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Du Pain et des Roses

Université d'été

Femmes, travail et précarité : des revendications salariales aux luttes contre les oppressions

Laura Varlet et Malena Vrell Dans le cadre de la 7ème université du NPA et en tant que membres de la Commission Nationale d’Intervention Féministe (CNIF), le Courant Communiste Révolutionnaire a animé l’atelier « Femmes, travail et précarité : des revendications salariales aux luttes contre les oppressions ». Dans une salle pleine d’une cinquantaine de personnes, nous avons eu l’occasion de développer plusieurs éléments touchant les questions de classe, genre, imbrication des oppressions ainsi que différentes problématiques s’ouvrant dans les luttes des femmes travailleuses. Nous transcrivons ici synthétiquement quelques-uns des éléments de la présentation. Celle-ci sera bientôt disponible en version audio sur Révolution Permanente.

mercredi 26 août 2015

Dans un contexte de crise économique et de dégradations des conditions de travail, la France a connu ces derniers temps une vague de grèves parmi lesquelles se trouvaient représentés des secteurs très féminisés. L’expérience de ces luttes et en particulier les grèves des travailleuses de l’Université Paris 8 et des coiffeuses du Boulevard Strasbourg, à Paris, nous ont permis de revenir sur le contexte et les bouleversements induits par l’entrée des femmes dans le marché du travail, les aspects liés à leur rôle dans le travail reproductif ainsi que les opportunités découlant de leur intégration dans la production, et finalement, la façon dont ces luttes pour une amélioration des conditions de travail permettent de faire émerger et avancer les questionnements liés à leur condition de femmes travailleuses, pour la plupart immigrées dans les exemples que nous avons développés.

Le XXème siècle, et plus particulièrement la Grande Guerre, de par la mobilisation massive des hommes au front, ont déclenché l’entrée massive des femmes notamment dans l’industrie. Reléguées à la sphère privée, au foyer, au travail domestique, c’est-à-dire au travail reproductif, les femmes ont pu par ce biais transgresser la sphère les cloisonnant aux quatre murs de leurs maisons. Or, même devenues les « chefs de famille », cette entrée dans le monde du travail productif ne s’est pas pour autant traduite dans les faits par un bouleversement profond des rapports de genre et du rôle leur étant assigné par la société. Ainsi, après les longues journées de travail à l’usine, et dans un contexte d’« effort de guerre », une fois rentrées à la maison, leur « double journée de travail », recommençait : les tâches ménagères, les soins, les enfants. Cette nouvelle configuration a pourtant été le point de départ permettant des changements et avancées considérables dans leur rapport au monde du travail et reconnaissance à l’intérieur de celui-ci. Leur nouveau rôle dans la production leur a par ailleurs permis de développer de nouvelles modalités de résistance et de lutte de par leur capacité précisément à paralyser cette production. Exploitées comme jamais, c’est aussi par le biais de cette exploitation que les oppressions, se révélant de façon exacerbée sous les effets de la première, permettent de nourrir le chemin de la prise de conscience du rapport consubstantiel entre les deux.

Malgré les différentes avancées acquises en matière de droits suite à leur entrée dans le marché du travail et liées particulièrement à la recherche de l’égalité professionnelle, ainsi que les questions de reconnaissance, les rapports entre oppressions et exploitation continuent de peser fortement sur la deuxième moitié de l’humanité. Elles se synthétisent d’ailleurs notamment dans la précarité qui, au XXIème siècle, acquiert de plus en plus un visage tout particulièrement féminin. À la « double journée », la différence salariale, le plafond de verre, la discrimination sectorielle, s’ajoutent les effets doublement frappants de la crise économique sur la population féminine. Mais cette poussée dans les attaques permet aussi le surgissement de résistances, dont les travailleuses de l’Université Paris 8 et des coiffeuses du Boulevard Strasbourg en sont l’exemple.

Ces deux grèves sont le reflet à la fois de la surreprésentation des femmes dans les secteurs les plus assimilés aux dites « vertus féminines » : administration, santé, social, service à la personne. Secteurs dans lesquels elles occupent aussi les échelons les plus bas, les moins reconnus et notamment les plus précaires.

Ainsi, pendant près de 3 mois, les travailleuses du personnel de l’Université Paris 8 se sont mises en grève et se sont organisées en Collectif des Bas salaires. Alors que pour quelques-unes leur perspective de retraite atteignait à peine les 700 euros (au-dessous du minimum vieillesse), la revendication de 98 euros nets, l’équivalent d’un cadi de supermarché cherchait à répondre au ras-le-bol face à une précarisation imposée et allant mains dans la main avec la dégradation des conditions de travail suite aux contre-réformes universitaires. Dans cette bataille, les « petites mains » de l’Université se sont confrontées à la présidente de l’Université, une femme elle-aussi, de « gauche », historienne et spécialiste des mouvements sociaux, et pourtant défendant des intérêts tout-à-fait différents. Dans ce sens, bien que le poids du patriarcat retombe sur l’ensemble des femmes sans distinction de classe, toujours est-il que cet élément unificateur n’implique pas une lutte commune sur l’ensemble des questions. Le genre les unie, la classe les a divisées dans la lutte. L’union s’est trouvée pourtant dans d’autres secteurs et notamment par le biais de la solidarité. Des étudiants en passant par les enseignants de l’Université, l’idée de la convergence avec d’autres secteurs en lutte s’est traduite par un meeting réunissant 250 personnes contre la précarité à Paris 8.
A une échelle relativement modeste, cela a permis de montrer le fait que d’autres secteurs subissaient eux aussi les attaques des patrons et du gouvernement, ainsi que la nécessité de s’allier, hommes et femmes travailleuses, défendant les mêmes intérêts de classe, avaient intérêt à combattre ensemble pour être plus forts et obtenir ainsi des victoires.

La lutte des travailleur-se-s du salon de coiffure du boulevard Strasbourg, a été une lutte traversée par des degrés de difficultés encore plus durs. Pour la plupart des sans-papiers, la question de la précarité était intrinsèquement liée à leur statut de salarié-e-s immigré-e-s. « Nous n’avons plus rien à perdre », insistent-elles souvent. Et effectivement lorsqu’on a quitté son pays dans des conditions plus que déplorables pour venir en France et qu’on est obligé à se soumettre à la mafia contrôlant le secteur des salons de coiffure de Château d’eau, leur payant des salaires de misère, pouvant aller jusqu’à 200 euros par mois pour plus de 12h de travail par jour, lorsque la peur d’être expulsée pèse tous les jours et est une menace constante du patron, on en a plus rien à perdre. Cette lutte s’est ainsi menée pour l’amélioration de leurs conditions de travail qui passait par la demande de régularisation de l’ensemble des travailleur-se-s. Les actions ont été osées, à la taille de leur détermination. Occupant les lieux, elles ont été attaquées et même menacées de mort, et pourtant, elles n’avaient plus rien à perdre. Elles ont par ailleurs donné un exemple de solidité lorsque la Préfecture leur proposa de ne régulariser que quelques-unes et qu’elles ont décidé de se maintenir en grève jusqu’à la régularisation de l’ensemble des travailleur-se-s. « Elles n’avaient plus rien à perdre que leur propres chaînes ». Cette lutte s’est signée par une victoire, et la rencontre entre les deux groupes de femmes en grève a été puissante de par les enseignements que l’on peut en tirer.

Dans ce sens, la lutte des travailleuses pour l’amélioration de leurs conditions de travail permet de faire émerger les problématiques liées à leur condition de femmes travailleuses, et pour ces deux cas, immigrantes. Les pressions familiales, leur invisibilité au travail, les rapports hiérarchiques et genrées
au sein de l’organisation du travail, les chaînes de violences subissant au sein et à l’extérieur de leur centre de travail, devenaient visibles et surtout il devenait plus que nécessaire de les remettre aussi en question.

Au cours du débat, des nombreux et nombreuses camarades ont pris la parole, rendant le débat dynamique et riche pour l’ensemble des présent-e-s. Les interrogations portaient sur le lien entre des luttes pour des meilleures conditions de travail ou des augmentations de salaires, d’une part, et les batailles, qui doivent être permanentes, contre les oppressions, d’autre part. Les contradictions liées à l’oppression patriarcale, raciale, etc existent au sein des lieux de travail, comme partout ailleurs dans la société. Loin de toute idéalisation de la classe ouvrière, mais loin aussi de toute fatalité qui empêcherait de remettre en cause la reproduction des oppressions au sein de notre classe, plusieurs camarades sont revenus sur l’importance de mener ces batailles au sein des structures syndicales, au sein même des organismes de lutte. En revenant sur plusieurs exemples, comme celui des travailleurs de Madygraf en Argentine qui ont su organiser une commission de femmes, ou encore celui des travailleurs et travailleuses de Panrico dans l’Etat espagnol qui ont fait un cortège commun au sein de la manifestation du 8 mars, on a pu discuter à quel point la prise en charge de ces questions par l’ensemble de travailleurs était quelque chose de fondamental, afin d’impliquer les femmes dans la lutte, leur permettant de résoudre les contraintes souvent liées, par exemple, à la garde d’enfants. Tous les présent-e-s étaient d’accord sur le fait que la lutte contre les oppressions est également une question fondamentale pour avancer dans l’unité de notre classe.