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Débats

Après le 31 mars…

Grève générale. Pourquoi et comment ?

Un spectre hante la France… le spectre du « tous ensemble ». Chefs de grandes entreprises et membres du gouvernement ont régulièrement le sommeil perturbé par la perspective, cauchemardesque pour eux, d’une mise en mouvement simultanée des différents secteurs du monde du travail et de la jeunesse. D’abord en 1968, lorsque travailleurs et étudiants ont été à deux doigts de « monter à l’assaut au ciel », puis à nouveau en 1986, 1995, 2006, 2010 ; la liste des moments qui ont vu naître des mobilisations pendant lesquelles les puissants ont été mis sur la défensive par la convergence dans la rue et par la grève de millions de travailleurs et de jeunes est longue. La vague de contestation suscitée par l’annonce de la Loi Travail et le mouvement en cours dans la jeunesse actualisent, à la veille du 31 mars, cette perspective.

mardi 29 mars 2016

De quoi le tous ensemble est-il le nom ?

Les divisions imposées par le patronat et le gouvernement, malheureusement souvent avec la complicité des directions syndicales, avec leur lot de défaites subies dans le cadre de conflits isolés, posent souvent le problème de comment faire converger ces luttes pour créer un rapport de force capable d’emporter des victoires. La concrétisation maximale de cette idée du « tous ensemble » est la grève générale. Mais en quoi consiste au juste ce terme si utilisé en temps de mobilisation interprofessionnelle ?

Loin de l’image des journées d’action en « saute-mouton », la grève générale c’est quand le fonctionnement normal de la société et de l’économie capitalistes se voit paralysé par l’action concertée de ceux qui la font tourner : les travailleurs de l’industrie, des transports, des services publics, etc. La grève générale est un bras de fer entre ceux, qui, de par leur position sociale, vivent directement ou indirectement du travail des autres, les exploiteurs, et ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail pour survivre, les exploités. Pour être efficace, la grève générale doit donc forcément poser la menace d’une reconduction du mouvement au-delà des possibilités d’anticipation des capitalistes.

2010 et l’échec de la stratégie des journées d’action en saute-mouton

En 2010, lors du mouvement contre la réforme des retraites, ce n’est pas l’accumulation de journées d’action qui a le plus mis en difficulté Sarkozy et le Medef. Le moment où Sarkozy et le Medef ont le plus tremblé a été celui où cheminots et raffineurs se sont mis simultanément en grève reconductible, et où dans plusieurs secteurs se manifestaient des tendances à la généralisation de la grève. La grève des agents portuaires de Marseille, qui se battaient pour leurs revendications propres mais qui les ont inscrites dans le conflit des retraites, la reconduction de la grève des agents des cantines scolaires, également à Marseille, après la journée du 23 septembre, la grève reconductible des éboueurs et l’appel à la reconduction de la grève par la CGT RATP après le 12 octobre, étaient tous des symptômes allant dans ce sens. L’entrée en mouvement massive des lycéens témoignait à son tour du fait que ce qui était en jeu allait bien au-delà de la réforme des retraites, et que c’était bien un ras-le-bol généralisé contre les conditions de vie des masses, brutalement dégradées après le début de la crise économique en 2008, qui s’exprimait. Ce n’est donc pas pour rien que le gouvernement a envoyé les forces de répression réquisitionner des salariés, et imposer par la force la réouverture des raffineries pour éviter une pénurie de carburants devenue un danger plus que concret.

Le 21 octobre, après avoir accéléré du 12 au 16 et le 19, au lieu d’amplifier encore le mouvement face à l’inflexibilité de Sarkozy, les directions syndicales ont ralenti le rythme, n’appelant à deux nouvelles journées d’action que le 28 octobre et le 6 novembre. Par ce ralentissement, elles annonçaient ainsi qu’elles amorçaient le recul. Elles sortaient en même temps un texte se désolidarisant des raffineurs, lycéens et autres « bloqueurs » au nom du « respect des biens et des personnes ». Le gouvernement a bien compris le message et a aussitôt envoyé la police évacuer le piquet de la raffinerie de Grandpuits, devenue emblématique du mouvement. Ainsi, ce qui a signé de fait la fin de la partie, c’est bien le refus, de la part des directions syndicales de franchir le pas vers la généralisation de la grève ; refus sous-tendu par leur crainte de perdre le contrôle politique de leurs éléments de base les plus radicalisés.

Et pourtant, les prémisses d’une grève générale politique étaient bel et bien là. Pendant que le gouvernement, le Medef et les médias criaient à la prise en otage contre les raffineurs grévistes, des sondages d’opinion donnaient à leur grève plus de 70 % d’opinions favorables, contre moins de 30 % pour le Président de la République. Ce « choc de légitimité » porte en germe ce que la grève générale tend à poser de façon concrète, à savoir le problème de qui dirige le pays : les capitalistes ou les travailleurs, le problème du pouvoir politique.

Un mai 68 qui aille jusqu’au bout

Mais « poser le problème du pouvoir ne veut pas dire le résoudre », pourrait-on dire en paraphrasant le révolutionnaire russe Léon Trotski ; et l’exemple le plus parlant en est certainement celui de Mai 68. Loin de toute la falsification de l’idéologie dominante, qui a tenté d’effacer la mémoire cette période en la transformant en une sorte de simple « révolution des mœurs » touchant la jeunesse, le mois de mai 1968 a surtout été marqué par la grève générale la plus massive de l’histoire de l’occident.

Pendant trois semaines entières, environ 10 millions de travailleurs, tous secteurs confondus, se sont mis en grève reconductible. Le mouvement de jeunesse déclenché fin mars, et fortement réprimé dans ce qui est resté dans l’histoire comme la « Nuit des barricades », a été l’étincelle qui a allumé le feu d’une colère pendant longtemps accumulée. Il n’y a jamais eu d’appel à la grève générale de la part des directions syndicales, ni de plate-forme formelle de revendications. Et pourtant, la force de la grève a véritablement mis en danger le gouvernement et le régime. De Gaulle lui-même l’avoue dans une interview du 7 juin 1968 : « Le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis en même temps j’ai pensé que si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. »

Le retour à l’ordre n’a été possible que grâce à l’absence d’un programme et d’une direction politique capables de donner une orientation offensive au mouvement, de créer des formes de contre-pouvoir pour mettre à bas le gouvernement et le pouvoir des capitalistes, ou en d’autres mots pour passer de la grève générale à la préparation de l’insurrection. A la tête de la CGT, principale organisation syndicale de l’époque, se trouvait le Parti communiste français (PCF). Au moment où ce problème s’est posé de façon aiguë, quand de façon spontanée étudiants et travailleurs avaient répondu à la proposition de référendum de De Gaulle, le 24 mai, par une deuxième « Nuit des barricades » avec de fortes tendances insurrectionnelles, cette direction a fait plutôt le choix de rétablir le « dialogue » avec le gouvernement, incarné par la figure du Premier Ministre Georges Pompidou.

Les accords auxquels ils ont abouti, connus sous le nom d’Accords de Grenelle, proposaient notamment une augmentation de 35 % du SMIC et de 10 % en moyenne sur tous les salaires. Cette augmentation, qui de plus a été rapidement absorbée par l’inflation, n’a pas convaincu les grévistes de retourner au travail, mais, faute d’autres perspectives, ceux-ci se sont peu à peu résignés : la direction de la CGT a ainsi imposé, à partir de début juin, la fin de la grève entreprise par entreprise, non sans devoir faire souvent recours au trucage des votes, et laissant aux CRS le soin de rappeler à l’ordre les éléments les plus déterminés, comme dans les affrontements à Renault Flins et Peugeot Sochaux entre le 7 et le 11 juin, qui se sont soldés par trois morts.

Ni suivisme des directions syndicales…

En 68, l’absence d’outils d’auto-organisation permettant d’imposer la volonté des 10 millions de grévistes sur celle de la direction de la CGT et du PCF a ainsi empêché la victoire. Depuis, les directions syndicales (de même que l’ensemble des acteurs du régime qui ont partagé la « panique » de voir celui-ci s’écrouler), font tout pour éviter d’en arriver là, c’est-à-dire pour éviter la généralisation de la grève.

Cela s’explique par leur rôle même, qui est de « réguler » les rapports d’exploitation au sein du système capitaliste, tâche rendue de plus en plus complexe par la crise du capitalisme à l’échelle mondiale et hexagonale. Dans le mouvement actuel, cela se voit clairement à travers le mot d’ordre avancé par la CGT d’un « Code du travail protecteur », en opposition à la casse des acquis du mouvement ouvrier que représente la loi El Khomri. Tout ce programme se limite à exiger des « réformes » dans le cadre du capitalisme, alors même que les marges de manœuvre du patronat dans ce système capitaliste en crise sont extrêmement limitées - contrairement à la période des « Trente Glorieuses » où, grâce aux profits faramineux liés à la reconstruction après la Guerre et sous la pression du danger révolutionnaire, le patronat a accordé un certain nombre de concessions afin de maintenir la « paix sociale ».

C’est pourquoi, tout en développant le front unique le plus large pour permettre l’unification des rangs de notre classe afin d’imposer le retrait de la loi Travail, il est indispensable de chercher à développer des cadres de démocratie directe et d’auto-organisation, qui sont les seuls à même de rendre possible le dépassement de la stratégie réformiste des directions syndicales, y compris celles qui se prononcent pour le retrait de la loi.

En 2010, les assemblées interprofessionnelles ont tenté, sans jamais y réussir, de devenir un cadre souverain capable de décider des suites du mouvement. Elles n’existaient pas partout, étaient d’une représentativité inégale s’appuyant peu sur des grèves majoritaires. Les premières et faibles tentatives de coordination à l’échelle nationale sont arrivées beaucoup trop tard, quand la politique des directions syndicales avait déjà laissé isolées les grèves des cheminots et des raffineurs, et poussé le mouvement dans son ensemble à l’essoufflement.

C’est pourquoi la reprise de cette tradition et le développement de ce type d’organismes (interpros, mais aussi comités de grève), auxquels devraient se soumettre les organisations syndicales, est un aspect décisif si l’on veut que la colère qui commence à faire surface, et qui va bien au-delà de la seule loi Travail, puisse déboucher sur une véritable contre-offensive pour mettre à bas ce système de misère et d’exploitation, ce qui ne sera possible que grâce à un débordement des directions syndicales.

ni stratégie minorisante

D’un autre côté, faire croire qu’on peut se passer des outils d’auto-organisation permettant de faire émerger une direction et une politique alternatives à celle des confédérations syndicales, et d’imposer la volonté de la base du mouvement comme le font aujourd’hui certains courants autonomes, est une pure utopie qui mène elle aussi à la défaite. Car il est tout simplement illusoire de penser que la radicalité dans les méthodes d’une minorité organisée à côté des cadres dont se dote le mouvement dans son ensemble pourrait suffire à déborder les directions syndicales et à faire trembler le pouvoir capitaliste.

La stratégie minorisante et pseudo-radicale qui s’exprime aujourd’hui au travers des « AG interluttes » laisse ainsi, en réalité, le champ libre pour que ce soit les directions syndicales traditionnelles qui continuent à avoir le pouvoir de « siffler la fin de la partie » dans la plupart des entreprises quand le moment leur semblera venu. Au lieu d’aider à la radicalisation de larges couches du mouvement de masses, cette stratégie minorisante empêche la nécessaire expérience avec les directions et isole les éléments les plus déterminés, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques pour la suite du mouvement. Et, une fois débarrassé du danger du « tous ensemble », le gouvernement n’aura pas beaucoup de mal à utiliser une fois de plus les forces de répression (avec les nouveaux pouvoirs que lui accorde l’état d’urgence constitutionnalisé) pour écraser cette minorité agissante avec une force qui risque de faire tomber dans le ridicule leurs quelques vitrines et distributeurs cassés.

Seule une stratégie alliant la perspective de la grève générale politique de masse, et la mise en place de cadres d’auto-organisation interprofessionnels larges pouvant déborder les directions syndicales traditionnelles, peut ainsi donner au mouvement les moyens de mettre réellement en danger le pouvoir des capitalistes et ouvrir la perspective d’une victoire. Pour cela, l’intervention consciente des révolutionnaires, et l’existence préalable d’un parti regroupant des cadres étudiants et ouvriers pouvant influencer le mouvement en ce sens dans les moments décisifs, est cruciale.




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