. Les fillettes de 10 ans seulement se voyaient punies dès que le naturel ressortait et qu’un mot de cette langue sauvage s’échappait. Pas question non plus de leur montrer des photos ou des lettres de leurs parents avant leurs 18 ans : “quand elle m’a donné la photo, la mère supérieure ne m’a donné aucune explication”. Loin d’avoir de l’empathie et de témoigner un peu d’humanité pour ces enfants qu’elles pensaient avoir sauvés, les religieuses méprisaient leur culture et leurs origines. “Au lieu d’avoir de l’empathie, elles attendaient de la reconnaissance de notre part, parce que si on était restées là-bas, nos mères, qui étaient peut-être des prostituées, n’auraient pas pu s’occuper de nous. Elles ne faisaient que dévaloriser nos mères, tout était toujours négatif.”

La guerre d’Indochine et la guerre du Viêt Nam sont bien sûr restées dans les mémoires. Tout le monde se souvient de la défaite des Français à Diên Biên Phu Ðiện Biên Phủ qui a marqué le début de la chute de l’empire colonial français. Tout le monde se souvient de cette photo d’une petite fille en train de courir, toute nue et en larmes, parce qu’elle vient d’être touchée par une bombe au napalm, pendant une attaque sud-vietnamienne (avec l’aide des Américains) contre les communistes du Nord. Tout le monde se souvient du “bourbier vietnamien”, comme l’appelaient les média de l’époque. Tout le monde se souvient de l’indignation qu’a soulevée cette guerre injuste et inhumaine, parce qu’il était impensable qu’un peuple perçu comme sauvage puisse battre deux des plus grandes puissances impérialistes du XXème siècle. Mais qu’en est-il de la responsabilité des ces deux puissances, justement ? Qu’apprend-on aux élèves français ? Ce ne sont pas deux pauvres paragraphes sur la guerre d’Indochine en cours d’Histoire qui vont rendre justice aux 419 000 morts, blessés ou prisonniers vietnamiens. Ce ne sont pas quelques phrases sur la guerre du Viêt Nam qui vont rendre justice aux centaines de milliers de familles traumatisées, à tous ces enfants qui, encore aujourd’hui, voient leur vie et leur santé gâchées par une guerre qu’ils n’ont même pas vécue. La barbarie de l’impérialisme est la seule sauvagerie existante, et nous devons nous rappeler qu’elle continue de marquer des corps et des esprits sur plusieurs générations.




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