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Politique

Guerre contre le terrorisme. Nouvel épisode

Conférence de Paris. Fabius fait les gros yeux contre Daech

Ciro Tappeste Il fut un temps, au cours de l’été 2013, où même si Hollande passait pour un va-t-en-guerre un peu grotesque, menaçant de bombarder Damas avant de se rétracter dans un second temps, faute de soutien étatsunien, il essayait tout de même de maintenir un semblant de sérieux. Mardi 2 juin, l’Elysée a préféré laisser le Quai d’Orsay en première ligne. Dans son rôle de chef-délégué des armées, Fabius a pourtant frôlé le ridicule. Daech, de son côté, consolide ses avancées.

En dépit des 4.000 frappes aériennes en Syrie et en Irak depuis le début de l’opération anti-Etat Islamique conduite par les Etats-Unis en août 2014, les forces du calife auto-proclamé al-Bagdadi continuent d’avancer. Après Ramadi, en Irak, et Palmyre, en Syrie , les factions libyennes ayant fait allégeance à Daech ont considérablement progressé ces derniers jours. Elles se sont ainsi emparées du port de Darnat, dans la Cyrénaïque,ainsi que de l’aéroport de Syrte, dans l’Ouest du pays, à proximité de ce qui était, il y a encore quelques années, la capitale d’un Etat aujourd’hui totalement balkanisé, Tripoli.

Echange d’amabilités

Quelques jours après la chute de Ramadi, le ministre de la Défense étatsunien Ashton Carter déclarait que le problème se trouvait du côté de Bagdad. Le 24 mai, il assénait ainsi à la CNN que les forces irakiennes « dépassaient largement en nombre les forces opposées [dans la province d’Al-Anbar], et ils ne sont pas parvenus à se battre. Ils se sont retirés de la zone. [Les Etats-Unis peuvent] leur fournir un entraînement, nous pouvons leur apporter des équipements, mais nous ne pouvons évidemment pas leur donner la volonté de se battre ».

Le général Qassem Souleimani, commandant des forces spéciales iraniennes, principal soutien des brigades combattantes chiites, n’a pas tardé à répliquer, quelques jours plus tard en dénonçant l’inaction de Washington. Il ne s’est pas privé d’accuser Barack Obama de « tromper l’opinion publique mondiale en créant des coalitions mensongères pour soi-disant lutter contre Daech, qui n’est pas réprimé ».

Dans ce cadre, pour les impérialistes, leurs alliés traditionnels ou de circonstance, le problème qui se pose reste a minima la lisibilité de la stratégie employée pour lutter contre l’Etat Islamique, voire, globalement, le plan à plus long terme. Tous poursuivent, par delà la menace que représente Daech, des intérêts divergents, parfois complètement opposés, sans que Washington ne réussisse à les discipliner. Pour Fabius, du coup, c’était mission impossible…

Conférence a minima

C’est dans ce cadre, pourtant, que Hollande s’est empressé d’appeler à une « Conférence de Paris » qui a rapidement été redimensionnée, devenant une simple « Réunion restreinte des ministres des Affaires étrangères de la Coalition anti-Daech », au vu des contradictions auxquelles font face les vingt-deux pays qui sont engagés en Irak et en Syrie depuis cet été.

Coprésidée par Laurent Fabius et le premier ministre irakien, Haider al-Abadi, qui avait imputé l’échec du combat contre Daech « à la communauté internationale » avant même l’ouverture des travaux, la réunion a surtout débouché sur l’accord tacite, pour l’ensemble des ministres présents, de faire du régime de Damas un interlocuteur fondamental dans la lutte contre Daech, ce que Paris comme plusieurs capitales du Golfe se refusaient à reconnaître jusqu’à présent.

La cacophonie continue

Le Monde, que l’on a connu plus complaisant à l’égard du gouvernement français, n’a couvert l’événement qu’à travers un éditorial cinglant intitulé « Les incohérences de la lutte contre le djihad », soulignant combien « ce n’est pas une coalition qui devait se réunir, mardi 2juin à Paris, au nom de la lutte contre l’Etat islamique (EI), mais un groupe hétéroclite aux intérêts opposés et dont l’absence de stratégie commune garantit encore de beaux jours aux djihadistes d’Irak, de Libye, de Syrie et d’ailleurs. Sous l’égide des Etats-Unis, ces quelque vingt-deux pays prétendent être le fer de lance du combat en cours contre l’EI, mais ils croulent sous les contradictions, une bonne dose d’irréalisme et une grosse louche d’hypocrisie ».

Selon un certain nombre d’analystes, le problème auquel ferait face la Coalition serait avant tout politique, plus que militaire. C’est en réalité à une double contradiction que se heurtent les impérialistes, au sein de la Coalition. La difficulté est tout d’abord militaire, dans la mesure où le contrôle aérien opéré sous l’égide étatsunien n’est pas suffisant, dans le cadre d’une guerre asymétrique contre une force qui compte sur une assise au sein de la population sunnite, pour assurer des victoires sur le terrain sans opérations au sol. Obama, aujourd’hui, ne veut pas en entendre parler et Washington ne souhaite pas payer le prix d’une nouvelle guerre avec troupes au sol qui ne se déploieraient plus seulement en Irak puisque l’opération devrait s’étendre à la Syrie.

Le problème est également politique, bien entendu, et ce à plusieurs niveaux. Les principaux acteurs qui, sur place, assurent la contention des forces de Daech, à savoir l’Iran et les Kurdes, côté irakien, ainsi que Damas, les Kurdes du PYD-PKK et les groupes combattants proches d’Al-Qaeda, côté syrien, n’étaient pas présents, bien entendu.

Pour ce qui est des autres invités, ils continuent à contribuer ou ont largement contribué à la déstabilisation de la situation, qui par intérêt stratégique anti-Iran, comme l’Arabie Saoudite, qui pour tenter de se hisser au niveau de puissance régionale incontournable, dégagé de la trop grande pression étatsunienne, dans le cas de la Turquie. C’est ainsi que de façon assez caricaturale, deux des quatre groupes de travail de la « Conférence de Paris » étaient pilotés par Ryad, d’un côté, et Ankara, de l’autre, le premier étant consacré aux ressources de Daech, lorsque l’on sait que l’Etat Islamique est largement financé par de généreux donateurs du Golfe, alors que le second portait sur les question des transferts de combattants islamistes, quand il est de notoriété publique que la frontière Sud de la Turquie est ouverte aux aspirants djihadistes alors que Erdogan maintient un blocus impitoyable contre le Rojava.

Mais ce sont ceux qui portent une responsabilité écrasante dans cette situation qui étaient au cœur de la Conférence, à savoir les impérialistes eux-mêmes. John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, s’était fait excuser pour cause de fémur cassé à la suite d’une chute à vélo, en France, quelques jours auparavant, mais c’est bien Washington qui, en dernier ressort, a créé, de par son interventionnisme, à travers la destruction de l’appareil d’Etat irakien après 2003, et l’aiguisement des conflits religieux, notamment, les conditions d’émergence de Daech.

Par-delà les déclarations martiales d’un Fabius à la presse, la « Conférence de Paris » confirme que la guerre contre Daech ne fait que commencer. Ce que personne n’a dit, bien entendu, c’est que dans ce conflit de longue haleine, ce sont les populations d’Irak et de Syrie qui ont été désignées à nouveau pour payer le plus lourd tribut.

03/06/15




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