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Jeunesse

Addiction et révolution

« Hello Friend ». Solitude, addictions et révolution dans la jeunesse

Transformer la vie et les conditions de vie dans un même mouvement. Le refus de l'expérience négative et de la souffrance croissants dans la jeunesse peut servir de fondement pour un engagement renouvelé au sein d'un projet révolutionnaire.

vendredi 26 avril

« Je suis un seventeen solitaire »

Kenzaburo Ôe, écrivain japonais récipiendaire du Prix Nobel en 1994, est entre autres l’auteur d’une nouvelle, sobrement intitulée Seventeen. Narrant le désespoir d’un adolescent japonais de dix-sept ans, qui finira par s’enrôler au sein des forces réactionnaires de l’ultra-impérialisme japonais : «  Je suis un seventeen solitaire. A cet âge-là, je devrais mûrir et m’épanouir sous l’oeil bienveillant de tous. Mais personne n’était là pour me comprendre alors que j’étais au bord de la crise... (...) ma tête contenait une cervelle débile faite de sperme de cochon et la conscience qui s’ensuit. Dès que je prenais conscience de moi, j’avais la sensation que tous les regards du monde se portaient sur moi avec malveillance, mes mouvements devenaient maladroits comme si toutes les parties de mon corps se mutinaient et se désolidarisaient entre elles. J’en serais mort de honte. À la seule idée qu’existât en ce monde une conjonction de corps et d’esprit, appelée moi, j’en serais mort de honte. J’aurais préféré opter pour une existence solitaire de troglodyte, comme un homme de Cro-Magnon devenu fou dans sa grotte. J’avais envie de supprimer le regard des autres. Ou carrément me supprimer moi-même.  »

Dans l’expression d’un sentiment d’aliénation universelle, cette nouvelle reflète un mal générationnel qui n’épargne pas la jeunesse française d’aujourd’hui. Les chiffres épidémiologiques disponibles font état d’une explosion des symptômes dépressifs et comportement addictifs, les deux n’étant que le revers d’une même médaille : la vie dans une société capitaliste régie par la mise en concurrence le profit.

Ainsi, les données empiriques, issues de nombreuses études, font état de la dégradation objective et subjective de la situation de la jeunesse.

En termes de conditions objectives, la production marchande tend à étendre son emprise sur l’ensemble des sphères de l’existence. Le « désenchantement du monde » décrit par Max Weber est l’expression de mécanisme de « réification » propre à la société capitaliste, qui transforme toute chose, toute relation, tout être en bien échangeable. La réalité même de la vie semble s’évanouir et l’étouffement semble universel ; tout sonne creux et faux. « C’est la psychologie du vendeur qui loue implicitement sa marchandise – même s’il sait que c’est la pire des camelotes -, qui est toujours aimable avec le client – même si au fond il voudrait l’envoyer à tous les diables. La phrase, le bavardage, le mensonge conventionnel, la démagogie politique et sociale deviennent le phénomène général envahissant presque toute l’existence de la plupart des hommes et pénétrant parfois jusqu’aux racines les plus cachées de leur vie personnelle ou même de leurs relations érotiques, car l’amour se transforme, lui aussi, trop souvent, en décor extérieur et conventionnel du mariage de raison – c’est-à-dire d’affaires -, comme les relations de parents à enfants, de frères à sœurs deviennent souvent, elles aussi, des problèmes de rang social ou d’héritage. » (Lucien Goldmann, Recherches Dialectiques, p. 84)

A cette tendance générale d’une dégradation de l’expérience qualitative de la vie, la dégradation concrète des conditions de vie, surtout pour les franges les plus précaires de la jeunesse, sapent la possibilité de s’insérer socialement – et lorsque cela reste possible grâce à des études longues, coûteuses et compétitives, c’est souvent pour exercer un métier dont le sens a été coopté et vidé de son sens par le capitalisme. Des conditions qui, si elles peuvent être dans une certaine mesure transversales à la jeunesse, n’en restent pas moins « surdéterminées » par les inégalités socio-économique (origine sociale, diplôme, genre, race etc.). « Des conditions de logement et de transport dégradées : 53% des jeunes isolés se disent satisfaits de leur logement contre 63% des jeunes, et seulement 45% des jeunes isolés sont satisfaits de leurs conditions de transport, contre 53% des jeunes. Les jeunes isolés s’estiment donc moins bien lotis sur ces aspects, susceptibles d’être des freins à leur sociabilité », conclut ainsi la même étude.

La disparition au monde et la honte

Evidemment, la dégradation matérielle des conditions de vie produit des effets désastreux sur les subjectivités. Car si la solitude produit déjà une souffrance , le poids du jugement moral redouble souvent l’expérience douloureuse de l’isolement en lui superposant des affects de honte, de sentiment d’invisibilité, d’inexistence etc. « Dans notre société actuelle, poursuit l’étude de la Fondation de France, il est honteux pour une personne de (son) âge de ne pas avoir d’amis (…). Sentiment de décalage, vide émotionnel, sentiment d’imposture dans son rapport à autrui, de rejet de la part des autres, mais aussi nécessaire au bien-être dès lors qu’elle protège contre les actes ou commentaires blessants d’autrui. » [1].

Autant de phénomènes qui peuvent aller jusqu’à engendrer des troubles psychiques graves, y compris dans ses formes les plus exacerbées, tels que la dissociation d’avec soi-même, le sentiment de ne plus exister ; et qui font le lit des comportement pathologiques addictifs en entretenant un état d’esprit cynique d’indifférence, comme a pu le décrire Bret Easton Ellis dans sa série de romans traitant de la jeunesse américaine dorée et désabusée, qui se met alors en quête du pire, dans une spirale d’auto-destruction : « Et dans l’ascenseur alors que nous redescendons vers la voiture de Julian, je demande « Pourquoi ne m’as-tu pas dit que l’argent était destiné à ça ? » et Julian, le regard vitreux, un sourire triste sur le visage, me répond « ça te concerne vraiment ? Hein ? Tu te sens vraiment concerné ? » et je ne dis rien, je comprends que je ne suis vraiment pas concerné et soudain je me sens complètement crétin. Je comprends aussi que je vais accompagner Julian au Saint-Marquis. Que je veux savoir si des trucs de ce genre peuvent réellement arriver. Et pendant que l’ascenseur descend, passe au premier étage, au rez-de- chaussée et descend encore, je comprends que l’argent est sans importance . Qu’une seule chose compte : je désire voir le pire. »

Réseaux sociaux : entre addictions et sociabilité

C’est un constat qui semble désormais acté : l’explosion des comportements addictifs et des pathologies mentales sont deux phénomènes qui semblent directement liés. « Entre le début des années 1980 et celui des années 1990, le taux de dépression augmente de 50% en France, selon le CREDES » écrit le psychiatre Alain Erhneberg.

Un article du Parisien paru en janvier rappelait des chiffres alarmants, face au constat que de plus en plus de personnes souffraient de pathologies mentales et restaient sans suivi ni traitement : « 4,7 à 6,7 millions : c’est le nombre de personnes touchées par la dépression en France (7 à 10 % de la population). Les troubles bipolaires, 800 000 à 3,7 millions de personnes (1,2 à 5,5 %) la schizophrénie, environ 670 000 personnes (1 %) et les troubles du spectre de l’autisme, 1 % également. ».

Les études croisées semblent en effet établir un lien entre la dégradation des conditions objectives de vie, telle que la solitude, et l’explosion des symptômes psychiques qui s’expriment à travers l’addiction. Un des phénomènes récents relevés par une étude rapportée par New York Times consiste dans la consommation, dans une grande partie de la jeunesse, des réseaux sociaux sur le mode de l’addiction. Certains spécialistes s’interrogeant sur un éventuel lien entre les courbes croisées de la baisse de la consommation de drogues et de l’explosion de l’usage des smartphones.

Plus intéressant toutefois est la façon dont sont employés ici les réseaux sociaux à travers les smartphones ; à savoir : combler la solitude. Comme témoigne une adolescente au New York Times, le téléphone est souvent employé comme recours, voire rempart à la solitude : « On peut s’asseoir et avoir l’air de faire quelque chose, même si on ne fait pas quelque chose, comme surfer sur le Web » (…) « J’ai déjà fait cela auparavant, explique-t-elle, avec un groupe assis autour d’un cercle en passant un bang ou un joint. Et je vais m’asseoir loin du cercle et envoyer un texto à quelqu’un. »

Toutefois, si ces études pointent un phénomène tendanciel réel, celles-ci restent cependant liminaires. Outre leur faible base empirique, il en ressort une analyse unilatérale des réseaux sociaux, et de la technologie en général, identifiée comme la source de tous les maux.

En réalité, d’un double point de vue, les réseaux sociaux constituent une forme de sociabilité salutaire pour nombre individus souffrant d’isolement, qu’il s’agisse de forums ou de groupes de sociaux. Plus encore, le rôle joué par les réseaux sociaux dans l’organisation de mouvements politiques, des Printemps Arabes aux Gilets Jaunes, démontre que loin de constituer une forme alternative de sociabilisation, celle-ci en est complémentaire, permettant dans bien des cas de passer outre la censure politique.

Toutefois, toute technologie est marquée par les limites propres au régime social dans lequel elle est développée. Le développement technologique dans le capitalisme est déterminé par la maximisation du profit, et non en vue d’épanouir la nature humaine et satisfaire ses besoins. En cela, les formes pathologiques de comportement, fruits de l’organisation de la société aliénante sous le capitalisme, se reproduisent nécessairement, quoi que sous une autre forme, sur les réseaux sociaux. Comme le résume Jean-Claude Kaufmann dans un article pour Libération : « Internet peut permettre de reconstituer du lien. Mais ce n’est ni tout noir ni tout blanc : l’inégalité recommence, par exemple, au travers du nombre d’amis Facebook. » [2]

Qu’une application ou un objet soit nuisible n’a aucune incidence comparativement à sa rentabilité pour le capitaliste. En finir avec la solitude ne nécessite pas (seulement) de mener une meilleure politique d’insertion sociale de la jeunesse, de développer le bénévolat ou encore d’offrir des primes au permis de conduire. C’est l’organisation capitaliste du monde qui ôte tout sens à la vie en produisant une masse de marchandises inutiles et laisse quantité de besoins insatisfaits : « La société actuelle produit ce qu’elle ne veut pas et dont elle n’a pas besoin : des crises , écrit la révolutionnaire marxiste Rosa Luxembourg dans son Introduction à l’économie politique . Elle produit de temps en temps des moyens de subsistance dont elle n’a pas l’usage, elle souffre périodiquement de famines, alors qu’il y a d’énormes réserves de produits invendus. Les besoins et la satisfaction, le but et le résultat du travail ne se recouvrent plus, il y a entre eux quelque chose d’obscur, de mystérieux. (…) Dans l’ensemble qui couvre les océans et les continents, ni plan ni conscience, ni réglementation ne s’affirme ; des forces aveugles, inconnues, indomptées, jouent avec le destin économique des hommes. Certes, aujourd’hui aussi, un maitre tout-puissant gouverne l’humanité qui travaille : c’est le capital. Mais sa forme de gouvernement n’est pas le despotisme, c’est l’anarchie. »

Une génération nouvelle en lutte pour le renversement de cette société

En cela, il ne s’agit pas seulement de « remettre l’humain » au cœur du système, mais d’opérer une véritable révolution de notre sensibilité en même temps que celle de nos conditions de vie. C’est une morale révolutionnaire, une subjectivité révolutionnaire qui se forge dans le processus concret de la lutte. Permanente, la révolution l’est aussi en ce que les êtres humains se transforment en même temps qu’ils transforment leurs conditions d’existence, la lutte pour une société émancipée est une lutte pour d’autres modes de vie : émancipées, libres, respectant les valeurs d’hospitalité, d’écoute - « calme, luxe et volupté » comme l’écrivait Baudelaire.

Au même titre que la sécurité matérielle, le besoin de se retrouver, communiquer, jouir d’une vie affective épanouissante est un besoin biologique devenu, sinon impossible, fortement réprimé dans du système capitaliste. Ses seules possibilités de satisfaction s’assouvissent en grande partie sous un mode pathologique et aliénant. Une souffrance aujourd’hui « naturalisée » ou alors intériorisée par les individus, qui en font un horizon inexorable ou un problème personnel à « déconstruire ». Mais les problèmes les plus particuliers sont en fait les plus universels. La solitude est un mal social. Et comme tout mal social, il plonge sa racine dans la façon même dont est organisée notre société.

La mélancolie ne se combat pas par une résignation sublimée en désespoir politique, ni par l’ironie qui, bien souvent, n’est que le revers de l’impuissance et le lit du cynisme, mais bien par cette forme renouvelée de « pari pascalien » qu’appelait de ses vœux le militant révolutionnaire Daniel Bensaid, un pari dans la possibilité de la classe ouvrière et ses alliés à transformer la réalité et avancer vers une forme rationnelle d’organisation de la société. Ce pari, c’est celui, toujours incertain, de la révolution. « Il est mélancolique, sans doute, ce pari sur l’improbable nécessité de révolutionner le monde » – mais il est la seule voie sans doute pour sortir de la mélancolie même et retrouver une forme d’espoir.




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