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La vie d’entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ?

12 morts depuis la fermeture de l’usine Goodyear d’Amiens : des meurtres prémédités

Publié le 26 janvier 2016

Flora Carpentier

Les mots sont trop faibles pour décrire la colère que suscite la condamnation des huit camarades de Goodyear Amiens à neuf mois de prison ferme, plus encore quand on sait qu’ils se sont détruit la santé pour Goodyear, à tel point que certains de leurs collègues y ont laissé leur vie. Car il ne faut pas l’oublier, travailler chez Goodyear, c’était littéralement « {}La mort en bout de chaîne{} », comme le révèle Mourad Laffitte dans son documentaire sorti en 2011, en plein cœur de la lutte contre la délocalisation. La longue histoire de lutte des travailleurs de Goodyear Amiens Nord, dont l’usine a fermé officiellement le 22 janvier 2014, c’est aussi celle d’une lutte contre des cadences infernales qui tuaient les ouvriers à petit feu, et contre des conditions de travail responsables d’innombrables cancers et maladies meurtrières. Autant dire que lorsque la « justice » fait aujourd’hui passer pour des victimes les représentants de Goodyear « séquestrés » pendant quelques heures, et condamne ceux dont la multinationale a sacrifié la santé sur l’autel des profits… il y a de quoi être révolté.

12 morts depuis la fermeture, la partie émergée de l’iceberg

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Depuis la fermeture, on compte déjà douze décès, dont neuf de maladie et trois de suicide. Sur les 1143travailleurs licenciés en 2014, ils ne seraient que 120, selon les chiffres de la direction, à avoir retrouvé un emploi en CDI. Dans cette région sinistrée par les fermetures d’usines successives, ils sont près de 700anciens Goodyear à continuer de pointer à Pôle emploi. Comme chez les anciens « Contis », cette situation conduit à des drames dans les familles des travailleurs : alcoolisme, dépressions, séparations, suicides.

Mais ces douze morts récentes ne sont que la partie émergée de l’iceberg, puisque de nombreux autres collègues avant eux ne sont même pas arrivés à l’âge de la retraite. La souffrance physique et psychologique, au travail puis après les licenciements, a détruit des centaines d’ouvriers, à l’image des centaines de plaintes déposées contre Goodyear, pour « harcèlement » et « mise en danger », tombées aux oubliettes d’une justice au service du patronat. Le mépris de la santé des ouvriers a quant à lui clairement assassiné bon nombre d’anciens Goodyear, dans le silence meurtrier de la direction de la multinationale.

Exposés à des substances chimiques meurtrières

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Dans son documentaire sur les conditions de travail chez Goodyear Amiens, le réalisateur Mourad Laffitte dévoilait en 2011 le résultat d’une enquête accablante, initiée après la découverte d’un rapport établi en 2007 à la demande du CHSCT. Ce même rapport faisait suite à une enquête de la revue QueChoisir révélant que les pneus Goodyear présentaient un taux de produits toxiques anormalement élevé. Ainsi, La mort en bout de chaîne révèle que les travailleurs de Goodyear étaient exposés quotidiennement, à leur insu, à des substances chimiques extrêmement nocives, les hydrocarbures aromatiques polycycliques du carbone (HAP) utilisés dans la fabrication de la gomme. Les HAP font partie, avec l’amiante, de l’heureuse famille des produits dits « CMR », un sigle qui peine à dissimuler sa dangerosité : cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques ou tout à la fois, ces composés peuvent provoquer des cancers, des mutations génétiques et/ou la stérilité. Les HAP sont notamment responsables de cancers de la vessie, de la prostate et des testicules.

Des cadences infernales

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Qui plus est, l’état de déliquescence dans lequel était laissée l’usine pendant les dernières années avant sa fermeture exposait plus encore ses salariés aux émanations toxiques. Machines vétustes, locaux insalubres et conditions de travail abominables provoquaient des accidents quotidiens. Leur fréquence avait même augmenté les dernières années, avec l’accélération des cadences et sous la pression constante infligée aux salariés. Autant de raisons pour lesquelles en 2007, les Goodyear s’étaient battus contre la réorganisation du travail en 4x8 que voulait leur infliger la direction. Ils avaient déjà connu en 1985 ce rythme de travail inhumain qui détruit l’organisme, en faisant enchaîner deux jours de travail le matin, deux jours l’après-midi, puis deux nuits, avant d’avoir une journée et demie de repos et de reprendre cette boucle infernale. Sans compter qu’il fallait ajouter à cela des heures supplémentaires. « On faisait 48+8, soit 56heures. Je ne sais pas comment Goodyear arrivait à avoir des permissions de l’inspection du travail pour pouvoir travailler tant d’heures », raconte Jean-Claude, retraité et difficilement remis d’un cancer du larynx au moment du tournage.

Comme lui, nombreux sont les travailleurs qui dénoncent les répercutions du travail à l’usine sur leur vie privée : « Quand on rentrait, on était épuisés, on ne parlait même pas à notre femme ». Mais le mépris de la direction de Goodyear n’ayant aucune limite, celle-ci allait jusqu’à refuser aux travailleurs les protections pourtant indispensables à leur travail à haut risque. « Fin2000 on a eu des masques… UN masque ! Et dans la journée il ne fallait pas en demander un deuxième. Tu montais dans le dépoussiéreur avec un masque, tu redescendais il était noir, et il fallait le garder de côté alors que dedans il était déjà tout gris… », poursuit Jean-Claude avec amertume. On ne s’étonnera donc pas que de nombreux anciens salariés manquent à l’appel lorsque la CGT décide de créer, en 2011, une association de salariés et d’ex-salariés de Goodyear : bon nombre sont décédés de cancers, certains ayant été foudroyés avant même d’atteindre l’âge de la retraite. Dans le cas de Jean-Claude, après 30ans à respirer des émanations toxiques et trois ans d’arrêt maladie pour son cancer du larynx, celui-ci s’est fait violemment licencier pour « inaptitude définitive à tous postes de l’entreprise », et sans possibilité de reclassement. Le même sort a touché Bernard, atteint d’un cancer de la gorge et d’insuffisance respiratoire. Dans les deux cas, Goodyear s’est obstiné à nier l’évidence : le caractère professionnel de la maladie. Lucie, dont le mari est décédé en quelques mois d’un cancer de la prostate l’année même où il avait pris sa retraite, a décidé de se battre : « J’irai jusqu’au bout, je ne lâcherai pas, il faut qu’ils nous donnent des réponses pour ne pas aller faire autre chose ailleurs ».

La justice au service d’une multinationale meurtrière

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En 2011, la CGT parvient, au terme d’une lutte judiciaire acharnée, à arracher quelques miettes à la direction de Goodyear : l’entreprise est contrainte de verser une amende de 50000€, et chacun des deux directeurs doit débourser 1000€. Cette amende pousse l’avocat des travailleurs à l’ironie : « ce n’est pas l’euro symbolique mais ce sont les 1000€ symboliques ». Et pour cause, le seul chef d’accusation retenu contre Goodyear a été le défaut d’information des salariés sur les risques encourus. Une décision déjà cynique de la part du tribunal, alors que les salariés portaient plainte pour « non-assistance à personnes en danger, homicides involontaires et non-respect de la législation sur les HAP ». Mais comment pouvait-on espérer de la justice bourgeoise qu’elle reconnaisse le caractère professionnel des pathologies des salariés, alors qu’il est tellement plus facile de traiter les victimes et leurs familles comme des ouvriers ignares et paranoïaques, à l’image de l’avocat de la multinationale : « On se fait traiter de criminels, c’est quand même assez étonnant (…). On a fait un gros effort pour mettre au point les fiches, donc il ne faut pas faire de cette affaire une affaire de maladies professionnelles (…). Si un salarié est en situation d’établir qu’il est tombé malade à cause des conditions dans lesquelles il travaillait au sein de l’entreprise, sa maladie sera reconnue professionnellement. Ça arrive hélas parce qu’on ne sait pas travailler, sans parfois s’exposer, ça arrive dans bien des secteurs d’activités, dans bien des entreprises ». Le même cynisme avait conduit Goodyear à vouloir faire passer les travailleurs pour responsables de la délocalisation, au prétexte qu’ils refusaient le passage en 4x8.

Comme quoi, la direction de Goodyear et la justice à son service n’en étaient pas à leur coup d’essai en poursuivant les travailleurs pour « séquestration ». La condamnation ordonnée aux plus hauts sommets de l’État est éminemment politique et ne nous fera pas oublier que les véritables criminels dans toute cette histoire, ce sont bien les dirigeants de Goodyear et les laquais à leur service.