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Débats

Aux origines de la SFIC

PC, ouvriers et indigènes. Interview de Ian Birchall et George Paizis

Il fut une époque où le Parti était Communiste et non Français. Ou plutôt une époque où le PC était avant tout la SFIC, Section Française de l’Internationale Communiste. On y faisait de bien mauvaises fréquentations révolutionnaires. C’est ce dont nous parlent Ian H. Birchall et George Paizis dans cet entretien réalisé en novembre 2011 en marge de la VIII conférence de la revue Historical Materialism et que nous republions ici à l’occasion d’un renouveau des débats autour des questions de classe et d’oppressions spécifiques.

mercredi 4 novembre 2015

Révolution Permanente (RP)  : Il existe en France une sorte de « double histoire officielle » du PC. D’un côté on a l’histoire officielle bourgeoise, de l’autre l’histoire officielle stalinienne. Dans les deux cas, on est face à une sorte de phénomène « d’amnésie »… Certains noms, parmi les fondateurs (et fondatrices) du PC semblent avoir complètement disparu…

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Ian H. Birchall (IB) : Je pense que la question fondamentale c’est la continuité Lénine – Staline. Si l’on croit, comme les staliniens et comme la plupart des historiens de l’après Guerre Froide, qu’il y a continuité Lénine – Staline, alors il est assez difficile d’expliquer pourquoi il y a cette grande divergence entre les gens qui étaient à la direction du parti au cours des trois ou quatre première années d’existence du PC et ceux qui sont apparus plus tard. Il y a en effet un changement complet d’équipe…

RP  : Et parmi ces fondateurs il y a évidemment Alfred Rosmer, Pierre Monatte, mais il y a également d’autres noms, moins connus. On songera par exemple à Marcel Martinet, Marguerite Thévenet, Robert Louzon. Tous collaborent, avant-guerre, à la publication anarcho-syndicaliste révolutionnaire et pacifiste La Vie ouvrière. Trotsky, qui arrive à Paris en pleine Première Guerre mondiale, va les rencontrer, Quai de Jemmapes, où l’équipe de La Vie Ouvrière se réunit. Il va se lier d’amitié avec eux et ce sont ces gens-là, anarchistes de la première heure, que l’on va retrouver à l’origine de la fondation du PC. N’y a-t-il pas là comme un paradoxe ?

IB : Ce qu’il faut dire tout d’abord c’est que tous les Rosmer, Monatte, etc., ne constituent qu’une petite minorité du milieu anarchiste. La grande majorité des dirigeants de la CGT, comme de la SFIO d’ailleurs, était pour l’entrée en guerre. C’est donc une petite minorité qui se regroupe autour de La Vie Ouvrière qui, je pense, devait compter sur 1000 ou 2000 lecteurs à l’époque. C’était une revue à tirage assez limité mais où le niveau de discussion, le niveau théorique, était très bon. Expliquer exactement pourquoi ce sont ces gens là avec qui Trotsky rentre en contact… c’étaient des gens qui s’étaient opposés à la guerre dès le premier jour. C’est pourquoi Trotsky allait bientôt les rencontrer. Lénine, lui, ne les a rencontrés que plus tard, à Moscou. Mais Trotsky les connaissait déjà parce qu’il travaillait pour Nache Slovo. Nache Slovo c’était un quotidien social-démocrate russe publié à Paris pendant la guerre. C’était donc normal que ces gens-là, ceux de La Vie Ouvrière, soient les premiers à comprendre ce qui se passait en Russie…

George Paizis(GP) : Martov faisait bien entendu partie de l’équipe de Nache slovo, parce que c’était une sorte de front uni de la gauche immigrée à Paris qui produisait ce journal anti-guerre. Je pense que le point de traction entre eux et le milieu syndicaliste révolutionnaire français, comme Monatte et le reste de la rédaction de La Vie Ouvrière, c’était justement leur position par rapport à la guerre. Et comme ça, leur politique commune a évolué à partir de cette rencontre.

RP :On a maintenant un nouveau personnage qui apparaît : Martov. Comment expliquez-vous qu’il y ait concordance sur la question d’une opposition radicale, intransigeante, par rapport à la guerre, mais que tout cela se développe par la suite de façon bien différente ? Martov, le social-démocrate, ne va finalement pas soutenir la révolution bolchévique, alors comment les anarcho-syndicalistes français vont eux passer de l’opposition à la guerre à une compréhension de ce qui se joue en Russie, puis à un soutien à la Révolution d’octobre et vont enfin participer à la fondation du Parti Communiste ?

GP : La raison que je vois, pour ma part, c’est que le mouvement ouvrier se développait au fur-et-à-mesure pendant la Première Guerre mondiale en France, et je pense que c’est cette opposition à la guerre qui a tiré ce milieu vers la Révolution russe. C’est ça qui les a rendu révolutionnaires. Parce qu’il ne faut pas oublier les premières grèves dans les années 1916-1917, dans le textile, chez les ouvrières d’abord, et qui se propagent bientôt à l’industrie de l’armement, notamment à Toulon et à Saint-Etienne. Et bien entendu, la position des gens de La Vie ouvrière, leur engagement au côté de ces grèves les pousse à trouver une concordance entre leur position à eux et celle des bolchéviks. C’est comme ça que je vois les choses. Il y avait une sorte de logique, à partir de leur première opposition pacifiste à la guerre, ensuite pacifiste-révolutionnaire, et après révolutionnaire anticapitaliste…

RP  : Vous aimez rappeler, Ian, qu’il y avait parmi ces militants et militantes des personnages hauts en couleur. Vous avez, je crois, une certaine affection pour Marguerite Rosmer, ou plutôt Marguerite Thévenet. Pourriez-vous nous en parler puisque qu’elle est injustement absente de l’histoire officielle, mais également, hélas, des pages du fameux Moscou sous Lénine écrit par son mari, Alfred Rosmer, alors que son rôle n’a pas été secondaire…

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IB : Oui, je pense qu’elle a joué un rôle assez important. Elle a commencé par être une militante anti-guerre. La guerre a eu pour effet de radicaliser un certain nombre de femmes qui ont été attirées par la suite au parti communiste. Thévenet a rencontré Alfred Rosmer dans une réunion anti-guerre, en 1916 je crois…

GP : Chez les Martinet…

IB : Chez les Martinet, oui. Elle était connue notamment pour sa capacité à passer des documents et des personnes à travers les frontières... Elle a commencé en emportant des documents en Suisse pour [l’écrivain français pacifiste exilé] Romain Rolland. Il faut rappeler qu’à l’époque Romain Rolland avait une très grande influence sur la gauche anti-guerre, même s’il avait des positions un peu ambigües.

Et puis il y a l’épisode du Congrès de Tours [en décembre 1920], lorsque la majorité de la SFIO vote pour l’adhésion à la Troisième Internationale. C’est alors que se produit la visite de Clara Zetkin, un grand coup de théâtre. En fait ça s’est passé pendant le discours de Ludovic-Oscar Frossard. Il était en train de parler et tout à coup les lumières se sont éteintes. Quand on a rallumé, Clara Zetkin était sur l’estrade. Elle a fait un petit discours autour de la nécessité de la révolution, on a chanté l’Internationale et puis elle a disparu. Evidemment, le territoire français lui était interdit. C’était un geste internationaliste superbe, deux ans après la fin de la guerre, d’avoir une communiste allemande au congrès de Tours, c’était quelque chose de très important. Et il parait, même s’il y a différentes versions de cette histoire, il parait que c’est Marguerite Thévenet qui a joué un grand rôle dans l’organisation de cette visite. Ça explique peut-être pour partie cette lettre de Zetkin à Lénine qui n’a été publiée qu’en 1990 où elle dit que Marguerite Thévenet est « un des meilleurs dirigeants du Parti Communiste Français ».

RP  : Pendant la révolution russe, elle est présente sur le théâtre des opérations, n’est-ce pas ?

IB : Oui, tout à fait. En 1922 d’ailleurs Marguerite Thévenet a organisé un train pour parcourir les régions de la Russie qui étaient touchées par la famine, pour apporter de la nourriture et des secours. Encore une fois, elle a écrit des articles à ce sujet. Bien sûr, elle soutenait la révolution et elle voulait l’aider, mais c’est une image très honnête qu’elle donne de la famine. Elle montre un côté très cruel de la Russie révolutionnaire, elle en montre les grandes difficultés. C’est une vision bien différente de celle de la plupart des visiteurs qui se rendaient à Moscou à l’époque, qui allaient aux réunions officielles et revenaient avec des histoires idéalisées de la révolution.

Donc pour moi c’est une femme très intéressante et qui a joué aussi un rôle assez important au cours des premières années du mouvement trotskyste en France. Pierre Naville était d’ailleurs un peu comme son protégé. C’est elle qui a organisé les jeunes [oppositionnels]. Naville par exemple, elle l’a envoyé vendre des journaux à six heures du matin à la porte des usines, des choses comme ça… Il y a toute une correspondance entre elle et Trotsky, et encore une fois ce qui est remarquable, c’est qu’il n’y a aucune déférence chez elle lorsqu’elle écrit à Trotksy. Elle lui parle d’égal(e) à égal : « Voici Trotsky ce que je pense, qu’est-ce que vous pensez ? ». Mais Trotsky, et pour moi c’est une grande erreur de sa part, a choisi les jeunes. Il a parié sur les Molinier, plutôt que sur les Rosmer, parce qu’il croyait qu’ils allaient faire avancer le mouvement plus rapidement…

RP : On va revenir sur cette question un peu plus tard… Bien différents de tous les Cachin, les Frossard, de tous ces gens qui ont voté les crédits de guerre et qui sont rentrés au PC par arrivisme et opportunisme, il y a aussi d’autres dirigeants du PC que vous aimez évoquer Ian. Un de ceux-là s’appelle Hadjali Abdelkader…

IB : Bien sûr ! Hadjali était né en Algérie. Il est arrivé en France, a épousé une Bretonneet il est devenu citoyen français. La plupart des travailleurs algériens qui venaient en France n’avaient pas la citoyenneté.

Hadjali fait alors très tôt partie de l’équipe autour du journal Le Paria [1]. C’était un journal qui avait été lancé avec l’Union Intercoloniale par le PC, pour suivre une des vingt-et-une conditions fixées par les bolchéviks pour pouvoir adhérer à l’Internationale Communiste. Une de ces conditions c’était justement de s’organiser contre le colonialisme. Il y avait dans l’équipe de rédaction un petit nombre de travailleurs et d’étudiants venus des colonies. Le rédacteur en chef n’était autre qu’un certain Nguyên Ai Quôc, connu plus tard sous le nom d’Ho Chi Minh… Hadjali a écrit plusieurs articles pour Le Paria au sujet des conditions de vie des travailleurs algériens à Paris. Ce qui est drôle, c’est qu’il écrivait sous pseudonyme. Il en avait plusieurs : Ali Baba par exemple, ou encore Hadj Bicot. Il prenait une épithète raciste pour le retourner contre le racisme.

En 1923 c’est l’invasion de la Ruhr [par les troupes françaises]. Beaucoup de soldats algériens étaient envoyés dans la Ruhr et il y existait une grande agitation parmi ces soldats. Il y avait un journal du PC qui s’appelait La Caserne. C’était un journal antimilitariste qui circulait beaucoup parmi les soldats et qui avait sa version arabe à laquelle participait Hadjali, destinée aux tirailleurs algériens. Un de ses camarades, Mahmoud Ben Lakhal, a d’ailleurs été arrêté et emprisonné à l’époque pour ses activités contre la guerre.

RP  : Le PC n’a pas hésité à le présenter, lui, le travailleur algérien, aux élections législatives en 1924, et il en a fallu de peu pour qu’il soit élu, c’est cela ?

IB : Tout à fait. En 1924 Hadjali a été candidat à l’Assemblée Nationale. Il a mené une campagne où il parlait surtout des conditions des travailleurs algériens, du racisme, mais aussi des situations dans les colonies, du code de l’indigénat, etc. Il n’a pas été élu d’un cheveu en fait. Il ne lui manquait que très peu de voix. Il en a obtenu presqu’autant que les candidats communistes les mieux placés sur la liste. Donc tout cela montre aussi que même si très peu de travailleurs algériens avaient le droit de vote, les ouvriers français pouvaient voter pour un travailleur algérien à une élection. Hadjali a d’ailleurs été élu en 1926 au Comité Central [du PC]. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’au cours de toutes ces années, Hadjali n’avait jamais cessé d’être musulman pratiquant. Il a d’ailleurs écrit à ce sujet un article dans Le Paria, pour expliquer l’attitude que les révolutionnaires devraient avoir à l’égard des musulmans.

Et puis il y a l’amitié avec Messali. Un des jeunes algériens, ouvrier d’usine, qui fréquentait les réunions animées par Hadjali, c’était le jeune Messali Hadj. Ils sont devenus très amis. Messali est entré au Parti Communiste et c’est ensemble qu’ils ont créé l’Etoile Nord-Africaine en 1926. L’Etoile Nord-Africaine, c’est le berceau de tous les mouvements ultérieurs pour l’indépendance algérienne.

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RP : Pour conclure cette première partie, vous parlez aussi souvent d’autres militantes et militants, oubliés de la double histoire officielle, l’histoire bourgeoise et l’histoire stalinienne. On songera par exemple à Marthe Bigot. Elle contribue à la « Tribune féministe » de L’Ecole émancipée. C’est une institutrice syndicaliste, zimmerwaldienne bien entendu. Elle rejoint par la suite le PC. Elle rompt sur la gauche et travaillera par la suite avec La Vérité, c’est-à-dire avec les bolchéviks-léninistes en France, les partisans de Trotsky. Il y a bien entendu Marguerite Thévenet, dont on a déjà parlé. C’est elle notamment qui accompagne Siéva Esteban Volkov, le petit-fils des Trotsky, au Mexique, où sont réfugiés ses grands-parents. C’est elle encore qui organise la première équipe de gardes-du-corps pour Trotsky en 1929, à Prinkipo, pendant son exil turque. Parmi ces gens-là donc, après leur militantisme au PC, certains vont rejoindre l’Opposition de gauche et les bolchéviks-léninistes, d’autres non… Mais pourquoi est-ce que, y compris au sein de l’extrême gauche en général, on se souvient davantage des noms de Raymond Molinier ou de Pierre Frank plus que de ces militants « des origines » dans un sens. N’y a-t-il pas une sorte de « double oubli », à la fois par rapport à leur rôle dans la fondation du PC, mais également au cours des premières heures de l’Opposition de gauche en France ?

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IB : Il ne faut pas exagérer. Il y a une bibliographie à ce sujet. Il y a par exemple la sélection d’écrits de Trotsky publiée par Pierre Broué, Le mouvement communiste en France [2]. On y retrouve ces personnages… C’est aussi Pierre Broué d’ailleurs qui a édité la correspondance entre les Rosmer et Trotsky dont j’ai parlé. Donc tout ceci n’est pas exactement « occulté » dans l’histoire.

Mais le problème je pense, ou du moins une partie du problème, c’est le choix qu’a fait Trotsky lui-même. Trotsky décide en effet au début des années 1930 que c’était surtout avec la jeune génération qu’il voulait travailler. Il trouvait que les anciens syndicalistes étaient un peu trop conservateurs à son goût. Donc je ne pense pas qu’il y ait une réponse simple à la question.

D’un côté on peut dire que c’était une erreur de la part de Trotsky, qu’il y avait un certain sectarisme de sa part, notamment si l’on considère que dans l’histoire de l’Opposition de gauche et de la formation de la Quatrième Internationale dans les années 1930, des gens comme les Rosmer ou Victor Serge ont été poussés de côté. Et pour moi, je dois dire que c’est dommage. Je pense que ces gens-là auraient pu apporter énormément à l’Opposition de gauche.

Mais d’un autre côté on doit reconnaitre que la plupart de ces gens, comme Marthe Bigot, comme Robert Louzon, comme Monatte, comme les Rosmer, tous sont revenus au syndicalisme révolutionnaire, ils ont continué à contribuer à La révolution prolétarienne, qui avec un intervalle pendant l’occupation allemande, a continué à paraître jusque dans les années 1960-1970 et même jusqu’à plus récemment. Il est vrai que ce groupe, que ce noyau, comme ils s’appelaient, n’a pas su recruter. Donc si Trotsky avait la sensation que ces gens n’étaient pas capables de construire un courant valable, révolutionnaire, alors peut-être avait-il raison…

GP : Je crois aussi que le point de départ de la rupture entre Monatte et Trotsky, c’est justement le fait qu’en 1929, c’est l’époque où Monatte a déclaré publiquement que la société russe n’était plus un Etat ouvrier. C’est à partir de ce moment-là que Trotsky a brisé ses relations politiques et personnelles avec Monatte.

IB : Même s’il gardait une grande affection personnelle pour Monatte. Même avec les Rosmer d’ailleurs, avec lesquels il est resté ami. Ils lui ont rendu visite au Mexique d’ailleurs, en 1939.

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GP : Oui, ce sont eux qui ont emmené son petit-fils au Mexique, mais politiquement, c’était fini.

IB : C’est pourtant Rosmer qui a prêté sa maison, à Périgny, en banlieue parisienne, pour la conférence de fondation de la Quatrième Internationale en 1938 [3]… Je m’y suis rendu il y a quelques années. J’ai cherché cette maison d’ailleurs, mais je ne l’ai pas trouvée…




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