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Monde

Printemps arabe et contre-révolution

Egypte. Deux ans après le renversement de Morsi par le maréchal al-Sissi

Fer-de-lance des printemps arabes, dans le sillage du soulèvement contre Ben Ali, en Tunisie, les masses populaires égyptiennes ont été à la tête, entre fin janvier 2011 et juillet 2013, d’un intense processus de mobilisation auquel l’impérialisme et les classes dominantes égyptiennes ont répondu par différentes combinaisons.Tenant compte de la spécificité du processus, avec une participation importante de certaines fractions de la classe ouvrière , avec la constitution d’un mouvement de syndicalistes indépendants qui n’a pu cristalliser autour de lui une alternative politique autonome des différents secteurs de la bourgeoisie, la contre-révolution a revêtu plusieurs formes, parfois contradictoires entre elles : transition pilotée par le Conseil Suprême des Forces Armées (CSAF), reprise en main, par la suite, par les Frères Musulmans, avant que ces derniers ne soient renversés, sur fond de mobilisations monstres, par l’armée égyptienne. Armée qui, pilier central du régime ayant pris soin de lâcher à temps Moubarak, s’était arrangée pour mieux revenir sur le devant de la scène en tant que principal « parti de l’ordre », en dernière instance, avec le soutien des régimes les plus réactionnaires de la région. Deux ans après le renversement de Morsi, alors que le régime militaire égyptien se durcit sans pour autant juguler la pression constante exercée par les forces djihadistes, comme l’ont démontré les dernières attaques coordonnées dans le Sinaï, nous reproduisons ici l’article publié au lendemain du coup d’Etat et qui analyse les différents scénarios auxquels auraient eu à s’affronter les forces révolutionnaires dont la mobilisation a été chevauchée puis ultérieurement écrasée par les Forces Armées.

Une mobilisation absolument massive a fini par avoir raison de l’entêtement du président égyptien, Mohamed Morsi, qui s’accrochait au pouvoir. Il a finalement été destitué par un coup d’Etat orchestré par les Forces armées égyptiennes qui ont reçu, pour ce faire, l’appui de l’ensemble des forces politiques situées à l’opposition à Morsi, l’intérim étant assuré par le président de la Cour Suprême. En raison du rapport de forces existant, ne pouvant pas écraser le processus de mobilisation par les méthodes de la contre-révolution, l’armée a choisi de le chevaucher afin de le conduire vers une transition contrôlée et d’éviter sa radicalisation.

Le mouvement contre Morsi a pris une ampleur incomparable à partir du 30 juin lorsque plusieurs millions d’Egyptiens, des jeunes, des travailleurs, des manifestants issus des secteurs populaires, tant religieux que laïques, sont descendus dans la rue pour exiger le départ du président. C’est tout le pays qui a été secoué par la mobilisation, de la Haute à la Basse Egypte en passant par la capitale, le Caire, Alexandrie, la grande métropole de la côte, les villes du canal de Suez et celles du delta du Nil, à l’instar de Mahalla, le centre industriel et textile qui a été, ces derniers mois, à l’avant-garde de l’opposition au gouvernement des Ikhwâns, les Frères musulmans.


La Coalition du 30 juin et l’armée

L’appel à la mobilisation est partie d’un appel du mouvement Tamarôd, « rebelle » en arabe, un collectif de jeunes qui a initié une campagne de signatures au mois de mai pour demander la destitution de Morsi. Tamarôd a bientôt reçu l’appui de l’opposition bourgeoise du Front de Salut National (qui réunit les opposants au gouvernement des Ikhwâns et à celui, auparavant, de Moubarak, à l’instar de Mohamed El-Baradeï, mais aussi d’anciens éléments moubarakistes), ainsi que celui d’Al-Nur, l’un des principaux courants de l’islamisme radical.

Cet ensemble de forces politique qui s’est baptisé « Coalition du 30 juin » a assuré la direction du processus de mobilisations avec comme objectif que ces dernières se limitent à exiger le départ de Morsi sans pour autant remettre en cause l’ensemble du régime hérité de la transition post-Moubarak, notamment sans remettre en cause le rôle de l’armée, véritable arbitre de la situation et pilier central sur l’échiquier politique égyptien. C’est la raison pour laquelle en dépit de l’hétérogénéité politique des courants et des partis regroupés au sein de la Coalition du 30 juin, tous étaient d’accord pour négocier avec l’armée afin de mettre sur pied un « gouvernement technocratique » de transition à même de remplacer Morsi et d’assurer l’intérim avant l’organisation d’élections anticipées.

La Coalition du 30 juin a réussi, au cours des derniers jours, à canaliser ces mobilisations historiques qui ont parcouru le pays, aidée en cela par l’armée qui, comme au cours des mobilisation ayant abouti au renversement de Moubarak en février 2011, s’est bien gardée de réprimer de façon à se préserver et à continuer à se présenter aux yeux des masses comme une des clefs du jeu politique et de la stabilité. Néanmoins, la profondeur du mouvement indique, d’une part, que le processus révolutionnaire reste bien vivant, alimenté par les revendications économiques et démocratiques insatisfaites des masses égyptiennes et, de l’autre, que la première tentative de déviation de ce processus a été un échec.


L’échec du premier acte de la canalisation du processus révolutionnaire à travers la « transition démocratique »

A la suite du départ de Moubarak, le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), la bourgeoisie égyptienne et l’impérialisme ont orchestré une « transition démocratique » destinée à canaliser, circonscrire et en finir avec le processus révolutionnaire. Malgré la poursuite des mobilisations ouvrières et populaires qui n’ont jamais véritablement cessé depuis l’hiver 2011, ils ont réussi, non sans difficultés ni contradictions, à mettre sur pied une nouvelle Constitution et à organiser des élections présidentielles et législatives qui ont donné le pouvoir au Parti de la Justice et de la Liberté, le bras politique de la principale organisation islamiste bourgeoise ayant un soutien de masse, les Frères musulmans.

Mais un an a suffi pour que les masses égyptiennes se rendent clairement compte du caractère réactionnaire, néolibéral et impérialiste du parti de Morsi. Au cours de ces douze mois de pouvoir, le Parti de la Justice et de la Liberté a fait tout son possible pour servir au mieux les intérêts de la bourgeoisie locale, de l’impérialisme et des monarchies du Golfe. Les concessions démocratiques, même formelles, ont été minimes. En revanche, l’appareil répressif en place sous Moubarak n’a été purgé qu’à la marge et l’armée a conservé son rôle d’arbitre politique, continuant à contrôler environ 40% de l’économie égyptienne. Par ailleurs, le gouvernement islamiste modéré a continué à maintenir la subordination du pays vis-à-vis de l’impérialisme américain et a scrupuleusement respecté l’ensemble des accords de « paix » passés avec son voisin israélien. Parallèlement, le Parti de la Justice et de la Liberté a essayé par tous les moyens de renforcer son pouvoir par le biais de la nouvelle constitution.

Dans le cadre de la crise capitaliste mondiale, l’économie égyptienne, très dépendante des importations, a continué à décliner fortement. Les conditions de vie des masses populaires se sont considérablement aggravées, avec un taux officiel de chômage qui est passé de 9% en 2010 à 13% aujourd’hui alors qu’un quart de la population égyptienne, au bas mot, vit sous le seuil de pauvreté. Morsi, parallèlement, s’est appliqué à respecter l’ensemble des diktats des institutions financières internationales et des mesures d’ajustement ordonnées par le FMI en mettant fin, par exemple, aux subventions d’Etat concernant le combustible ou certains produits de première nécessité.

On comprend aisément, dans ce contexte, pourquoi Morsi a dû faire face, au cours des douze derniers mois, à une recrudescence des conflits ouvriers qui ont dépassé, à plusieurs reprises, le strict cadre des revendications salariales. Il suffit de songer qu’au cours du premier trimestre 2013, le pays a connu plus de 2400 manifestations et mobilisations ouvrières et populaires.


Quelles perspectives après le renversement de Morsi ?

En dépit de son caractère massif, l’une des principales limites des mobilisations de ces derniers jours a été son caractère fondamentalement populaire. La classe ouvrière qui avait joué un rôle décisif, de par son entrée en scène en février 2011, dans le renversement de Moubarak et qui continue à être l’un des acteurs centraux des mobilisations de ces derniers mois qui ont remis en cause la stratégie de « déviation » du processus révolutionnaire n’est pas intervenue, cette fois-ci, avec ses propres méthodes et ses propres organisations, dans les mobilisations des derniers jours contre Morsi. Les travailleurs ne sont pas intervenus en tant que classe dans les mobilisations massives et populaires qui ont parcouru le pays. Par ailleurs, d’un point de vue programmatique, l’axe qui a porté les dernières mobilisations a été la destitution de Morsi, sans remettre en cause l’ensemble des institutions du régime, l’Etat et son lien avec l’impérialisme. C’est ce qui a facilité la tâche à la Coalition du 30 juin qui a pu, à bon compte, présenter à nouveau les Forces armées comme les « alliés du peuple » et créer une forte expectative quant à l’issue proposée par l’état-major.

Le choix des derniers jours semble aller en direction de l’établissement d’un gouvernement plus libéral et moins islamiste. C’est en tout cas le visage qu’entend lui donner les Etats-Unis, un gouvernement de transition derrière lequel pourraient continuer à rester en embuscade les Forces armées qui restent le pilier central du pouvoir en Egypte.

Néanmoins, il n’est pas sûr que cette issue politique, la tentative de mettre sur pied une « seconde transition » ou une « seconde déviation » du processus révolutionnaire, soit assurée du succès. Dans le cadre du « printemps arabe », les travailleurs, les jeunes et les masses populaires d’Egypte ont fait, au cours des deux dernières années et demie, une expérience extraordinaire. Les Frères musulmans, la principale force politico-religieuse qui comptait sur un appui large et diffus au sein des masses, se trouvent aujourd’hui plongés dans une crise profonde. Il n’est pas sûr que les Ikhwâns, ou l’une de leurs fractions la moins compromise avec la gestion Morsi, seront intégrés au futur gouvernement intérimaire. S’ils sont relégués aux marges de la nouvelle « transition », on ne peut exclure que certains de leurs secteurs ne se radicalisent voire basculent, comme à la fin des années 1980 et dans les années 1990, dans le terrorisme. Par delà ces considérations, il est en revanche probable que la nouvelle étape du processus révolutionnaire égyptien aura de profondes répercussions au niveau régional et pourrait donner une nouvelle impulsion au « printemps arabe ».

Les masses, Place Tahrir au Caire, sur la Corniche à Alexandrie et ailleurs dans le pays, ont salué l’ultimatum donné à l’ex-président par l’état-major et ont accueilli sa déposition par les forces armées par des cris de joie. Tôt ou tard cependant, il y a fort à parier que les expectatives d’aujourd’hui entreront en contradiction avec le caractère profondément réactionnaire du scénario politique qu’est en train d’orchestrer l’armée égyptienne.

Pour éviter que la mobilisation des masses ne soit utilisée par les militaires et l’opposition bourgeoise pour continuer à manœuvrer politiquement, il est impératif qu’aucune confiance ne soit déposée dans le nouveau gouvernement ni dans les forces armées. Face aux tentatives de valider une constitution réécrite par les militaires et l’impérialisme, il faudrait que s’impose une Assemblée Constituante libre et souveraine. Mais pour que la classe ouvrière et la jeunesse d’Egypte soient en mesure d’imposer leurs revendications, il leur faudra développer leurs propres structures d’auto-organisation et défendre un programme transitoire en mesure de lier les revendications démocratiques, anti-impérialistes et sociales et d’ouvrir la voie à la construction d’un pouvoir ouvrier, paysan et populaire.




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