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TRIBUNE LIBRE

Cinquante ans après le massacre de mai 1967, la Guadeloupe demande toujours la vérité

Source : L'Autre Quotidien En mai 1967, une grève des ouvriers du bâtiment de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, donne lieu à une répression féroce. Les gendarmes mobiles tirent dans la foule. Officiellement, le massacre aurait fait huit morts identifiés. En réalité, il y aurait eu plus de 80 morts, selon un ex- secrétaire d’Etat aux « Dom-Tom ». Mais la vérité peine à émerger plus de cinquante ans après les faits.

C’est un crime colonial longtemps refoulé, perpétré bien après l’accession à l’indépendance des colonies françaises d’Afrique et du Maghreb. Et pour cause, puisqu’il a été perpétré en Guadeloupe, vieille colonie ayant accédé au statut de département français en 1946. Cinquante ans après les faits, les événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre n’ont toujours pas livré leurs secrets. De ce massacre oublié, dont on ne connaît toujours pas le nombre de victimes -80 à 200 personnes selon les sources-, l’histoire officielle n’a retenu que huit noms. Des noms inscrits sous un portrait en noir et blanc que portaient à bout de bras la centaine de manifestants qui se sont réunis à Paris le samedi 27 mai pour un « déboulé an konsyans », à l’appel des collectifs Liyannaj pou Mé 67 et Doubout pou Mé 67, avec le soutien de plusieurs associations et syndicats. Derrière une banderole « 1967-2017 : 50 ans et après ? », ils ont défilé depuis Nation-Place des Antilles, aux cris de « Vérité, justice, réparation – il est fini le temps des colonies », avant d’être rejoints par des dizaines de personnes à l’arrivée, place de la République. Pas de folklore mais la vibration puissante des tambours, des chachas et des lambis d’un groupe à peau, pour exprimer la colère mais aussi la dignité, en mémoire des victimes connues et des dizaines d’anonymes qui sont tombées les 26 et 27 mai 1967, à Pointe-à-Pitre, sous les balles des forces de l’ordre.

L’ombre de Jacques Foccart, père de la « Françafrique »

 
Pour comprendre le contexte qui va déboucher sur ce crime d’’Etat que l’histoire hexagonale n’a jamais reconnu, il faut remonter à la révolte de mars 1967 dans la ville de Basse-Terre. Sur fond de crise sociale et d’un militantisme anticolonial porté notamment par le GONG, groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe, se produit un événement typique du climat raciste de l’île, qui va mettre le feu aux poudres. Le 20 mars, Vladimir Srnsky, un riche propriétaire blanc de la ville de Basse-Terre, lance son berger allemand sur Balzinc, devant son magasin de chaussures, le « Sans-Pareil ». Balzinc est un modeste artisan, handicapé de surcroît, qui vit de la pose de clous sur les semelles des chaussures. Il dispose d’une patente et a installé son étal devant le magasin de Srnsky. Ce dernier est aussi un ami de Jacques Foccart, homme des basses œuvres du gaullisme et fondateur du SAC, police parallèle du régime. Secrétaire général de l’Elysée aux affaires africaines et malgaches de 1960 à 1974, il est à l’origine du concept de Françafrique. Cette agression déclenche une révolte populaire qui va durer trois jours. La répression sera féroce et se soldera par une cinquantaine de blessés et des dizaines d’arrestations. Le préfet Bolotte, futur architecte de la BAC -brigade anti-criminalité bien connue des banlieues- promet que Srnsky sera jugé, mais ce dernier sera promptement exfiltré et ne répondra jamais de ses actes devant la justice.

« Les morts on les fout à la darse ou à la gabarre »

 

C’est sur ce vieux fonds colonial que débute la grève des ouvriers du bâtiment, le 24 mai 1967. Le pouvoir, inquiet du risque insurrectionnel, soupçonne une mainmise des autonomistes du GONG, tandis que le patronat local refuse de négocier. Les ouvriers réclament une augmentation de salaire de 2,5% et la parité en matière de droits sociaux par rapport à la métropole. La grève est suivie à 100%. Le 25, les ouvriers décident l’arrêt complet du travail. Le 26 mai au matin, ils sont rassemblés devant la Chambre de commerce, place de la Victoire, où ont lieu les négociations. Ils seront rejoints par les étudiants et les lycéens. A 12h45, elles sont ajournées. La tension monte, d’autant qu’un syndicaliste explique à la foule que Georges Brizard, président du syndicat des entrepreneurs du bâtiment et patron de la Socotra, aurait déclaré « lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail ». Réalité ? Intox ? La foule s’enflamme, jette des bouteilles vides, des pierres et des conques de lambis, un coquillage caribéen aux arêtes tranchantes, tandis que les CRS répliquent par des jets de lacrymo, des coups de matraque et de crosse. Brizard, lui, est évacué en urgence. Les manifestants auraient dévalisé une armurerie. C’est alors que, avec l’aval de Paris, va se produire un massacre raciste délibéré. Vers 15h, les CRS tirent. Jacques Nestor, pêcheur et militant du GONG, très populaire à pointe-à-Pitre, s’effondre, une balle dans le ventre. Il a été délibérément visé. Un autre manifestant, Ary Pincemaille, prend une balle en pleine tête. Le soir, une véritable chasse à l’homme commence. Les « képis rouges » (garde-mobiles), appelés en renfort, tirent sans sommation, se répandant dans toute la ville, qu’ils nettoient au pistolet-mitrailleur. Des blessés et même des morts sont enlevés dans les hôpitaux. Ils disparaîtront purement et simplement. Le libraire Hubert Jasor, sévèrement tabassé et emmené dans la cour de la sous-préfecture, confiera avoir entendu : « les morts on les fout à la darse (bassin du port où accostent les cargos] ou à la gabarre [le pont séparant la grande terre de la basse terre, les deux îles principales de Guadeloupe]. Ce même jour, les ouvriers grévistes obtiennent finalement une augmentation de 25%.

Un procès devant la Cour de sûreté de l’Etat

 
Ces événements terribles se sont aussi soldés par des arrestations massives et une répression judiciaire terrible. L’année suivante, en février 1968, 18 hommes sont jugés à paris, devant la Cour de sécurité de l’Etat, pour « atteinte à l’intégrité du territoire national ». Parmi les témoins de la défense auditionnés : Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre, Michel Leiris ou encore Paul Vergès. 13 sont acquittés, les autres écopent de peine de prison de trois à quatre ans de prison avec sursis. Les événements de mai 1967 (Mé 67 en créole) doivent être replacés dans un contexte plus large. D’abord, parce que cette répression féroce des mouvements sociaux ultramarins n’est pas une première. En février 1952, 4 personnes sont tuées à au Moule, à la Guadeloupe. En décembre 1959, des émeutes se sont soldées par trois morts à la Martinique. Enfin, le contexte international a également pesé. Celui de la décolonisation des années 1960, de l’accession de Castro au pouvoir à Cuba et de l’émergence du mouvement des non-alignés sur une ligne anticolonialiste. En janvier 1966, le Parti communiste guadeloupéen et le GONG ont assisté à la conférence tricontinentale de la Havane et ont fait signer une motion sur l’indépendance de l’île. Le pouvoir, et au premier rang Jacques Foccart, craint que le statu quo départemental ne soit remis en cause. Ils sont obsédés par l’idée que ce sont les indépendantistes du GONG qui sont à la manœuvre, alors qu’il sera démontré que celui-ci n’est pas à l’origine des mouvements sociaux de mars et mai 1967. Rappelons aussi qu’à l’époque, les livres de Frantz Fanon Peu noire et masques blancs ainsi que les Damnés de la terre, avec la préface de Jean-Paul Sartre, sont saisis par la police.

Un bilan encore inconnu

 

Combien y a-t-il eu de morts exactement ? l. Le bilan officiel communiqué par la police le 30 mai 1967 fait état de 7 morts. Le 20 juin de la même année, la police reconnaît huit morts. Mais dès le procès des indépendantistes en 1968, on parle de dizaines de victimes. Lors d’un déplacement en Guadeloupe, en novembre 1985, Georges Lemoine, secrétaire d’État à l’outre-mer de François Mitterrand, déclare que le bilan serait de 87 morts, mais sans que les noms des victimes soient révélés. En 2008, des associations parlent de 100 à 200 morts. Une commission formée autour de l’historien Benjamin Stora est mise sur pied en 2016. Elle a pour tâche de faire la lumière sur ces événements de mai 1967, mais aussi sur ceux de 1959 à la Martinique et de Guadeloupe et Guyane en 1962. Dans son rapport de novembre 2016, elle constate que les archives « ont été produites en omettant ce qui s’était passé à partir du moment où les tirs au pistolet-mitrailleur étaient intervenus » et conclut que « les travaux de la commission n’ont donc pas permis d’établir un bilan humain incontestable des victimes des événements de mai 1967 ».Elle explique que « nombreux sont ceux qui avancent que des familles auraient elles-mêmes directement récupéré des corps sans prendre le risque de les déclarer par peur des représailles ». Et livre une piste : « un parallèle peut être fait avec la répression de la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961 à Paris et en région parisienne. Pour arriver à un nombre crédible de morts (énoncé entre trois et 200), il a fallu établir des listes nominatives de victimes ».

Des archives secret défense

 
Les archives de l’Etat, inaccessibles pendant cinquante ans, sont désormais ouvertes depuis mai 2017. Certaines resteront encore inaccessibles pendant 50 ans de plus. Livreront-elles enfin leurs secrets ? Des documents précieux concernant les hôpitaux et certaines mairies ont disparu. L’UGTG, Union générale des travailleurs de la Guadeloupe, a porté plainte contre l’Etat français, le maire de Pointe-à-Pitre de l’époque, ainsi qu’un gendarme ayant participé au massacre. Une plainte qui permettra peut-être d’avoir accès à l’ensemble des documents, jusque-là classés secret défense et d’obtenir une condamnation de l’Etat. Sachant que de nombreux responsables, jamais jugés, sont aujourd’hui décédés : Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur de Pompidou est mort en 1974, Pierre Billotte, ministre des départements et territoires d’outre-mer à l’époque en 1192, Jacques Foccart en 1997 et le préfet Pierre Bolotte en 2008. Les associations regroupées a sein du collectif Doubout pou mé 1967 demandent toujours la vérité, la justice et des réparations envers les familles de victimes.

Véronique Valentino le 29 mai 2017

Pour en savoir plus :

La page Facebook du koléktif Doubout Pouméswasannset : https://www.facebook.com/profile.php?id=100015093663568&fref=ts

L’interview de Jean-Pierre Santon, historien : http://dormirajamais.org/me67/




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