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Monde

Sur l’échiquier international

Brésil. L’opération « Lava Jato » au cœur des querelles entre impérialistes

L’opération « Lava Jato » menée depuis mars 2014 au Brésil concernant des soupçons de corruption de nombreux dirigeants brésiliens autour de l’entreprise d’Etat Petrobras permet aujourd’hui de mettre en lumière, à travers les liens qui existent entre les figures du système judiciaire brésilien et les grandes entreprises américaines, les tensions existantes entre les différentes puissances impérialistes établies au Brésil. Un élément important pour comprendre la place qu’occupe aujourd’hui le pays sur la scène internationale mais aussi l’influence qu’y jouent les puissances américaines et européennes.

Avez-vous déjà entendu parler d’une quelconque entreprise américaine impliquée dans une affaire de corruption au Brésil ? Ou de la condamnation d’une des entreprises européennes mentionnées ci-dessous ? De quelle façon l’opération « Lava Jato » ainsi que de nombreuses opérations judiciaires brésiliennes peuvent-elles être en lien avec les croissantes querelles entre puissances impérialistes ?

L’opération « Lava Jato » et les diverses autres affaires policières et judiciaires menées récemment au Brésil soulignent les liens entre différents intérêts internationaux et leurs relations avec des acteurs fondamentaux de la politique brésilienne. Certains aspects des récentes affaires montrent qu’il existe des éléments pour comprendre cette opération à travers les croissantes divergences entre les pays impérialistes qui ont leurs intérêts au Brésil. Quelle est la place et le rôle du Brésil aujourd’hui sur la scène internationale ? Telle est la question. D’un côté on entrevoit quelques sombres acteurs de l’impérialisme américain, de l’autre, l’influence de ses concurrents européens et en particulier celle de l’Allemagne. Si les relations entre les élites politiques brésiliennes et les entreprises américaines sont connues et avaient fait couler beaucoup d’encre dans la presse, notamment à travers le fait que Sérgio Moro (juge fédéral spécialisé dans la lutte contre la corruption et en charge de l’affaire « Lava Jato ») ainsi que le Ministère Public Fédérale servaient les intérêts américains, ce qui a échappé aux analystes politiques brésiliens c’est bien la place que les opérations du « Lava Jato » occupent au cœur des disputes entre les puissances impérialistes.

Esquerda Diário avait déjà relayé les fuites publiées par Wikileaks qui démontraient comment Sérgio Moro avait été formé par les américains. De nombreux journalistes avaient aussi dénoncé le fait que le juriste Rodrigo Janot ait aidé des actionnaires américains à attaquer l’entreprise d’Etat Petrobras ou encore la manière dont il s’est débrouillé pour transférer le siège social du géant agroalimentaire brésilienne JBS Friboi aux Etats-Unis.

L’opération « Lava Jato », au-delà d’être un agent politique aux intérêts spécifiques a également comme objectif de changer le visage du capitalisme national, attaquant spécifiquement les entreprises brésilienne d’Etat et les secteurs du marché mondial où celles-ci ont la main mise comme par exemple le secteur de la viande ou de la construction civile. Ces intérêts contre-nationaux apparaissent de manière flagrante quand on observe l’arbitraire avec lequel les opérations du « Lava Jato » ont été menée, laissant dans la plus grande impunité toutes les entreprises internationales pourtant soupçonnées de corruption, notamment les entreprises américaines et européennes, mais aussi que ces opérations atteignent des aspects idéologiques et respectent un programme politique qui guident leurs actions.

Quelles entreprises de quelles nationalités ont-elles été identifiées par l’opération anti-corruption ? Quelles entreprises ont été dénoncées pour avoir créé un schéma de corruption autour des contrats et travaux de Petrobras ? En voici, selon le journal a Folha de São Paulo, la liste complète : Camargo Corrêa, Andrade Gutierrez, Odebrecht, Mendes Junior, MPE Montagens, Promon, Setal/SOG Óleo e Gás, Techint, UTC Engenharia, OAS, Engevix, Galvão Engenharia, GDK, Iesa, Skanska Brasil et Queiroz Galvão Óleo e Gás.

Au sein de l’opération « Lava Jato », s’attaquer aux corrompus Odebrecht e Cia (entreprise brésilienne de pétrochimie) veut dire les substituer par d’autres entreprises impérialistes non seulement au Brésil mais également dans d’autres pays comme Cuba, le Venezuela, l’Angola, le Pérou ou l’Argentine, où les géants brésiliens ont ou avaient des intérêts et de l’influence. Mais pour les remplacer par quelles entreprises ? Certaines des entreprises listées par le « Lava Jato » sont-elles américaines ? ou anglaises ? Non. Mais le géant Suisse Skanska, ou l’entreprise italo-argentine Techint, elles, y apparaissent. Aucune mention n’aurait été faite sur des entreprises nord-américaines car Petrobras n’aurait pas de contrats avec des entreprises anglo-américaines ? Ce n’est pas le cas. Bien au contraire, le secteur d’exploration et de production le plus développé et riche de l’entreprise a de nombreux contrats avec Halliburton et divers géants américains de la sonde et l’exploration de pétrole. Pour autant, ce secteur de la production de Petrobas, pourtant plus rentable que tous les autres réunis n’a jamais été ciblé par une quelconque investigation de la part de l’opération « Lava Jato ».

Pour servir les intérêts des géants de l’impérialisme américain de la construction civil comme Fluor Company et Bechtel, il ne suffit pas de changer ou libéraliser le régime vénézuélien, cubain ou angolais. Ceux qu’ils veulent c’est défaire les contrats déjà existants pour imposer les leurs. Il ne suffit pas de libéraliser le pétrole brésilien, il faut aussi ouvrir la voie au capital américain. Le géant Halliburton, qui a dans ses actionnaires Dick Cheney, ex-vice président américain et rare membre de l’establishment républicain à soutenir Trump souhaite non seulement être blanchi à la manière de l’entreprise suisse Skanska mais également que son nom soit rayé et oublié des investigations.

On retrouve le même phénomène à travers le monopole de la construction et de la gestion du métro de Sao Paulo. En dehors des entreprises brésiliennes on retrouve des entreprises comme Alstom, Balfour Beatty Rail Power Systems Brasil Ltda., CAF, Bombardier, Daimler-Chrysler, Hyundai-Rotem, Mitsui, Siemens. On entend parfois parler dans les grands médias de la française Alstom ou de l’allemande Siemens, tout au plus de la canadienne Bombardier. Mais pas de l’anglaise Beatty Rail.
Il est certain que les contrats ferroviaires avec la géante américaine General Electric (GE) n’ont jamais dû être mentionnés par aucun journal, encore moins par une quelconque action du Ministère Public Fédéral. En revanche, au moment des opérations « Lava Jato », qui n’ont bien sûr pas mené pour autant à une sanction significative de Siemens ou Alstom autre que celle d’entacher leur nom mais ont permis à l’américaine GE de récupérer les contrats de cette dernière. Y a-t-il là simplement une pure coïncidence ou au contraire du favoritisme ?

Quoi qu’il en soit, les entreprises allemandes, françaises, canadiennes, japonaises ou suisses citées dans ces opérations n’ont jamais souffert, comme toutes les entreprises impérialistes, d’aucune voire uniquement de petites sanctions. Avant tout ces opérations cherchent à épargner le capital étranger au détriment du capital national, et l’arbitraire avec lequel elle protège les entreprises américaines est parlant.

Ce que nous voyons se dérouler au Brésil ce n’est bien sûr pas la préparation d’une guerre entre impérialismes. Mais on peut voir monter des tensions au sein desquelles l’opération « Lava Jato » est en plein cœur. Quelques années auparavant, ces contradictions s’exprimaient autour de la question du payement de la dette grecque qui cristallisaient l’opposition entre les intérêts américains et allemands au travers les politiques du FMI (sous influence américaine) et de la Banque Centrale Européenne (dominée par l’Allemagne). Après cela, ces divergences croissantes se sont montrées flagrantes pendant le conflit ukrainien dans lequel les Etats-Unis ont tenté d’empêcher toute alliance russo-allemande. Que ce soit à travers la guerre civile syrienne, la crise des migrants ou les nombreuses thématiques internationales on voit apparaître des disputes croissantes entre impérialistes.

Au sein de l’appareil judiciaire brésilien on remarque que différentes figures ont fait leurs études à Harvard, qu’elles ont travaillé avec le FBI, avec le Département de la Justice américaine et que, curieusement, quand il y a des investigations ces derniers manœuvrent pour défendre les entreprises de ces pays plutôt que d’autres. Les tirs adressés par le Ministère Public Fédéral à une Siemens ou une Skanska sont uniquement des tirs d’avertissement, rien à voir avec ceux administrés contre les entreprises brésiliennes Petrobras ou Odebrecht.

Depuis la dictature brésilienne, quand au niveau international l’impérialisme allemand commençait à avancer vers une évolution plus indépendante des Etats-Unis, le développement industriel brésilien est devenu une politique d’Etat allemande (et non de tel ou tel gouvernement). Avant le coup d’Etat institutionnel de Temer, Dilma était en train de mettre en place divers accords avec l’Allemagne concernant l’exploitation des terres rares au Brésil ainsi que d’autres accords concernant des secteurs stratégiques. C’est peut-être cela l’une des raisons des lamentations allemandes qui l’amènent à soutenir l’analyse qu’au-delà du fait que Temer reste ou qu’il soit démis, les temps où le Brésil était un acteur relevant sur l’échiquier sont révolus.

Faire du Brésil un acteur « latino-américain » est une bonne affaire pour l’Allemagne. Une aubaine pour ses multinationales installées au Brésil et également parce que quelques coups assignés à son concurrent américain peuvent favoriser ses propres entreprises. L’opération « Lava Jato », vue sous cet angle, apparait comme une vaste opération de défense des géants américains et de tirs d’avertissement (et non pas de guerre) à ses concurrents, notamment européens.

Crédits photos :REUTERS/Paulo Whitaker




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