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Du Pain et des Roses

Rentrée

Du prénom, au pronom : la bataille des trans à l’université en France 

La rentrée des classes n'est facile pour personne... Mais imaginez qu'en plus de cela vous soyez obligés de vivre l'université comme un lieu où il vous soit impossible d’exprimer, voire qu’on refuse systématiquement d’accepter qui vous êtes et comment vous vous définissez. Ce n’est un secret pour personne que l’université est un lieu d’où traditionnellement les classes populaires sont exclues, que c’est aussi un outil aux mains de la bourgeoisie pour assurer la diffusion de son idéologie et également un lieu où le sexisme et d’autres formes d’oppression sont monnaie courante, que ce soit par le biais du harcèlement sexuel de la part de personnes en position de pouvoir et d’autorité comme c’est le cas des professeurs sur les étudiantes ou entre étudiants lors des soirées d’intégration, lieu privilégié des agressions et des comportements sexistes. Claude Scorza

lundi 14 septembre 2015

Alors qu’il arrive qu’on entende parler de la discrimination des personnes LGBTI au travail, ce que l’on entend plus rarement, c’est que la discrimination envers les personnes LGBTI conditionne fortement la réussite des études puisque le taux d’abandon des études est trois fois supérieur chez les LGBTI que chez les personnes hétérosexuelles et cisgenres (personnes conformes avec l’identité de genre leur étant assignée à la naissance). Ce taux d’échec n’est pas dû au hasard, et dans le cas spécifique des personnes trans, ce qui peut être présenté comme des « détails » tels que la non utilisation du prénom et du prénom correct, ou l’inexistence de toilettes non genrées, peut être source de malentendus, de malaises, de souffrances, voire de violences.

Est-ce bien étonnant ? Pas tellement, car les différents gouvernements ont fait peu pour y remédier. Alors qu’en 2009 un rapport du Commissaire aux droits de l’homme publiait un rapport intitulé « Droits de l’homme et identité de genre », où il était recommandé d’ « élaborer et mettre en œuvre des politiques de lutte contre la discrimination et l’exclusion auxquelles font face les personnes transgenres sur le marché du travail, dans l’éducation et dans le système de santé », aucun acte n’a donné suite. Par exemple, une des seules mesures concrètes prises par le gouvernement Hollande depuis 2012 pour lutter contre la LGBT-phobie à l’université a été la publication d’une brochure par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche en 2013, éditée avec l’Inter-LGBT et Ligne Azur, ayant pour titre « (Re)connaître pour mieux agir ». Dans cette brochure d’une trentaine de pages on ne retrouvait pas un seul mot sur les problèmes spécifiques auxquels doivent faire face les personnes trans dans l’enseignement supérieur et la recherche !

Prénom/pronom

Résultat : la méconnaissance des questions trans à l’université impose un statu quo aux personnes trans les obligeant à négocier en permanence avec l’administration de leur fac pour pouvoir utiliser leur prénom d’usage pour ainsi protéger leur vie privée et se faire connaître selon leur identité de genre assumée. Elles se retrouvent, par exemple, dans l’obligation de déclarer au chargé de TD, à l’administration ou à leurs camarades de classe leur prénom d’usage au risque de s’exposer aux moqueries, aux discriminations, aux violences ou bien à l’exclusion.

Mais dans le relevé de présence, l’adresse mail de leur fac ou l’annuaire des élèves, entre autres, leur prénom d’État civil est aussitôt dévoilé. L’université revient ainsi à imposer dans les faits une réassignation de genre administrative aux étudiant-e-s trans. Il n’y a rien d’étonnant à ce que ces conditions puissent aussi démoraliser et enlever toute envie d’aller en cours ne serait-ce que pour éviter de s’exposer. Idem pour obtenir une carte d’étudiant (qui n’a pourtant aucune valeur légale) ou pour les stages nécessaires pour valider son année, puisque faire valider son stage avec le prénom d’usage est presque impossible. Et n’en parlons même pas du diplôme de fin d’études qui, pour avoir une valeur légale, doit être édité avec le prénom d’état civil de la personne. 

Il faut rappeler que pour changer l’état civil et faire adopter légalement le prénom d’usage pour tous les documents officiels en France il faut obligatoirement passer devant un tribunal de grande instance et être représenté par un avocat. Et ce n’est pas tout, puisque ce changement d’état civil est conditionné, à une « opération de réassignation sexuelle », qui n’est pas toujours voulue par les personnes concernées, alors que dans d’autres pays, comme tout récemment au Canada, on autorise le changement d’état civil sous serment. Cette procédure permet aux personnes trans d’obtenir « des documents officiels reflétant leur véritable identité de genre sans avoir l’obligation de subir au préalable une chirurgie ou des traitements médicaux pour changer de sexe », et c’est ce que revendiquent précisément les associations et collectifs trans en France depuis des années. 

Les Principes de Jogjakarta, une série de textes relatifs à l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre, sont un des rares textes auxquels les trans peuvent faire recours pour faire que les administrations des facs adoptent leurs prénoms d’usage. Ces principes défendent le droit à la vie privée et appellent les États à « garantir le droit à tous de pouvoir choisir normalement quand, à qui et comment divulguer des informations ayant trait à leur orientation sexuelle ou à leur identité de genre ». La France est, bien sûr, signataire de ce texte. Le problème est que l’adopter est une chose mais lutter contre la LGBTI-phobie en y dépensant les moyens financiers et en s’opposant politiquement aux voix réactionnaires, en est une autre.

On aurait l’impression que outre-Atlantique les choses sont moins compliquées. Il est en effet actuellement possible d’utiliser librement son prénom et pronom de choix dans plusieurs universités américaines comme Yale, MIT, UCLA, New York University, Princeton, etc. Princeton propose même de déclarer son prénom d’usage simplement en ligne, sans autre démarche supplémentaire, et offre des formations à l’utilisation de ce système aux informaticiens et administrations des universités américaines. De la même manière, depuis peu, lorsque des personnes envoient leurs candidatures aux universités publiques en Californie, elles ont la possibilité de choisir entre plusieurs identités de genre, entre lesquelles se trouvent « homme trans », « femme trans », ou « gender queer/gender non-conforming » pour les personnes qui ne se conforment pas à la binarité des genres et/ou au système sexe/genre imposé par la société.

Il ne s’agit pas pour autant de peindre en rose les quelques acquis réels dans des universités américaines, d’autant plus que les cas de discrimination contre des personnes trans sont très nombreux dans un pays où la religion a un poids très important dans le système scolaire. Rien que pour cette année, on pourrait citer le cas de Jayce, étudiant à la George Fox University dans l’Oregon qui s’est vu d’abord refuser une chambre dans la résidence avec les autres étudiants masculins, mais s’est vu ensuite relégué dans une chambre isolée du reste des étudiants tout court. Également, alors que le mariage pour tous est désormais une réalité dans tout l’État fédéral, les LGBTI ne sont pas pour autant protégé-e-s en matière d’emploi. Ainsi, si on peut se marier depuis le 26 juin, on peut également se faire licencier le lendemain en raison de son orientation sexuelle ou identité de genre, puisque dans plusieurs États, aucune loi ne sanctionne la discrimination sur cette base.

Toilettes

La sociologue Marie-Hélène Bourcier rappelle combien les toilettes publiques sont « là où trône le genre », parce que, construites selon une binarité de genre marquée au fer rouge, elles sont un lieu d’où les personnes trans ou queer sont exclues ou d’où elles se sentent exclues : « Vous est-il déjà arrivé de vous faire jeter des toilettes parce qu’on vous a pris pour un homme qui s’introduit dans les toilettes des femmes ? Tous les jours si, comme moi, votre expression de genre plutôt masculine jure avec la signalétique de la porte que vous venez de pousser. Ça arrive aussi aux femmes ou aux hommes trans qui courent le risque de se faire exclure ou insulter par les femmes cisgenres dans les toilettes des femmes. Ainsi qu’aux transgenres et autres gender queer et aux personnes trans dont le passing (le fait pour une personne trans de passer comme un homme ou une femme) est insuffisant ou non désiré. Pour tous ceux qui présentent des identités ou des expressions de genres différentes, les toilettes publiques peuvent devenir un véritable cauchemar, un lieu de violence et de harcèlement au quotidien. » C’est pour cela aussi que certaines universités américaines proposent des toilettes « inclusives », ou « non genrées », c’est-à-dire accessibles à tous les genres.

Les droits des trans est une de ces questions dont, au delà des réseaux LGBTI, on commence à parler peu à peu dans certains médias (et encore) et dans l’extrême gauche (et encore !), ne serait-ce que parce qu’il s’agit aussi d’une des nombreuses promesses faites par François Hollande pendant sa campagne qu’il a cru opportun d’oublier ensuite. Les reculs du gouvernement PS sur l’égalité des droits et l’orientation timorée de l’Inter-LGBT, qui a, par ailleurs, refusé de voter en son sein pour le maintien de la revendication du changement d’état civil, devrait nous convaincre que ce n’est que par la lutte et non par des promesses de réformes aussitôt oubliées, qu’on obtiendra nos droits.

Il n’y a aucune raison pour laquelle les étudiant-e-s trans devraient continuer à être trois fois plus nombreux/euses à échouer dans leurs études parce que les administrations refusent d’utiliser des prénoms corrects, ou parce que les universités ne sont pas des espaces sûrs pour tou-te-s ceux/celles échappant aux normes établies. Dans certaines universités et grandes écoles, des collectifs féministes, associations LGBTI et quelques syndicats étudiants ont déjà commencé à se mobiliser localement pour que la situation des étudiant-e-s trans change. Comme le montre l’exemple de la grève victorieuse du personnel de l’université de Sao Paulo, il est possible de faire reculer l’homophobie lorsque étudiant-e-s et salarié-e-s luttent ensemble. Pourquoi ne serait-il pas possible de faire pareil avec la transphobie en France ? Syndicats étudiants, en lien avec les syndicats du personnel de la fac, devraient aujourd’hui être les premiers à se mobiliser pour le droit des LGBTI à l’université, à construire un rapport de force et à imposer ce qu’ils disent revendiquer pour tou-te-s : le droit à étudier.