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Bernie Sanders soutient Clinton. Où sont passées ses promesses de « révolution politique » ?

Publié le 28 juillet 2016

Crédits photo : Robyn Beck/Getty Images

Ian Steinman, 27 juillet 2016

source Leftvoice

Bernie Sanders, le candidat ovationné par la jeunesse progressiste et les minorités, incarnant la frange de « gauche » du parti démocrate et qui faisait figure d’outsider en appelant à une « révolution politique » lors de sa campagne, s’est fait hué lundi dernier par ses partisans lors de l’ouverture de la convention démocrate, alors qu’il appellait ses partisans à soutenir Hillary Clinton face à Donald Trump aux prochaines élections présidentielles. L’élite démocrate réuni au grand complet pouvait afficher fiérement les sourires de la victoire. Qu’en est-il devenu de la « révolution politique » qu’il appelait de ses vœux ?

Le parfum de scandale entourant la convention était déjà installé suite à la révélation de milliers de mails internes au parti, actant le parti pris en faveur d’Hillary Clinton dans l’organisation de cette primaire. Debbie Wasserman Schultz, présidente du parti démocrate, disait dans un des mails ayant fuité que Sanders « n’allait pas devenir président ».

Mettant à jour le parti pris de l’appareil démocrate, faisant planer le soupçon de fraude contre Bernie Sanders, bons nombres d’émails ont également révélé une quantité de préjugés racistes à l’encontre des Latinos de la part de l’appareil Démocrate, dont celui qu’ils étaient des consommateurs « fidèles à la marque ». Le principal objectif du Parti Démocrate était donc d’adopter « une stratégie et un plan marketing, sans quoi le Parti Démocrate perdrait la possibilité de convaincre les consommateurs hispaniques ».

En plus du mépris raciste, il est également surprenant que la direction du parti ait la franchise de se voir comme rien de plus qu’une marque, qu’il faut vendre à la manière d’un Coca ou d’un Pepsi. Cette semaine, cependant, leur stratégie marketing pour capter les électeurs pro-Sanders, semble être mise à mal.

Loin d’essayer de calmer le mécontentement des pro-Sanders, la stratégie des démocrates et des directeurs de communication d’Hillary a été celle de leur renvoyer leur défaite en pleine face. Le fait d’avoir choisi le droitier néo-libéral Tim Kaine comme colistier a d’ors et déjà donné le ton. Wasserman Schulz, unanimement détestée par les partisans de Sanders, a été nommée chef de campagne d’Hillary Clinton, ce qui n’a fait qu’enfoncer le couteau dans les plaies encore ouvertes, y compris même si politiquement, cela n’apporte rien à Hillary Clinton.

Tout va déjà bien ?

Ignorant les luttes de la majorité de la classe ouvrière américaine, la convention démocrate a été organisée – contrastant avec le slogan de celle de Trump – sur le thème d’une Amérique déjà grande.

L’entrepreneur Jesse Lipson (on peut se demander quel a été le montant de sa donation au parti pour avoir sa place au micro) a demandé à la foule : « Où est ce pays de perdants dont Trump n’arrête pas de parler ? » Certainement Jesse, le pays est déjà grand pour les PDG de la technologie. Pour le reste d’entre nous, pas tant que ça.

Lipson a poursuivi « Hillary Clinton sait que chaque grand PDG sait : nous somme forts, ensemble ». Ce qui signifie en réalité que le PDG est plus fort quand les travailleurs se taisent et suivent les ordres.

La comédienne Sarah Silverman a elle même pris la peine de dire aux partisans de Bernie Sanders de se taire et de suivre les ordres, accusant les partisans de Bernie Sanders d’être « ridicules ».

Cette attitude dédaigneuse sera un thème récurrent de la convention, et adoptée par les ennemis les plus anciens comme les plus nouveaux. On a annoncé que le millionnaire new-yorkais, Michael Bloomberg devrait parler pour soutenir Hillary Clinton. Et si les délégués pro-Sanders n’ont pas pu toléré le soutien de Bernie à Clinton, on imagine la suite lorsqu’ils devront siéger face au millionnaire faisant son éloge.

Compromis ou capitulation ?

Après tout l’amour que les leaders démocrates ont clamé pour le « compromis », ils en ont pourtant usé de bien peu lors de ces premiers jour de convention démocrate. Le compromis est quelque chose que les démocrates réservent pour les républicains comme Trump et Ted Cruz. Pour l’aile gauche du parti, seule la capitulation inconditionnelle est tolérée.

Un asservissement inconditionnel que Bernie est venu présenté.

Sanders a été accueilli par une massive « standing ovation » et les larmes de la foule. Il a commencé en s’adressant à ses partisans : « je comprends que beaucoup d’entre vous soient déçus...mais personne ne l’est autant que moi » et d’ajouter « cette révolution, notre révolution continue ». Mais l’idée que la révolution va continuer au travers d’Hillary n’est pas facile à vendre.

Sanders a défendu les résultats des mandats d’Obama, a condamné Bush pour son absence de progrès. Il a également déclaré que la lutte devait continuer : « cette élection n’est pas celle et n’a jamais été celle d’Hillary Clinton ou de Donald Trump ou de n’importe quel candidat... cette élection est celle et doit être celle qui répond aux besoins du peuple américain et du futur que nous voulons avoir pour nos enfants, et nos petits enfants ».

Sanders a dénoncé le millionnaire de la famille Koch, mais pas Bloomberg qui doit venir parler à la convention.

Mais surtout, il a dit et redit, répétant son nom près de 15 fois qu’Hillary Clinton devait être présidente et que ses supporters devaient se rejoindre et se battre pour sa victoire. Il a décrit la tendance démocratique comme une plateforme par laquelle des avancées avaient pu être obtenues et pour lesquelles Hillary allait se battre. Lui, comme Elizabeth Warren avant lui, a décrit Clinton bien plus à gauche qu’elle ne l’est véritablement, attribuant ses idées et les idées de ses partisans à la candidate qui a déjà bel et bien montré son engagement pour l’orthodoxie libérale.

Les réactions de larmes parmi les supporters de Sanders portaient moins sur ses mots que sur l’acte lui-même – la capitulation de leur bien-aimé leader. Ici git la campagne Sanders et le Rêve d’une révolution politique. Son épitaphe « Hillary Clinton doit devenir la prochaine présidente des Etats-Unis ».

Les Sandernistes

Cependant, ses supporters aussi dévastés qu’ils soient sur le moment ne se sont pas laissés intimidés. Sanders n’a la capacité ou le pouvoir de contenir complétement son mouvement. Plus tôt dans la journée ses propres délégués l’ont hué lorsqu’il les a appelé à soutenir Hillary. Certains de ses supporters de la convention se sont scellés la bouche avec du scotch sur lequel on pouvait lire « silence à la Convention Démocrate ». Les intervenants pro-Clinton ont également été hués, même si les protestations ont été noyées par les cris des supporters de Clinton.

A l’extérieur de la convention, les manifestants ont pris part à des actes de désobéissance civile. Plus d’une cinquantaine ont été arrêtés et retenus par la police. Pendant que le parti démocrate se moque des propositions de Trump qui veut construire un mur aux frontières du pays, ils n’ont eu aucun problème pour ériger leurs propres barrières tout autour du Wells Fargo Center où la convention se tient.

Mais les protestations ont continué. En plein live de la chaine MSNBC, lors d’une interview avec un représentant démocrate expliquant la démission de la présidente Debbie Schultz, les partisans de Sanders ont crié "Enfermez-la !"

Une génération socialiste ?

On a bien pu remarqué que Sanders n’est pas socialiste et que sa candidature ne représente aucune alternative pour les travailleurs. Cependant, il est important de voir que, du fait de la nature extrêmement étroite des élections américaines, la campagne de Sanders a été la première fois depuis plus d’une décennie que la population a eu l’occasion de voter pour une plateforme relativement plus progressiste (santé universelle, doublement du salaire minimum, éducation supérieure gratuite) à une échelle nationale au sein des primaires démocrates.

Toute une génération qui a grandi dans l’ombre de la crise économique de 2008, dont beaucoup de jeunes qui sont passés par les mouvements étudiants de 2009, le mouvement Occupy en 2011 ou Black Lives Matter depuis 2013, ont eu leur première opportunité de voter sur des problématiques qui affectaient directement leurs conditions de vie. Contraintes par un système dans lequel le gagnant emporte tout, c’est seulement dans une élection présidentielle au travers de campagnes nationales , que les différences politiques au sein du parti Démocrate peuvent émerger.

Sanders est devenu un phénomène car il était l’expression du mécontentement et de la révolte qui touche un grand nombre d’américains et en particulier de la jeunesse qui a accumulé beaucoup de ressentiment depuis 2008. Il a mis au défi la classe politique qui s’était discréditée à leurs yeux en mettant en place le consensus néo-libéral. Là où Obama a été capable de rassembler de vagues promesse d’espoir et de changement pour renouveler l’image des démocrates, l’attraction sur laquelle joue Clinton est uniquement celle liée à la peur de l’autre candidat républicain, Donald Trump.

Pour cette nouvelle génération post-crise, la campagne de Sanders représente la première grande expérience de travail et de lutte au sein du parti démocrate et au sein de la politique électorale nationale. Les leçons de cette expériences ont été riches : sur le rôle des médias pour étouffer la candidature de Sanders, sur la corruption et le favoritisme qui réside au parti démocrate, sur le pouvoir de l’argent en politique ; le caractère fondamentalement capitaliste du parti Démocrate, l’autre bras de la gouvernance américaine ; les mensonges des droitiers pour qui la gauche doit se mettre au pas et aller au centre pour pouvoir remporter les élections.

En dernière instance, une des plus grandes leçons est celle lundi et de la trahison des millions de personnes qui se sont mobilisées derrière Bernie Sanders. Une trahison prévisible, mais non moins difficile à faire face.

Malgré tout, comme les hués qu’il a reçu en témoignent, et ce qu’il reconnaît largement, le mouvement derrière Sanders n’a jamais été le sien. Les racines du mécontentement qui ont depuis de longues années été masquées de l’échiquier politique américain sont maintenant exposées à la vue de tous.

Des millions de jeunes, de travailleurs, d’opprimés savent dorénavant que ces candidats ne les représentent pas, que cet Etat ne les défend pas, que ces élites n’ont que faire de leurs futurs et de leurs opinions. Les jeunes, qui étaient galvanisés lors des élections d’Obama, savent désormais qu’il n’y a aucun espoir à mettre dans la victoire d’Hillary Clinton.

Ces millions de gens ne vont pas s’arrêter de se battre pour leur futur. Il est clair que le chemin vers le socialisme ne passera pas par le Parti Démocrate. Alors que cette possibilité se referme, beaucoup d’autres se présentent. Car quand les leçons sont tirées, que des organisations surgissent et que les propres contradictions du système nous amènent à aller de l’avant, les rêves auxquels aspirent les masses ne pourront pas être trahis bien longtemps.

Traduction Y.L