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Monde

Nouvelle escalade militaire

Des milliers de soldats américains supplémentaires en Afghanistan

C'est confirmé. Le secrétaire à la Défense américain, Jim Mattis, a annoncé aujourd'hui avoir ordonné l'envoi de milliers de soldats supplémentaires en Afghanistan. C'est la concrétisation du revirement spectaculaire de Donald Trump dans un discours du 21 aout dernier consacré à son plan d'action pour ce pays. Et, fondamentalement, une preuve de plus des grandes difficultés rencontrées par la superpuissance dans sa politique de domination impérialiste dans la région.

Il s’agirait de quelques milliers d’hommes supplémentaires (peut-être 4000), essentiellement des parachutistes de le 25e division d’infanterie et de la 82e division aéroportée, ainsi que des chasseurs F-16, et des bombardiers B-52 basés actuellement au Qatar.

La plus longue guerre jamais menée par les Etats-Unis

Seize ans, plus que le Viêt-Nam. Et, d’un point de vue budgétaire, avec déjà 840 milliards de dollars dépensés, une intervention plus chère que l’ensemble du plan Marshall pour l’Europe. Les chiffres de la guerre menée depuis 2001 par les Etats-Unis en Afghanistan sont éloquents. Du moins quand on les possède, puisque le bilan de l’intervention est si catastrophique que l’administration Trump comme celle d’Obama avant lui est plutôt avare en la matière. Le Président américain, comme son secrétaire à la Défense, ont même cherché à cacher le malaise en expliquant (à qui veut bien les croire) que l’absence de transparence sur les effectifs qui vont être envoyés est en réalité une question de tactique militaire : « Ces terroristes sont des bandits, des criminels, et oui, des losers. Ce sont des losers. Nous allons les battre, une bonne fois pour toutes. Ce problème sera résolu. Je suis un solutionneur de problèmes » (D. Trump lors de son discours du 21 août à Fort Myer, Virginie).

De fait, l’Afghanistan est d’ores et déjà une hécatombe pour les Etats-Unis, et le commandement taliban, réagissant à l’annonce de cet envoi de nouvelles troupes, l’a souligné en promettant que le pays deviendrait plus que jamais un tombeau pour la superpuissance dans les prochains mois. Il faut dire que 2400 soldats américains sont d’ores et déjà tombés depuis 2001, un chiffre auquel il faut ajouter les plus de 20 000 blessés et qui, de plus, cache deux zones d’ombre : il n’est en effet pas tenu de compte des milliers, voire dizaines de milliers, de soldats souffrant de troubles psychologiques à leur retour chez eux, ni des pertes parmi les mercenaires de sociétés privées employées par les Etats-Unis. On estime, en effet, que pour chaque soldat américain présent en Afghanistan, trois mercenaires sont également employés, soit peut-être 30 000 de ces derniers actuellement pour 11 000 militaires Etats-Uniens (ce dernier chiffre est celui donné par Jim Mattis, qui admet ainsi que l’effectif officiel fixé jusque-là à 8400 était une sous-estimation délibérée).

Le peuple Afghan, première victime de la situation

Mais ce sont bien les victimes civiles qui sont les plus nombreuses dans cette sale guerre. Selon un décompte officiel américain, il y en aurait eu 27 000 depuis 2001, mais le nombre de meurtres « collatéraux » de civils dans le cadre des bombardements n’étant pas reconnu, il y a fort à parier que la réalité soit bien supérieure. Rien que dans les mois écoulés, on dénombre au moins trois grandes « bavures » de l’aviation américaine, toutes concentrées dans la province du Helmand, tenue par les talibans : 16 morts le 21 juillet dernier, 18 en février, 32 en novembre 2016...

L’occupation américaine (en 2010, il y a eu jusque 100 000 soldats Etats-Uniens sur le sol Afghan) et ses conséquences fournissent également le terreau sur lequel les talibans peuvent sembler légitimes à la population, en s’emparant de l’argument anti-impérialiste. Sans compter que, depuis 2015, et d’autant plus ces derniers mois, pour compenser ses pertes en Irak et en Syrie, l’Etat islamique s’est installé dans l’Est du pays et multiplie les attentats. Et, si le mode d’action terroriste est partagé par les deux mouvances, l’EI a importé en Afghanistan les violences visant spécifiquement les chiites. Ainsi le 1er aout dernier, deux djihadistes se sont fait exploser dans une mosquée de la communauté à Hérat, dans le sud du pays, faisant 33 morts et 70 blessés. Les obsèques qui ont suivies s’étaient alors transformées en manifestation contre les autorités, dénonçant leur corruption et leur incapacité à assurer la sécurité. La veille, Daesh avait attaqué l’ambassade irakienne à Kaboul, faisant également une dizaine de morts.

Voilà bientôt quarante ans que le peuple Afghan subit la guerre et la présence d’armées étrangères (russe puis américaine, dans le cadre d’une coalition occidentale), Une telle situation impacte profondément les structures du pays : économie atrophiée du fait de l’insécurité du commerce et en général de toute activité, régime politique en forme de caste corrompue sous perfusion américaine, violence omniprésente. Le cercle vicieux est clair, et l’administration Trump vient de décider de le faire se refermer encore plus.

Le revirement de Donald Trump est un signe de la faiblesse des Etats-Unis

Le retrait des troupes américaines des théâtres d’opération extérieurs avait été un axe fort de la campagne de Donald Trump, inséré dans une matrice chauvine et protectionniste, contre une Hilary Clinton dépeinte en va-t-en-guerre. Sur ce point comme sur de nombreux autres, la candidate démocrate était en fait plus proche des attentes du Capital états-unien le plus concentré, et Trump, en se réalignant, ne fait que démontrer qu’il gouverne bien lui aussi au nom de ce dernier. D’autant que le limogeage le 18 aout dernier de son proche conseiller Steve Bannon, idéologue de la campagne et chantre du repli national, a ramené l’axe de gravité du premier cercle du président du côté de l’armée. Néanmoins, et malgré la pose virile du président milliardaire, ce changement d’avis est bien le moindre signe de faiblesse dans cette affaire. Ce dont il s’agit, au fond, c’est d’une véritable impasse de la politique de puissance des Etats-Unis à l’échelle internationale.

Début avril dernier, Donald Trump avait mis en scène avec délices le lancement de « la mère de toutes les bombes », autrement dit la plus grosse bombe non nucléaire jamais produite, sur le centre des positions de l’EI en Afghanistan. Derrière l’opération de communication, les résultats militaires semblent bien maigres quelques mois plus tard. Pire, le président Ashraf Ghani – qui s’est félicité ce matin de l’envoi de nouvelles troupes américaines – ainsi que le gouvernement afghan apparaissent plus fragiles que jamais. L’objectif de renforcement de l’armée afghane a été placé par le secrétaire américain à la défense au cœur du redéploiement en cours, mais il n’a rien de nouveau et s’est toujours heurté aux mêmes contradictions jusque là. De fait, l’Etat afghan est si faible qu’en plusieurs provinces du pays, les paysans et les populations pauvres s’en remettent au quotidien aux tribunaux talibans pour arbitrer les conflits. Si la comparaison est éculée, elle n’en est pas moins plus valable que jamais : l’équation dans laquelle se trouve actuellement les Etats-Unis est identique au piège vietnamien des années 1970. Et, comme nous l’écrivions il y a quinze jours au moment du discours de Fort Myer, Trump est aujourd’hui dans une position comparable à celle de Nixon, obligé d’augmenter sans cesse l’investissement militaire de son pays dans la guerre, pour ne pas avoir à tout perdre après s’être déjà tellement engagé. Autre point commun, qui est à suivre de près pour l’impact qu’il pourrait avoir dans les mois à venir : comme Richard Nixon s’en était alors pris au Laos et au Cambodge, Trump a fait monter récemment la pression sur le Pakistan (et à travers lui, sur la Chine), qu’il accuse de recevoir « des milliards et des milliards de dollars » « d’aide » américaine tout en hébergeant les terroristes sur son territoire.

PHOTO CREDIT : DAVID FURST/AFP/Getty Images




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