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Débats

UNIVERSITE D'ETE DU NPA

La classe ouvrière, un sujet dans tous ses états

Correspondants A une époque où le capitalisme est présenté par la bourgeoisie et ses relais idéologiques comme un horizon indépassable, où la sociologie moderne parle par CSP, classes moyennes. etc.. et où un sourire en coin se dessine lorsque l'on parle de classe ouvrière, les militants du NPA réunis à l'Université d'été à Port Leucate, ne pouvaient faire l'économie d'un réexamen de ce que représente aujourd'hui ce « sujet » de la lutte des classes et de la révolution que constitue, pour Marx, Lénine et Trotsky, la classe ouvrière et plus largement le prolétariat.

vendredi 28 août 2015

La vidéo des introductions au débat

Mardi matin, un débat instructif à divers titres, introduit par Patrick Le Moal, Emmanuel Barot, Xavier Guessou, Antoine Pelletier et Gérard Vaysse, a initié le ré-examen, dans le cadre de l’ouverture des débats sur la stratégie, la place et le rôle, les recompositions, flux et reflux, de la classe ouvrière dans le système de production capitaliste et dans l’émancipation des travailleurs et des travailleuses aujourd’hui.

Instructif d’abord par la variété des approches, toutes en résonances avec des options stratégiques le plus souvent distinctes, voire opposées. Patrick Le Moal a débuté en insistant sur le changement comme donnée permanente de la manière dont s’organise la bourgeoisie pour extorquer de la plus-value aux travailleurs et dégager des profits. Il est favorisé et conditionné par les évolutions techniques et économiques. Mais il est également, et surtout, le produit de choix politiques conscients de la bourgeoisie capitaliste. C’est ainsi que le passage de l’énergie charbon à l’énergie pétrole ne correspondait pas à un avantage économique, les coûts d’acquisition du pétrole étant infiniment supérieurs à ceux du charbon, mais permettait de neutraliser, voire faire disparaître ce lieu de concentration ouvrière, de traditions de solidarité et de lutte, que constituaient les mines.

La forme qu’a prise la classe ouvrière dans les dernières décennies est le fruit d’un choix néolibéral de morcellement du salariat et de son identité. Il correspond à une volonté de dé-prolétarisation et de développement de « l’homme entrepreneurial » qui s’appuie sur la mise en concurrence des équipes et des individus et entraîne un effet coercitif sur les conditions de travail. Mais, corrélativement, la stratégie de morcellement et de mise en concurrence des salariés unifie les conditions de travail quel que soit le secteur ou l’entreprise dans lesquels on vend sa force de travail. Les réorganisations incessantes sont la marque de cette nécessité constante de diviser ce qui tend à s’unifier, de détruire toute possibilité d’organisation collective. Même si elle est réelle ce n’est pas l’existence statistique du prolétariat (plus de 80% de la population) qui importe, mais son existence collective.

Emmanuel Barot a lui porté l’accent sur la dimension politique et sur l’aspect « subjectif » de la classe. Certes, la chute du mur du Berlin et de l’URSS a ébranlé très largement la vision que la classe ouvrière avait d’elle-même et de sa place comme sujet historique. Pour autant, il faut rappeler que la centralité de la classe ouvrière et le rôle hégémonique qui lui est assigné dans la lutte des classes et dans le processus révolutionnaire n’ont pas disparu par principe : crise ne signifie pas mort cérébrale. Emmanuel Barot a en ce sens souligné le paradoxe, au demeurant assez généralisé y compris au sein du NPA, selon lequel, alors même que la centralité objective du prolétariat est reconnue pour toute hypothèse révolutionnaire, aucun rôle spécifique, en particulier au niveau de ses secteurs stratégiques du point de vue de l’affrontement à la classe capitaliste, ne lui est pourtant méthodiquement dévolu. D’où son désaccord avec O. Besancenot qui, dans La conjuration des inégaux (2014, p. 116), dit de façon très représentative des options qui se sont dégagées majoritairement dans les exposés, au sujet de ce rôle dans le principe « primordial » du prolétariat, que « Toutefois, un rôle primordial ne signifie pas hégémonique, d’autant que, dans les sociétés développées, berceau du mouvement ouvrier, la classe ouvrière n’assure plus forcément sa fonction motrice d’ensemble dans les luttes sociales. Mais là n’est pas la question, en ce sens que la classe ouvrière n’a jamais synthétisée à elle seule toute la classe dominée ».

Au contraire, là est bien la question : à quelles conditions aujourd’hui est-il possible de reconstruire cette capacité du prolétariat, en particulier ses secteurs stratégiques, à « synthétiser » l’ensemble des luttes de la classe ? Le préalable selon lui est de rappeler que le mouvement ouvrier n’est pas un mouvement parmi d’autres comme le seraient les mouvements féministes, antiracistes ou écologistes, et que la question serait de penser l’unification des luttes sur le mode de l’addition ou de la combinatoire. Cette position particulière peut et doit avoir une incidence déterminante sur les priorités stratégiques du parti et sur la place prioritaire qui doit être donnée à l’implantation dans les boîtes. Prioritaire ne voulant bien entendu pas dire exclusif. Le caractère souvent défensif et isolé des luttes ne doit pas pour autant nous amener à nous tourner ailleurs pour en faire le centre de notre action. Le mouvement ouvrier est celui à partir duquel et au sein duquel rayonnent et s’articulent les autres terrains de luttes et de revendications, y compris celles qui peuvent être partiellement satisfaites dans le cadre de la démocratie bourgeoise.

La priorité donnée à l’implantation sur les lieux de travail ne relève ni d’un ouvriérisme mal compris, ni d’une approché « trade-unioniste ». Le rôle hégémonique du prolétariat repose sur sa capacité à synthétiser les luttes de l’entreprise et de la classe, à permettre dans ce mouvement le dépassement des préjugés, racistes, sexistes etc... D’autres batailles naissent bien entendu ailleurs que sur les lieux de travail mais c’est à la classe de les prendre en charge en jouant son rôle de « Tribun du peuple », selon la formule de Lénine dans Que Faire ? où il théorise justement le parti prolétarien d’avant-garde comme l’opérateur stratégique par excellence du mouvement ouvrier. Naturellement ce rôle est à reconstruire presque complètement aujourd’hui, ce qui impliquerait une volonté politique, une logique d’implantation et de construction de parti spécifique.

Xavier Guessou, postier du 92, en nette complémentarité avec l’exposé précédent, est d’abord revenu sur le doute que l’on a insidieusement glissé dans la tête des travailleurs quant au fait que la classe ouvrière serait trop peu nombreuse et trop atomisée pour être, à elle seule, capable de constituer une nouvelle société. Il lui faudrait donc s’élargir à d’autres classes ou couches sociales pour pouvoir le faire. Pour une première réponse rapide, il suffit de faire parler les chiffres : au niveau mondial le nombre de personnes relevant de la classe ouvrière est passé de 2,2 à 3,3 milliards et de 490 à 715 millions dans le secteur industriel. Cette population n’est pas en régression mais au contraire en augmentation de plus en plus forte au fil des dernières années.

Sur un plan plus qualitatif, Xavier Guessou souligne que l’évolution de l’organisation et des conditions d’exploitation des travailleurs est destinée, par la classe bourgeoise, à renforcer son pouvoir et sa capacité d’asservissement mais que, contradictoirement, elle génère aussi des faiblesses. Avec l’automatisation et les gains de productivité, un large pan de la production ou de la distribution peut être réalisé par un petit nombre d’hommes ; mais corrélativement, un petit nombre d’hommes déterminés et placés en des points stratégiques peuvent produire un effet de démultiplication et dégager une grande capacité de blocage.

Il cite assez longuement l’exemple de la lutte qui a été menée et s’est étendue à partir du secteur de la métallurgie en Afrique du sud, illustrant ainsi la manière dont à partir d’un foyer de lutte dans un secteur industriel puissant d’autres couches peuvent être touchées et la lutte peut se propager sur la base d’un mouvement organisé.

Après les 30 glorieuses et la relative stabilité dont elles ont été porteuses, les attaques volontaires du néolibéralisme ont produit un véritable ébranlement. La question de la re-prolétarisation des travailleurs est posée.

Antoine Pelletier reprend pour partie certains des éléments déjà avancés mais insiste particulièrement sur le gâchis hallucinant que produit le capitalisme et sur la multiplicité des tâches qui ne servent à rien ; tâches de contrôle et de flicage en tout genre dans les entreprises et corps de l’appareil d’état, police et justice. Les contours de la classe ouvrière sont définis de manière plus ou moins étendus selon les différents penseurs. Sans se limiter « aux prolos d’usine », elle ne peut bien entendu pas inclure ni les cadres supérieurs, ni les flics. Antoine Pelletier pose également la question de l’école et de la place à lui assigner.

Gérard Vaysse, quant à lui, Attire l’attention sur le fait que d’autres circonstances d’émergence des luttes sont à envisager. Citant le cas des récents évènements survenus en Egypte et de l’irruption d’un mouvement de masse considérable sur la place Tahrir tandis que se conduisaient parallèlement des luttes dans certains secteurs de la production textile ou autres. En l’absence de représentation politique, les mouvements se rejoignent et les grèves qui démarrent dans les usines servent à mobiliser les travailleurs pour les envoyer vers la place Tahrir qui devient le lieu de concentration du mouvement. La lutte pour le socialisme ne découle pas dans ce cas de revendications transitoires mais pose directement la question du pouvoir. Cet exposé est celui qui a le plus clairement énoncé en ce sens, en termes de stratégie, l’idée selon laquelle aujourd’hui le mouvement ouvrier était devenu un mouvement comme les autres, sans priorité particulière.

A la suite de cette quintuple introduction, un débat riche mais aussi logiquement marqué par différents centres de gravité (sur l’histoire du capitalisme, la désindustrialisation, la stratification de l’hétérogénéité de la classe, le syndicalisme, les révolutions depuis 1871 aux révolutions arabes en passant par 1917, etc.) s’est engagé. La réaffirmation de l’existence de la classe ouvrière et même de sa croissance à l’échelle hexagonale mais aussi mondiale, même si les formes d’organisation ont changé, n’a certes pas soulevé de débat, mais la question plus complexe elle de l’articulation entre le mouvement ouvrier et les autres mouvements, féministe, écologiste, raciste notamment, est restée au cœur des échanges. A grands traits on peut dire que deux types de conceptions assez radicalement divergentes de comprendre et prendre en charge cette question en ont dessiné le périmètre.
D’une part la conception selon laquelle, la classe ouvrière reste le sujet central de la lutte des classes et seul capable de mener jusqu’au bout l’ensemble des revendications démocratiques, sociales et politiques et de prendre en charge les oppressions spécifiques de la classe ouvrière pour s’en faire le « tribun » : position devant induire un effort prioritaire en sa direction.

D’autre part celle selon laquelle la classe ouvrière, tout en ayant dans le principe un rôle essentiel, fait partie d’un ensemble de mouvements qui ont leur dynamique et leurs revendications propres et portent en eux-mêmes leur propre dimension anti-capitaliste à partir de laquelle peuvent se construire de larges mouvements dépassant la classe.

Débat très instructif, au cours duquel les multiples interventions ont révélé le grand intérêt des présentEs à reprendre une réflexion de fond sur ce sujet clé, c’est-à-dire au besoin qu’il y a de le reprendre en profondeur. Ces débats restés ouverts devront donc continuer de faire l’objet d’approfondissements, d’élaborations et d’échanges, et l’existence de cadres collectifs seront fort utiles à cette fin dans la prochaine période. En particulier, outre le cas de la France et ses implications politiques et militantes directes, parce qu’il y a également à considérer la nouveauté théorique et pratique que peut constituer pour l’avenir, l’émergence de nouveaux prolétariats, mais aussi d’expériences ou phénomènes politiques potentiellement capables de rebattre les cartes à l’échelle internationale. Le cas du prolétariat chinois a par exemple été évoqué : numériquement inédit, d’un bon niveau de formation, commençant à donner les premiers signes d’un mouvement organisé et combatif, dans un pays où l’accumulation du capital est désormais considérable et les conditions de travail et de rémunération particulièrement basses peuvent donner certainement l’occasion d’interrogations et d’expériences nouvelles, ses évolutions à venir devront faire l’objet d’une grande attention.




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