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Anti-colonialisme

Guyane : les Amérindiens en lutte contre la spoliation de leurs terres par un projet de centrale électrique

En Guyane, l’État et ses forces armées répriment des Amérindiens mobilisés contre le projet d’implantation du Centre Électrique de l’Ouest Guyanais (CEOG). Une répression qui s’inscrit dans la continuité des politiques coloniales menées dans ce confetti de l’empire au mépris des droits des peuples autochtones.

Camille Yomiclo

6 octobre 2023

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Guyane : les Amérindiens en lutte contre la spoliation de leurs terres par un projet de centrale électrique

Crédit photo : Louise Lavenant

Le Centre Électrique de l’Ouest Guyanais (CEOG), c’est le nom donné au projet d’implantation d’une centrale électrique composée d’un parc de panneaux solaires couplé à une unité de stockage hydrogène, dont la mise en service est prévue pour mi-2024. Une centrale détenue à 10% par la société bordelaise Hydrogène de France, à 30% par la Société anonyme des raffineries des Antilles et à 60% par le fonds d’investissement Meridiam, dont le PDG n’est autre que Thierry Déau, un proche d’Emmanuel Macron et l’un des instigateurs des diners londoniens qui ont permis au président de lever des fonds auprès de riches donateurs pour financer sa campagne de 2017.

Ce projet entend répondre partiellement aux besoins énergétiques de la Guyane, en permettant d’alimenter jusqu’à 10 000 foyers dans l’Ouest de ce territoire maintenu sous dépendance française. C’est un fait, les problèmes d’approvisionnement énergétique sont récurrents et les coupures d’électricité généralisées régulières. La précarité énergétique du territoire colonial est symptomatique de son sous-développement, malgré les promesses d’égalité sur le plan social, économique et juridique associées à la départementalisation de 1946.

Au-delà du volet énergétique, les marqueurs du maintien structurel de cet inégal développement sont légion : une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté, 15% de la population n’a pas accès à l’eau potable, le niveau d’insécurité alimentaire dans les quartiers précaires de Cayenne est comparable à Haïti, les infrastructures scolaires, de santé ou encore routières sont largement sous-développées… Ajoutons à cela les grands traits du rapport colonial qui continuent d’imprégner ce confetti de l’empire français : économie extravertie en fonction des besoins de l’Etat français, hiérarchie raciale, traitement juridique d’exception. Tant d’éléments qui avaient nourri la mobilisation d’ampleur de 2017.

C’est dans ce contexte que prend place la lutte contre le projet de mégacentrale électrique dans l’Ouest guyanais. Le problème, c’est que son implantation est prévue à quelques kilomètres du village amérindien Kali’na Prospérité. Mais le combat mené contre le CEOG dépasse le cadre de ce projet et donne à voir une lutte multiforme, anticoloniale et écologiste, mettant en lumière des revendications plus profondes des peuples amérindiens sur le territoire guyanais.

Source : communiqué de presse de CEOG, 7 novembre 2022

Une lutte multiple

C’est tout d’abord une lutte autour du foncier. Dans cette colonie, 95% du territoire appartient à l’État français et est majoritairement géré par l’Office Nationale des Forêts (ONF). Les peuples autochtones ne sont ainsi, en grande partie, pas propriétaires de leur terre. L’État a tout de même mis en place des dispositifs fonciers destinés aux populations autochtones guyanaises (Amérindiennes et Bushinenguées), réclamant depuis des décennies leur droit à la terre : les Zones de Droit d’Usage Collectif (ZDUC), les concessions et les cessions collectives. En 2017, face à la mobilisation sociale d’ampleur en Guyane, l’État s’était engagé à céder 400 000 hectares de terre aux peuples autochtones (soit moins de 5% du territoire). Une promesse qui est encore loin d’être tenue. Le village de Prospérité a obtenu pour sa part, en novembre 2021, une concession de 530 hectares pour y construire des habitations et y déployer une activité agricole. Une ZDUC de 3 816 hectares a de même été allouée au village : cette zone demeure propriété de l’Etat, mais les habitants peuvent y prélever des ressources (chasse, pêche, cueillette…). C’est sur cette zone que s’implante le projet CEOG. Les Kali’na du village de Prospérité exigent son déplacement hors de leur territoire.

Derrière la question foncière, c’est aussi et surtout d’une lutte anticoloniale qu’il s’agit, pour la reconnaissance de la souveraineté amérindienne sur leur terre. Des peuples spoliés, dominés et massacrés dans un territoire qui est historiquement le leur. Avant l’arrivée des premiers colons européens, on comptait autour de 30 000 amérindiens sur le territoire guyanais. Au début du 20e siècle, ils n’étaient plus que 1500. Ils sont aujourd’hui environ 9 000. Les méthodes employées par les représentants de CEOG en Guyane, aux relents coloniaux, manifestent la continuité d’une politique du mépris envers les peuples amérindiens et leurs droits : les habitants de Prospérité dénoncent l’absence totale de réelles consultations, des documents non traduits dans leur langue, des intimidations et des pressions à répétition subies par le chef coutumier Roland Sjabere pour qu’il accepte l’implantation de la centrale contre des compensations financières. Ce dernier aura fini par céder en 2019 (et se rétractera par la suite), en signant un document de préaccord avec les représentants CEOG, que ces derniers brandissent depuis lors à cœur joie pour discréditer l’opposition au projet.

C’est enfin une lutte écologiste, contre un projet implanté dans une Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF), un réservoir de biodiversité au cœur du Parc naturel régional de Guyane. Une lutte qui s’inscrit dans la droite lignée de celle menée contre le projet écocide d’une mine industrielle dans l’ouest guyanais, nommé Montagne d’Or, prévoyant l’implantation de multinationales minières russes et canadiennes.

Répression et résistance

De 2019 à 2021, les habitants de Prospérité ont tenté en vain de négocier le déplacement du projet CEOG auprès de ses représentants. Depuis 2021, leur lutte s’est alors durcie. Les habitants mobilisés occupent le site du chantier, dressent des barricades et s’attaquent aux machines afin de freiner la déforestation en cours. Dans une interview accordée à Reporterre, Roland Sjabere et Christophe Yanuwana Pierre, porte-parole de la jeunesse autochtone de Guyane, expliquent avoir créé la première Zone Autochtone à Défendre (ZAD), utilisant les références de métropole pour faire passer un message : « Vous devez comprendre que nous sommes décidés à défendre nos terres et à mener une résistance forte si ces dernières sont menacées. Les promoteurs du chantier s’attendaient à ce que l’on s’indigne uniquement avec la bouche et la parole. Ils croyaient que nous, peuples autochtones, étions faibles, incapables de nous soulever. Nous leur avons montré le contraire ».

Face à cette mobilisation, l’Etat répond par la répression. Depuis décembre 2021, des gendarmes sont déployés sur le chantier : drones de surveillance, armes de poing, gaz lacrymogène, tirs de LDB et de grenades de désencerclement ciblant autant adultes qu’enfants et adolescents transforment le chantier en un site militarisé. La semaine dernière, des renforts sont arrivés sur le lieu d’implantation de la centrale, comptant à présent plus de 100 gendarmes déployés. Les renseignements généraux ont annoncé durcir la répression dans les semaines à venir. Plusieurs interpellations et arrestations ont déjà eu lieu, dont celle du chef coutumier du village, qui avait été placé en garde à vue avec trois autres habitants de Prospérité en octobre 2022.

CEOG annonçait dans un communiqué du 7 novembre 2022 suintant le chantage et la pression, que « déplacer le projet, c’est annuler le projet » en ajoutant « ce qui veut dire, concrètement, pas de nouvelle centrale dans l’Ouest en 2024, avec un black-out généralisé dans l’Ouest en 2025, mettant en péril l’approvisionnement en électricité pour les habitants et les entreprises de l’Ouest guyanais ». Les porteurs du projet CEOG, qui ont avec eux l’appui de l’Etat et de ses forces armées, n’ont pas l’intention de déplacer la centrale. Face à la répression militaire et coloniale, solidarité avec la lutte des peuples amérindiens pour la défense de leur terre !


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