Stylos rouges, AG, blocages des E3C...

Quand les profs deviennent de mauvais élèves

Yano Lesage

Quand les profs deviennent de mauvais élèves

Yano Lesage

Jean-Michel Blanquer ne les aura pas dupés longtemps. Sur fond de mobilisation des Gilets jaunes, la réforme du baccalauréat, la « loi Blanquer » touchant l’école primaire, et la réforme des retraites ont radicalisé les enseignants…et leurs méthodes de lutte. Par les Stylos Rouges ou avec le retour des Assemblées Générales, depuis plus d’un an, les enseignants renouent avec l’organisation à la base et impulsent de nouveaux tempos et modalités de lutte – grèves reconductibles, piquets, blocages- à leurs organisations syndicales.

Un « 0.1% radicalisé » toujours plus massif

« Zéro, zéro, zéro et un pourcent ». C’est avec le majeur brandi à la dernière sortie médiatique du ministre de l’Education nationale que le cortège des enseignants de l’Ile-de-France a défilé ce vendredi 24 janvier, à Paris, entre République et Concorde contre la réforme des retraites.

Juste derrière les cheminots et la RATP, dans le cortège de tête, regroupés derrière la bannière « AG Education Ile-de-France », voilà déjà longtemps qu’il n’est plus coutume, chez les enseignants franciliens, de se ranger derrière les traditionnels ballons syndicaux. Désormais, d’Evry (91) à Stains (93), en passant par le très notable lycée Louis-le-Grand à Paris, les profs défilent ensemble, avec leurs banderoles d’établissements ou de villes qui ont fleuri au cours des dernières journées de lutte. Et aux côtés des travailleurs du rail et de la RATP, fer de lance de la grève contre la réforme des retraites.

Comme dans les manif’, la montée du sentiment anti-Blanquer a fait naitre une forme d’insubordination quant aux consignes des organisations syndicales, jugées trop molles et trop peu efficaces face à la radicalité du très macronien ministre de l’Education. «  Le ministère […] n’écoute pas les syndicats et nous oblige à trouver d’autres voies pour nous faire entendre  » confiait Sam, enseignante de primaire en Seine-Saint-Denis et co-fondatrice des Stylos Rouges il y a un an de ça, en janvier 2019 [Boris Lefevre, « Du Gilet jaune au Stylo rouge : ça grogne (aussi) dans l’Education », Révolution Permanente, 13-01-2019].

Un an après, la réforme des retraites a démultiplié la grogne des enseignants. Ces derniers se sont imposés comme le troisième acteur du conflit avec des dizaines de milliers d’enseignants en manifestations et des taux de grève historique, à plus de 70% selon les organisations syndicales, comme le 5 décembre. Sur plusieurs sites, de nombreux enseignants ont reconduit la grève jusqu’aux vacances de fin d’année et l’ont reprise à la rentrée, la première et la deuxième semaine avec le slogan « Pas de Retrait, pas de rentrée ».

Près de 20 ans après la mise en déroute des enseignants mobilisés contre la réforme des retraites de 2003 et deux ans de relative quiétude pour le professeur Blanquer, l’année 2019 aura marqué un vrai rebond de conscience et de mobilisation chez les enseignants. D’appui de l’élection de Macron lors des élections présidentielles de 2017, les profs sont devenu un secteur définitivement indiscipliné de la Macronie.

Des Gilets jaunes aux Stylos rouges : une grogne qui explore de nouvelles voies

Parmi les signes annonciateurs d’une réorganisation à la base des luttes enseignantes, la fondation du collectif « Les Stylos rouges » né en décembre 2018. «  Les Stylos rouges sont créés à la suite du mouvement #PasdeVague  » qui agite la toile après l’affaire de l’enseignante braquée en cours avec un faux pistolet. Mais aussi «  après le déclenchement des Gilets jaunes qui battent le pavé tous les samedis depuis le 17 novembre ». Pourtant, comme l’explique Mohamed, animateur de la page Facebook des Stylos Rouges 93 , cette filiation n’est pas unanimement revendiquée : «  Pour certains, c’était une évidence de se joindre aux manifestations du samedi. Pour d’autres, le collectif et ses revendications risquaient de se voir noyés dans un mouvement dont beaucoup de profs se méfiaient ». L’inspiration des Gilets jaunes est pourtant bien présente. Au départ, il y a une volonté d’échapper aux modes d’action traditionnels – notamment la grève – et d’investir de nouveaux modes de mobilisation : manifestation symbolique sur la Sorbonne, investissement massif des réseaux sociaux et communication, grève du zèle avec les démissions de Professeurs Principaux et campagne des 20/20 pour protester contre la réforme du lycée…

Car l’objectif est d’abord de regrouper les enseignants avec ou sans étiquette autour de revendications claires et offensives : « des augmentations de salaires, des moyens pour mieux travailler et du respect de la hiérarchie ». Le suicide de Christine Renon, le 23 septembre 2019, dans son école dont elle était la directrice à Pantin, montrera l’importance de ce dernier point. Le maitre mot : regrouper largement, du premier degré au lycée, « en mettant de côté les étiquettes syndicales et politiques qui ont souvent tendance à diviser et en intégrant des collègues non-syndiqués ». Un pari gagné avec le succès de la page Facebook national qui regroupe rapidement près de 80 000 adhérents, soit 10% des effectifs enseignants au niveau national.

Faire bouger les lignes syndicales en regroupant à la base

Cependant, les Stylos rouges ne s’inscrivent jamais dans une logique antisyndicale. « Beaucoup de collègues qui en font partie sont syndiqués, au Snuipp, au Snes, à la CGT, chez FO ou Sud… ». Mais ils essayent de faire bouger les lignes. A Cergy-Pontoise, « on a commencé petit en organisant des réunions avec quelques collègues de la ville et du bassin, d’abord pour organiser nos revendications et nos actions dans la lutte contre la réforme des écoles primaires et la loi sur l’école de la confiance car on avait l’impression que rien ne se passait » raconte Emilie, des Stylos rouges Versailles. Il a fallu plusieurs mois de réunions avant que le noyau grossisse et que les Stylos rouges Versailles finissent par être perçus comme un interlocuteur légitime des syndicats. « Aujourd’hui, les Stylos rouges se réunissent avec l’intersyndicale locale. Et c’est avec eux qu’on a poussé à l’organisation des "Retraites aux Flambeaux" », ces manifestations nocturnes qui sont initiées sur le département des Yvelines pour protester contre la réforme des retraites.

« A deux reprises l’année dernière, les Stylos rouges ont été reçus au ministère pour exposer leurs revendications, au même titre que les organisations syndicales ». « Même si », explique Mohamed, « on n’a jamais obtenu gain de cause – pas plus que les syndicats représentatifs - ça met les organisations syndicales sous pression et les oblige à écouter, nous Stylos rouges mais aussi la base ». Il n’y a cependant aucune volonté de se substituer aux organisations syndicales, « mais plutôt de ramener dans la lutte des enseignants qui cultivent une certaine méfiance envers les syndicats » raconte Emilie, Stylos rouges Versailles qui a elle-même fini par prendre sa carte à la CGT. « Les Stylos rouges fonctionnent essentiellement comme une plateforme d’agitation, un relai d’information, complémentaires avec le travail syndical ».

Le plus bel exemple de l’efficacité des collectifs enseignants qui se sont créés est sans doute l’épisode de la grève du baccalauréat qui a clos l’année de mobilisation 2019 contre les lois Blanquer. A partir des Assemblées Générales régionales, notamment en Ile-de-France et à Toulouse, appuyées par les Stylos rouges, la « Chaine des Bahuts en lutte » et de nombreux militants syndicaux déterminés, un contre-SIEC (plateforme des examens) est lancé pour organiser d’abord la grève des surveillances mais surtout la rétention des notes et des copies du bac. Le 31 mai 2019, un communiqué de l’intersyndical (FSU, CGT, Sud, CFE-CGC, Snalc) est signé conjointement avec les Stylos rouges et la Chaine des Bahuts, une première ! Il appelle, « tous les personnels à poursuivre les actions locales, à se réunir en assemblées générales pour organiser la grève le 17 juin, premier jour des épreuves du baccalauréat, et décider des suites ». S’en suivra la grève des correcteurs du baccalauréat, épisode totalement inédit dans l’histoire, d’une radicalité qui marque un tournant dans la mobilisation et la reprise en main de la lutte par les enseignants. Le Snes-FSU, premier syndicat des enseignants du secondaire est contraint de soutenir et Frédérique Rolet, sa secrétaire nationale, de défendre les grévistes sur les plateaux télé.

La grève du bac 2019 annonce le retour des méthodes de lutte traditionnelles du mouvement ouvrier, en l’occurrence la grève, comme mode d’action des enseignants. L’insubordination face aux E3C, nouvelles épreuves du « Bac Blanquer » s’inscrit dans cette continuité.

Grève, piquet, blocage des E3C : quand les profs se rebellent

Depuis le 5 décembre, date d’entrée dans la lutte contre la réforme des retraites, la mobilisation enseignante est restée extrêmement forte sur les grandes journées d’action appelée par l’Intersyndicale avec des taux de grève historiques. Parmi eux, une frange de profs s’aligne sur la reconductible lancée à la SNCF et à la RATP, pour une partie avant les vacances de décembre, pour une autre, début janvier, sous l’effet des mobilisations contre les E3C, ces nouvelles épreuves du bac Blanquer : c’est le cas notamment au très renommé lycée Louis-le-Grand à Paris, notamment. Si l’intersyndicale de l’Education continue, dans une large mesure, à donner le tempo de la mobilisation dans les écoles, elle se retrouve à appeler, au mois de janvier, à plusieurs journées de grève et de mobilisation consécutives. La grève est de nouveau à l’honneur dans l’éducation, et parfois même la reconductible !

Parmi ces franges de profs réfractaires à l’autoritarisme de Blanquer, critiques de la mollesse des directions syndicales, on investit les AGs interprofessionnelle – à Montreuil-Bagnolet, Evry, Chelles, Saint-Denis, Aubervilliers, Cergy, Paris pour l’Ile-de-France - et les piquets de grévistes de la SNCF et surtout de la RATP durant tout le mois de décembre et janvier. Dès 4h30 du matin, « les profs sont là, les profs sont là, et les bus ne sortiront pas ! ». Aux côtés des travailleurs des transports, ces anciens premiers de la classe font peu à peu sauter les digues mentales qui séparent les professions « intellectuelles » des travailleurs du rang.

Bloquer les E3C, quand l’annulation des épreuves Blanquer devient possible...

Des piquets, ils reviennent avec de nouvelles idées : bloquer les « E3C » ! Professeur Blanquer devrait réviser son arithmétique : loin des 0.1% annoncé, la liste des lycées (recensés dans une carte des luttes interactive) touchés par la perturbation des nouvelles épreuves du Bac Blanquer n’en finit plus de s’allonger depuis deux semaines. Ce serait 10% des lycées où les E3C auraient été reportées et 40%, où elles ont été perturbées pour qui les E3C auraient été respectivement reportées selon les chiffres donnés à l’Assemblée par la députée France Insoumise, Sabine Rubin. En refusant de faire remonter les sujets, de surveiller les épreuves, mais surtout en décidant de se mettre en grève pour accompagner les « blocus » lycéens, les enseignants se sont relancés dans la bataille contre la réforme de retraites et le « bac Blanquer » alors que la dynamique était à l’épuisement à la SNCF et à la RATP.

Ce puissant moment d’irrévérence de la grève du bac 2019, très radical mais aussi très minoritaire, a fait, en moins d’un an, des petits. Par la grève, les actions de blocage et de refus d’obéir aux ordres de missions, les profs ne sont pas seulement irrémédiablement devenus les mauvais élèves de Blanquer. Ils retournent à leur classe, avec ses méthodes de lutte, la conscience de se battre à la base et de construire des alliances, en allant soutenir les autres secteur en lutte.

crédits photo : O Phil des contrastes

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