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Notre classe

Le coup de gueule d'un ouvrier

Affaire Benalla : A l’usine, on n’a pas « l’immunité ouvrière » !

Ce matin, en prenant la voiture comme tous les jours, j'entends à la radio quelques mots sur ce qui s'appelle maintenant « l'affaire Benalla ». Je ne suis pas encore trop réveillé, et d'habitude j'écoute un peu machinalement. Mais là, l'histoire attire mon attention. Un collaborateur de Macron (adjoint au chef de cabinet) a tabassé un manifestant le 1er mai dernier, déguisé en flic. L'Elysée l'a su mais il est toujours chargé de mission. Il a juste pris une mise à pied de 15 jours.

Je n’ai pas le temps d’écouter la suite, j’arrive déjà à l’usine, et il faut que j’aille vite me changer et badger avant l’heure. Pas une minute de retard, sous peine de perdre un quart d’heure de salaire ! Je badge avec 5 minutes d’avance. J’ai le temps d’aller dire bonjour aux gars des autres ateliers.

J’arrive vers un groupe de trois collègues. Ils ont l’air assez énervé. J’entends les mots "répression", "impunité", "dictature", et je me dis qu’il s’est passé quelque chose dans la boite (encore.).
- "Alors vous, vous êtes en train de parler de l’entreprise dès le matin ?".

Ils rigolent : "Ah, ça pourrait oui. C’est la même chose. Mais non...".

Je comprends alors qu’ils parlent de l’histoire que j’ai entendu le matin à la radio. On échange quelques mots. On entend la sonnerie. On doit rejoindre nos ateliers.

Un ancien, brisé par le travail (il est à un des postes les plus durs de l’usine, un poste punitif d’ailleurs...), termine : "ça me fait rire quand j’entends parler de démocratie". Je leur crie en partant "de toute façon, c’est une putain de dictature déguisée en démocratie". "C’est clair !" qu’ils répondent en rentrant dans leurs ateliers...

J’essaye de glaner quelques infos sur mon téléphone, mais déjà j’ai le chef sur le dos. J’essaye de sortir de l’atelier pour capter un peu (on suspecte les patrons d’avoir mis des brouilleurs dans l’usine. En tout cas, dès qu’on sort de l’atelier, on capte un peu), mais je me fais choper une première fois par mon chef : "ça va pas le faire" il me dit.

Toute la journée, j’aurai ce sentiment dans la tête. Le sentiment qu’on est fliqués en permanence, pour tout et n’importe quoi, et qu’en haut, les potes à Macron peuvent prendre un jour de congé pour tabasser du manifestant, sans aucun risque. Quand j’apprends que le mec a pris seulement 15 jours de mise à pied, et qu’il est toujours en poste, et que c’est ça la justification de l’Elysée, je pense de suite au fossé qu’il y a entre nos deux mondes. Je repense à mes deux (ex) collègues, qui se sont battus l’été dernier à l’usine (qu’est-ce qu’on est con de se battre entre nous...), et qui avaient pris aussi une mise à pied immédiate, mais qui avaient en fait été licenciés pendant leur mise à pied (selon une technique bien rodée du RH consistant à te virer en deux temps : d’abord mise à pied, puis quand t’es chez toi, que tu ne peux pas gueuler ou discuter avec les collègues, tu reçois ta lettre te convoquant pour un licenciement.).

Le porte-parole de l’Elysée insiste bien : Alexandre Benalla a eu la plus lourde sanction possible (si c’est ça la plus lourde sanction, je me dis qu’être le pote à Macron c’est un peu avoir le totem d’immunité...), et avec "suspension de salaire" (le mec insiste bien là-dessus. Tous les ouvriers savent qu’une mise à pied entraine aussi la suspension du salaire pendant la période. On le sait d’autant plus que 15 jours de salaire en moins pour un smicard, c’est une autre histoire que pour les gros salaires des amis de Macron...).

Toute la journée, le parallèle me sautera aux yeux. En revenant de se "faire engueuler", mon chef me demande de lui dire si je vois des mecs prendre la pause dehors.
- "Je balance pas moi".
- "Si tu balances".
- "C’est mort"
Il s’en va. Une heure plus tard, il revient en mode copain-copain, et me dit "bon, en tout cas si jamais il y en a que t’aimes pas, tu peux me les balancer...". Mais quel vicieux putain !

"Ceux que je n’aime pas, je leur dis moi-même". Puis je m’en vais. Plus tard dans la journée, mon collègue, dessine sur son planning un mec en prison. Il me dit : "t’as vu, c’est nous ici". On dirait une scène de film où un enfant dessine naïvement un truc qui est criant de vérité. Sauf que là c’est mon collègue de 20 ans, qui dessine ce que tout le monde pense ici.

Midi sonne. Juste le temps de manger dans la voiture cette fois, pour pouvoir gratter quelques minutes de sieste. J’entends à la radio le mec de FO qui explique qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre le collaborateur de Macron et l’Elysée, que ça n’est pas le "signe de quelque chose" mais ça peut être un cas isolé, qu’il faut analyser les faits, etc… Je me dis qu’avec des syndicats comme ça, on n’a pas besoin d’ennemis. Je m’endors.

L’après-midi commence, il fait déjà chaud dans l’atelier. Je vois déjà la flicaille de l’usine se mettre en route. Outre la flopée de petits chefs aux ordres, il y a quelques sbires du RH dont c’est la tâche spécifique.

Et donc je vois Goebbels (prénom modifié pour des raisons d’anonymat) s’adonner avec sérieux à sa tâche du jour, comment faire pour nous enlever une place de parking de plus. Sous prétexte de sécurité, ça fait plusieurs jours qu’il met des avertissements écrits sur les pare-brises (la plupart du temps, on joue au basket ensuite avec son papier), sauf pour la fille du bureau de RH qui, elle, n’a jamais rien (alors si c’était Benalla, j’imagine même pas).

Là, il installe un faux panneau "place handicapé" juste pour décourager les gens de se garer. Quand je vois l’équipe du soir arriver, et un mec s’y garer quand même, je souris...

Dans l’après-midi, juste le temps d’aller aux toilettes, je croise deux collègues. L’un me raconte qu’il vient de se faire réprimander parce qu’il avait remonté son pantalon pour avoir moins chaud (il fait une chaleur irrespirable). L’autre m’explique qu’il vient de se voir refuser de partir plus tôt pour son beau-fils, et qu’il est dégouté vu tout ce qu’il accepte lui (la veille par exemple, il avait fait 2h supp).

Je me dis, c’est marrant, mais dès que j’y prête attention, c’est dingue le nombre de réprimandes, punitions, menaces ("on est comme à l’école" disent certains. "Comme en prison" disent d’autres). Je décide de mobiliser ma mémoire, et de les noter. Juste pour montrer, comment on vit dans deux mondes différents. A quel point l’usine c’est la prison. Comment on nous laisse rien passer. Et comment quand on entend que "ceux d’en haut" peuvent faire grosso modo ce qu’ils veulent, on a de suite des réactions très radicales, des envies de violences, de leur rendre la monnaie de leur pièce...

Au long de la journée, en écoutant d’une oreille mes collègues, et de l’autre les éditorialistes et les réactions des politiciens de l’Assemblée, je note une différence importante. Pour mes collègues, majoritairement, ce qui choque c’est à la fois l’impunité du mec, mais aussi la répression des manifestants par les flics en général. Je vois mes collègues serrer les dents, dire des "on peut pas bouger une oreille sans prendre un coup de matraque", etc… De l’autre côté, dans les médias, j’entends surtout des gens choqués de "l’usurpation d’identité", de s’être fait passer pour un flic. C’est vrai, laissons le soin de nous casser la gueule à ceux dont c’est le métier... J’entends le mec de FO le midi. Mélenchon le soir, qui explique que ça met en péril "l’autorité de l’Etat" (et alors ? On veut la renforcer ?), et je me dis qu’avec eux non plus, on ne vit pas vraiment dans le même monde.

Je repense à la campagne de Poutou, au débat où il est rentré dans la gueule à tout le monde, où les collègues rigolaient tous de ça le lendemain, et je me dis que contre la flicaille de l’usine ou dans la rue, va bien falloir qu’on se défende nous-même, que personne ne le fera à notre place.

Crédits photos : PHOTO AFP - AFP




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