^

Politique

reconduction du mouvement

Grève record dans l’Educ nat’. Ce n’est qu’un début, n’en déplaise à Blanquer

Si la grève a été massive dans de nombreux secteurs, à commencer par les transports, le taux record de participation dans l’Education nationale est sans aucun doute l’une des plus grosses surprises de ce jeudi 5 décembre. Et elle n'a pas manqué de prendre de court le gouvernement.

vendredi 6 décembre 2019

crédits photo SIPA/Jacques Witt

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Ministère de l’Education nationale parle de 51, 15% de grévistes dans le primaire et de 42,32% dans le secondaire pour ce premier jour de grève. Les syndicats évoquent eux autour de 70% dans le primaire et de 75% dans les collègues et les lycées. Au-delà de l’habituelle bataille de chiffres et l’évidente volonté de minimisation de Jean Michel Blanquer, ces taux démontrent déjà en eux-mêmes une participation historique.

Dans de nombreuses villes, y compris les grosses agglomérations comme Paris, Marseille ou Lyon, on enregistrait des taux si importants que de nombreux établissements sont restées portes closes. A Paris la moitié des établissements primaires étaient fermés par exemple. Le « service minimum » garantit en principe par les mairies n’a pas pu être assuré, faute de moyens ou par solidarité avec le mouvement. Autre constat, la grève ne s’est pas circonscrite aux enseignants mais c’est bien l’ensemble des personnels de l’Education, y compris celles et ceux qui dépendent des mairies ou des départements qui se sont mobilisés. Dans de nombreux établissements les grévistes font état d’une participation record, y compris dans des collèges habituellement peu mobilisé, preuve, là encore, que la colère est profonde.

Une grève record, également, si l’on compare ces taux avec les dernières grandes mobilisations enseignantes. En 95 par exemple, une référence qui est sur toutes les bouches, la mobilisation ne se construit que progressivement dans l’Education nationale, avec des taux de participation très faibles lors des premières journées d’actions. Force est de constater que « cela commence beaucoup plus tôt et plus fort en ce mois de décembre 2019. Et c’est en cela ’’historique’’ », comme l’affirme Claude Lelièvre, historien de l’Education. On retrouve des chiffres sensiblement comparables à ceux de ce jeudi 5 décembre, quoi que tout de même moins élevés, lors du mouvement de 2002-2003 qui avait vu se mobiliser autour de 40% de l’Education nationale lors d’une première phase du mouvement. Il faut revenir au mouvement de mars 2000 pour trouver une participation plus importante que celle que nous venons de vivre. A cette époque Claude Allègre, alors ministre de l’Education dans le gouvernement Jospin, avait dû affronter une moyenne de 70% de grévistes dans le primaire et le secondaire, selon ses propres chiffres. Une mobilisation qui aura couté la tête du ministre, démis de ses fonctions quelques jours plus tard seulement…

Si la mobilisation de ce jeudi 5 décembre est si forte, c’est que le mécontentement est très profond. Et pour cause. Au-delà des conséquences désastreuses de la réforme des retraites pour les enseignants, dont certains pourraient voir leur pension diminuer jusqu’à 900 € selon certaines simulations, le malaise est général. Il fait notamment écho à la grève du bac de l’année dernière contre la réforme Blanquer, mais aussi à l’émotion provoquée par le suicide de Christine Renon dans une école de Seine-Saint-Denis, laissant une lettre explicite sur sa situation de souffrance au travail, ou encore à l’inquiétude concernant la mise en place du nouveau bac dans les prochaines semaines. C’est ce qui explique par ailleurs que les annonces de Blanquer, reprises vendredi par Edouard Philippe dans son allocution télévisée, selon lesquelles les enseignants ne verraient pas leur pension diminuer ne convainquent personne.

Localement, de nombreux établissements ont voté la reconduction de la grève jusqu’au lundi 9, voire jusqu’au mardi 10, n’en déplaise à Jean Michel Blanquer qui a affirmé vendredi matin que les enseignants avaient entendu son message et qu’ils étaient moins de 10% à rester mobilisés. A Paris, une Assemblée générale inter-degrés a réuni plus de 350 enseignants, de plus de 120 établissements, et a voté la reconduction de la grève à une immense majorité. De même à Toulouse où plus de 300 profs se sont réunis jeudi matin en Assemblée générale, rejoints par certains étudiants et lycéens, et où la grève reconductible a été votée à la quasi unanimité. Par ailleurs, nombreux sont les enseignants à témoigner d’une volonté d’en découdre et d’aller jusqu’au bout, à l’image de cette prof des écoles dans le Val-d’Oise qui confie « je suis prête à un mouvement long, à sacrifier un mois de salaire pour obtenir le retrait de la réforme ».

Du côté des principales organisations syndicales, la stratégie adoptée semble plus frileuse néanmoins. Si la FSU, syndicat majoritaire dans l’Education, et ses deux branches SNUIPP (premier degré) et SNES (second degré) ont bien enregistré le caractère historique de la grève, comme semble l’attester Francette Popineau (porte-parole SNUIPP) qui reconnait que « les collègues ont bien compris qu’une seule journée ne suffirait pas », il semblerait que le programme d’action proposé ne soit pas à la hauteur. Si la FSU se dit solidaire des grèves reconduites localement, elle refuse néanmoins d’appeler à la reconduction de la grève et se contente de rejoindre l’appel à une prochaine date interprofessionnelle prévue ce mardi 10 décembre. Le syndicat SE-UNSA, lui, se refuse même à appeler à une nouvelle date de mobilisation. Son secrétaire Stéphane Crocher déclare préférer « garder des forces, car le dossier peut encore être très long » et appelle à « analyser les communications et décisions gouvernementales des prochains jours avant de déterminer la forme à donner à la défense des intérêts collectifs et individuels ».

Économiser ses forces et espérer des négociations avec le gouvernement… c’est pourtant l’inverse qui s’est démontré payant et capable de faire reculer le gouvernement tout au long des derniers mois comme l’ont montré les Gilets jaunes. Pour que la mobilisation historique des enseignants puisse développer tout son potentiel il faudrait au contraire en finir avec la stratégie des journées saute moutons qui a montré dans le passé qu’il s’agissait d’une stratégie de la défaite, et parier au contraire sur une grève reconductible, à l’image de ce qui se structure dans les transports. Pour cela les grévistes devraient multiplier les Assemblée générales et les cadres de coordination démocratique entre établissements, à l’échelle d’une ville ou d’une région, pour décider eux même de leur grève et de leur stratégie. Il faudrait également trouver les moyens d’échanger et de s’organiser à un niveau interprofessionnel, en regroupant les différents secteurs mobilisés d’une même ville, et en regroupant les grévistes syndiqués et non syndiqués, mais aussi les jeunes et les Gilets jaunes. Une manière de se donner les moyens de construire une grève générale qui aille jusqu’au bout contre la réforme des retraites mais aussi contre Macron.




Mots-clés

5 décembre   /    Education nationale    /    Jean-Michel Blanquer   /    Grève   /    Grève générale   /    Education   /    Politique