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Politique

Quoi de neuf en macronie ?

Crise autour du remaniement : un retour du clivage gauche-droite en macronie ?

C'est inédit dans l'histoire de la Vème République : jamais un remaniement n'avait autant trainé en longueur. Loin de se réduire à un simple problème de « recrutement », une telle crise en dit long sur l'état de décomposition du projet macroniste. Fort de sa première année de mandat où Macron était parvenu, s’appuyant notamment sur l’effondrement du PS et de la droite traditionnelle, à unifier la grande bourgeoisie autrefois divisée entre la gauche et la droite autour d'un projet commun néolibéral, on assiste aujourd'hui à un retour de flamme du clivage gauche-droite, et ce au sein de la macronie elle-même. Plus qu'une querelle de personnalités, les difficultés qu’exprime ce remaniement sont un reflet des contradictions au sein du bloc bourgeois sur fond de mise à nue des faiblesses structurelles du macronisme.

A l’origine du remaniement le plus long de la Vème République.

Le problème du remaniement qui se pose à Macron n’est pas celui d’un simple problème de « ressources humaines. » Certes, la macronie manque de relais institutionnels dans « l’ancien monde », c’est-à-dire les fonctionnaires de l’appareil d’Etat et ses institutions, ainsi que d’un ancrage territorial lui permettant de se lier aux collectivités.

Plus fondamentalement, l’équation insoluble qui se pose à Macron est celle de parvenir à rééquilibrer son gouvernement selon sa formule du « en même temps », à la fois en prenant appui sur une base de centre-gauche et de centre-droit. Ce que révèlent les tensions entre Macron et son premier ministre Edouard Philippe, c’est l’ascendant pris ces dernières semaines par l’aile de centre-droite incarné par Philippe sur la « macronie historique » de centre-gauche, qui elle n’a cessé de s’effriter au fil des contre-réformes et mesures réactionnaires menées par le gouvernement.

Au-delà d’un duel entre deux personnalités pour l’ascendant sur le gouvernement, c’est surtout l’expression d’un délitement propre aux rapports qui constituent la macronie : celui d’un retour de flamme du clivage gauche-droite qui s’exprime au sein du bloc bourgeois. Pour comprendre pourquoi ce retour d’une lutte « gauche-droite » s’exprime de cette façon et au moment du remaniement implique un bref retour en arrière sur le projet macroniste.

Le projet macroniste a réussi, de façon inédite et porté par une situation politique qui lui était exceptionnellement favorable, caractérisée par une offre politique fragmentée, à se poser comme l’agent unificateur des aspirations, autrefois divisées entre gauche et droite, de la grande bourgeoisie.

Comme l’écrivent les économistes Amable et Palombarini dans leur ouvrage « L’illusion du bloc bourgeois » : « Le contexte inhabituel de la présidentielle 2017, qui échappe à la bipolarisation caractéristique de la Vème République, doit ainsi être comprise comme le produit d’une crise politique. Elle est définie comme l’absence d’un bloc social dominant, c’est-à-dire d’un ensemble de groupes sociaux dont les attentes sont suffisamment satisfaites par les politiques publiques menées par la coalition au soutien politique. »

En ce sens, dans un contexte de fragmentation exceptionnelle de l’offre politique, Macron a été la personnalité incarnant à travers son parti LREM le pari d’unifier les deux partis du « vieux monde » sur les débris de celui-ci. C’est ainsi sur fond de fragmentation de l’opposition politique mais surtout sur la base du discrédit plus en général de l’ancien monde et des partis politiques, qui s’est illustré au travers d’une abstention record que Macron l’a emporté. Ce malgré une base sociale des plus étroites aussi bien aux présidentielles que lors des dernières législatives, s’appuyant par ailleurs sur les institutions des plus anti-démocratiques de la 5ème République.

Mais loin de caractériser un bloc homogène, le bloc bourgeois que tente de constituer le macronisme, comme en attestent de récentes études du Cevipof, de l’Institut Jean Jaurès ou encore de Terra Nova, constitue en réalité une mosaïque d’affinités politiques. Comme l’écrit Gérard Courtois dans une chronique au Monde : « A cet égard, l’enquête de Terra Nova démontre la diversité de sensibilités politiques qui la traverse, les unes plus libérales, les autres plus égalitaires, les troisièmes plus conservatrices ou modérées, comme une rémanence du clivage droite-gauche supposé dépassé. »

Durant les premiers mois de son élection toutefois, porté par un quasi état de grâce, et la complicité des directions syndicales qui n’ont pas hésité à participer aux fameuses « concertations », ces diversités de tendances ne se sont pas exprimées, du moins pas de façon visible. Tant que le projet macroniste semblait tenir la route, le centre-gauche et le centre-droit s’y sont accrochés comme leur roue de secours, la figure « jupitérienne » de Macron servant de liant aux différentes tendances.

C’est là le nœud de l’équation macroniste : le bloc bourgeois ne peut à lui seul imposer ses contre-réformes, il lui faut, dans le cadre de la démocratie bourgeoise, obtenir l’appui d’une majorité de la population. A partir de là s’est ouverte la question de savoir de quel « côté » s’ouvrir pour Macron suite à son élection : plus sur la « droite » ou plus sur la « gauche » ? C’est ce jeu de balancier qui vise en dernière instance à maintenir l’équilibre centre-gauche et centre-droit, fondement du projet macroniste d’unifier la grande bourgeoise, qui l’a mené à alterner – ou du moins tenté d’alterner – entre des virages réactionnaires droitiers, sur les migrants en particulier, mais aussi toute la série des contre-réformes du pacte ferroviaire, à des séquences plus « sociales » avec le Plan Santé ou le Plan Pauvreté – tentatives de rééquilibrer la « jambe gauche » du macronisme qui ont toutes misérablement échoué, au grand dam des macronistes de centre-gauche. « Il faut revenir à notre socle centre-gauche du premier tour de l’élection présidentielle », se lamentait Christophe Castaner il y a quelques semaines de cela, conscient qu’il s’agissait là du différentiel qui avait permis à Macron de l’emporter aux élections et appuyer son mandat.

Cependant les résistances inattendues du mouvement ouvrier et notamment des cheminots, malgré la stratégie de la défaite des directions syndicales, ont mis pour la première fois une limite sur la gauche au bonapartisme d’Emmanuel Macron. Plus encore, les récentes affaires du gouvernement ont fini d’enterrer l’illusion macroniste d’un « nouveau monde » progressiste : les relents les plus réactionnaires et nauséabonds du vieux monde ont éclaté comme autant de cloques pourries au moment de l’affaire Benalla et ses suites. A ce titre, si LREM s’était déjà aliéné le centre-gauche clé qui avait permis à Macron de l’emporter à son élection, l’affaire Benalla et la surenchère contre les retraités ont commencé à effriter le soutien de la base sociale initiale à droite qui, faute de candidat crédible au sein de la droite traditionnelle, avait fini par se détourner du vote Fillon.

Jean-Pierre Raffarin dans une interview accordée au Figaro, l’exprime à sa manière : « sa majorité [celle de Macron] est fragile, le centre droit, qui le soutient en partie, est désorganisé, son noyau dur, En marche, est toujours en phase d’adolescence et la social-démocratie, le centre gauche, s’évapore. »

C’est à partir de ces contradictions dans les fondamentaux du macronisme – qui devient un véritable jeu de chaises musicales quand il s’agit d’opérer un remaniement – qu’il faut comprendre les multiples atermoiements du remaniement : Macron ne parvient tout simplement plus à trouver l’équilibre – en réalité impossible trouver, et toujours précaire – qui lui avait permis un moment d’incarner l’illusion d’une unification définitive du centre-droit et du centre-gauche.

La dualité Philippe-Macron : l’expression d’un renforcement du centre-droit dans la macronie

On pourrait presque parler d’un « retour du refoulé » au sein de la macronie. Macron qui croyait lui-même avoir renvoyé le clivage gauche-droite aux oubliettes prend un véritable retour de flammes. Comme l’écrit Cécile Cornudet, éditorialiste au journal patronal Les Échos dans un article intitulé « Remaniement : le clivage gauche-droite existe, En Marche l’a réinventé » : « Dans le climat de tension créé par le remaniement, les inhibitions tombent, les clivages réapparaissent. On assiste depuis quelques jours à une offensive en règle d’une partie des marcheurs contre la dérive jugée droitière du quinquennat. »

Alors que la base de centre-gauche issue de la « macronie » - on peut citer Hulot ou Collomb qui, malgré son ancrage très à droite, vient historiquement du PS - est apparue instable et précaire, la base de centre-droite portée par Philippe ou Darmanin, se présente comme stable, solide, capable de tenir le gouvernement. Plus le gouvernement décentrait sur sa gauche, plus, mécaniquement, sa base à droite semblait être le pilier de la macronie.

A ces déplacements, plus « souterrains » d’une certaine manière, s’ajoute aussi la personnalisation à outrance du macronisme. Véritable figure providentielle de la bourgeoisie, la chute de Jupiter, brutalement redevenu Manu, n’est pas sans produire par contraste un effet de renforcement de la figure de Philippe, accusé par la base « historique » de Macron de préparer un véritable « putch. »

Il ne faut en effet négliger qu’une dimension importante de Macron a été son pouvoir charismatique, véritable ciment de la mosaïque macroniste. Aussi, Macron ayant été particulièrement touché par les multiples affaires et humiliations – démissions de Hulot et Collomb -, son autorité a été mise à l’épreuve des faits : « Jupiter » est bien incapable de relancer la croissance malgré ses contre-réformes, les résultats tardent à venir, et les récents événements internationaux n’ont fait que révéler insignifiance géopolitique du rôle de la France sur l’espace mondial. L’état de grâce et la force magique se sont évaporées comme de la poudre de perlimpinpin.

En cela, une partie de la macronie « ne croit plus en son champion », et ouvre d’autant plus l’espace pour des luttes intestines d’ego. Comme l’affirmait Libération, même si l’information est « invérifiable », – Christophe Castaner aurait ainsi menacé, selon Libération, de poser sa démission s’il n’obtenait par le ministère de l’intérieur ! Le retour en force de Philippe, et du clivage gauche-droite, est en définitive l’expression de l’échec même de Macron à conjurer les clivages propres au « vieux monde ».

Vers une recomposition au sein du bloc bourgeois ? Le retour du clivage gauche-droite ?

Si Macron a réussi ce pari, durant l’an 1 du quinquennat, la formule du « en même temps » capable de souder la bourgeoisie dans un projet commun. Mais aujourd’hui, le remaniement le plus long de la Vème République exprime en cela une interrogation sur la capacité du projet macroniste à maintenir ce subtile équilibre en temps de crise.

Certes, les oppositions politiques atones peinent à capitaliser sur l’affaiblissement du macronisme, néanmoins, de façon souterraine, des possibles recompositions sont à l’œuvre à court et moyen-terme.

A court-terme tout d’abord car ce remaniement est une interrogation pour la droite, divisée en de multiples courants : rejoindre ou pas rejoindre la macronie ? Entre ceux qui pensent que la marque LREM ne vend plus et attendent leur tour sans faire trop de bruit -Pécresse par exemple – ceux qui lui tirent dessus pour se refaire une santé en insistant sur les questions économiques – Wauquiez – et enfin une aile « constructive » - l’aile Juppé et Raffarin – qui espère bien tirer son épingle du jeu pour prendre sa part du gâteau que Macron avait su préempter de force (MODEM), s’appuyant sur la dynamique de sa victoire.

Pour le centre-gauche, une interrogation subsiste sur la capacité de la macronie à attirer des figures capables de marquer un « tournant à gauche » et éviter que le projet macroniste ne soit totalement dominé par le centre-droit.

Le bloc bourgeois, un moment unifié autour de la figure de Macron, avait réellement pensé pouvoir enterrer définitivement le clivage gauche-droite. Au moment où les faiblesses structurelles du macronisme ont été largement exposées, ce projet semble de moins en moins tenir la route et des divergences comment à remonter à la surface.

Ce remaniement douloureux et laborieux, loin d’offrir à Macron son second souffle, pourrait d’une part créer de nombreuses déceptions, y compris et même surtout au sein de la macronie, fragilisant un peu plus encore l’image d’autorité de Macron, et surtout ce remaniement ne fermerait en rien l’instabilité structurelle du macronisme.

Crédits photos : @ LUDOVIC MARIN / POOL / AFP




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