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Franc CFA. A Abidjan, opération de verrouillage de la monnaie françafricaine

Ce vendredi 14 avril se tenait à Abidjan, capitale de la Côte d'Ivoire, la réunion biannuelle des Ministres des finances et des gouverneurs des deux banques centrales de la zone Franc CFA, en présence de leur homologue français Michel Sapin. Un sommet particulièrement important...pour la françafrique et ses acteurs, alors que la monnaie directement héritée de la période coloniale est depuis plusieurs mois au cœur de multiples contradictions économiques et politiques.

Le Franc CFA, qu’est- ce que c’est ? Décryptage d’un dispositif (néo)colonial

Qui, en France, connaît le mécanisme néocolonial incarné par Franc CFA, et qui le dénonce ? Quasiment personne, alors même qu’il s’agit d’un des pivots de l’impérialisme hexagonal, avec la présence et les interventions militaires, ou encore la mainmise sur les matières premières africaines. En quelques mots (pour creuser, voir par exemple cet entretien avec l’économiste Ndongo Samba Sylla : le Franc CFA, à l’époque « des colonies françaises d’Afrique », tient son origine du dispositif mis en place par le gaullisme pour utiliser les colonies comme réservoir de ressources pour la résistance. Cette monnaie indépendante a en effet permis de commercialiser les matières premières issues des colonies auprès des alliés, dans le cadre d’un pillage particulièrement violent, pour financer l’effort de guerre puis de reconstruction. Mais c’est au moment de la décolonisation qu’il prend sa forme contemporaine, celle d’un outil monétaire destinée à avantager les capitalistes français en Afrique, tout en bridant tout développement économique des pays concernés.

Le fonctionnement est assez simple, et repose sur quatre grands piliers. D’abord, la parité fixe avec le franc français et aujourd’hui l’euro, qui garantit des prix fixes pour les matières premières achetées par les capitalistes français et européens, ainsi qu’une surévaluation de la monnaie en circulation dans les économies africaines. Cela favorise donc les importations de produits manufacturés (rendus abordables) au détriment de la transformation locale (rendue non compétitive) Remarquons que ce dernier mécanisme est celui qui a été à l’origine de l’endettement massif de la Grèce une fois entrée dans la zone euro. Vient ensuite la garantie de convertibilité du Franc CFA dans toutes les devises internationales, un élément que la France présente comme un avantage mais qui en réalité favorise essentiellement le capital étranger. D’ailleurs, le troisième pilier du dispositif CFA, à savoir la transférabilité libre et gratuite des capitaux, assure la facilité des investissements étrangers en zone franc, ainsi que le rapatriement massif des profits qui sont faits en son sein, au détriment de tout investissement local. Ce dernier est aussi drastiquement bridé par le quatrième et dernier volet du dispositif CFA : l’obligation faite aux deux banques centrales de la zone franc de stocker la moitié de leurs réserves de devises...à Paris, sur les comptes du Trésor français. De cette manière, les Etats africains de la zone Franc se voient ôter toute souveraineté monétaire, tout levier monétaire, et constituent les pays du monde où l’accès au crédit est le plus faible. Et les réserves monétaires des différents pays sont maintenues bien loin de leur peuple, au cas où ceux-ci se soulèveraient. Pour assurer ses arrières, l’impérialisme français est allé jusqu’à faire produire les pièces et billets en CFA...dans le Puy-de-Dôme !

Le spectre d’une nouvelle dévaluation

Voilà donc plusieurs mois que le Franc CFA traverse une zone de turbulence. La raison économique est simple : cette monnaie pensée pour favoriser un modèle économique extractif, en facilitant les exportations de matières premières et l’importation de produits manufacturés, est déstabilisée par la chute drastique des cours du pétrole et d’autres produits bruts dans lesquels les pays d’Afrique francophones se sont spécialisés. Résultat : une chute brutale des flux entrants de devises, et en conséquence une anémie économique généralisée : baisse des salaires, mise entre parenthèse des projets dits de développement, restrictions encore plus fortes que d’habitude sur le crédit.

Dès le 23 décembre dernier, les Ministres des finances de la zone franc ainsi que le gouverneur de la BEAC (Afrique centrale) et de la BCEAO (Afrique de l’Ouest) avaient été convoqués par Christine Lagarde, la présidente du FMI, pour une réunion d’urgence. Chantage à la « dégradation des indicateurs macro-économiques » de la zone franc en main, l’ancienne Ministre de l’économie et des finances de Nicolas Sarkozy avait commencé par menacer les régimes de l’ancien pré-carré d’une dévaluation du Franc CFA, avant de rétropédaler en imposant tout de même un nouveau paquet de mesures d’ajustement structurel. Il faut dire que dans les coordonnées économiques qui sont celles de la zone franc, les conséquences d’une dévaluation seraient immédiates pour les masses populaires, le prix de toutes les marchandises importées étant réévalué en proportion. En 1994, la France avait déjà utilisé ce levier pour revaloriser les filières exportatrices qu’elle contrôle, en dévaluant de moitié le franc CFA, plongeant dans une misère redoublée des dizaines de millions d’Africains. En amont du sommet d’Abidjan de ce vendredi, les autorités françaises ont à nouveau expliqué que l’hypothèse d’une dévaluation était écartée...une promesse qui sert surtout à faire baisser la pression.

Déjà plusieurs mois d’une mobilisation en Afrique et dans les diasporas

La contestation a en effet d’ores et déjà commencé sur le terrain, contre la nouvelle vague austéritaire, avec des grèves des enseignants et de la fonction publique au Tchad contre la baisse des salaires, ou au Gabon, où les profs, mais aussi la poste ou les services des impôts se sont mobilisés dans les derniers mois. Au Cameroun, alors que le vaste mouvement de révolte des deux régions anglophones historiquement opprimées –et pourtant sièges des gisements de pétrole dont profite le pays– n’est pas refermé après bientôt six mois de mobilisation, ce sont désormais les enseignants du secondaire qui entrent en lutte, ainsi que les médecins, à l’image de leurs homologues maliens pour ces derniers.

Mais, dans le même temps, une mobilisation inédite s’est développée dans plusieurs capitales africaines et européennes, visant spécifiquement le franc CFA. En septembre dernier, l’économiste et ancien Ministre togolais, aujourd’hui haut fonctionnaire de la francophonie, Kako Nubukpo, faisait paraître un livre critique de la « servitude monétaire » dans laquelle sont maintenues les anciennes colonies françaises en Afrique [1]. Le débat a pris de l’ampleur progressivement au sein des opinions publiques locales, et des diasporas, porté par des économistes anti-libéraux, des militants anti-impérialistes, démocrates, ainsi que l’afro-centriste Kemi Seba, réputé pour son antisémitisme et qui n’hésite pas à fréquenter l’extrême droite européenne. Ce dernier s’est auto-proclamé porte parole des journées de mobilisations internationales qui ont eu lieu le 26 décembre, le 7 janvier le 11 février ou encore le 8 avril dernier et ont rassemblé des milliers de personnes à Dakar, à Cotonou, à Lomé mais aussi à Berlin, Bruxelles ou Paris. Une opération de récupération qui n’enlève rien à la justesse du combat mené, mais à laquelle ceux et celles qui veulent vraiment combattre l’impérialisme français gagneraient à résister.

L’épicentre de la mobilisation se situe d’ailleurs aujourd’hui loin de tout cela, au Bénin, où le collectif national « Non au Franc CFA » revendique dix mille adhérents. A la veille du sommet d’Abidjan, le collectif a fait paraître une déclaration très ferme : « Nous exigeons la fin des accords de partenariats économiques signés avec la France et nous demandons expressément aux différentes délégations de ne pas avoir peur de la France et de l’impérialisme, d’avoir le courage et l’audace de décider pour le bien-être de nos peuples ; d’exclure la délégation française de la réunion du 14 avril 2017 ; de ne plus inviter la délégation française aux réunions et sommets ou des décisions importantes sur l’avenir de nos peuples sont prises ; de mettre immédiatement en route un plan pour l’abandon du FCFA afin que chaque pays décide de son orientation monétaire ».

Sommet d’Abidjan, la reprise en main ?

Cette vague de contestation impose une pression importante, notamment aux régimes en place et qui profitent, pour eux-mêmes, du dispositif monétaire organisé autour du Franc CFA. Si bien que l’on a vu un Idriss Deby, dictateur tchadien et l’un des principaux relais de l’étau français sur le continent, demander à ce que ce dernier soit renégocié. Roch Kabore, le nouveau chef de l’Etat burkinabé après le renversement de Blaise Compaoré en 2015 sous pression de la rue, s’est même prononcé au début de l’année en faveur d’une monnaie souveraine des Etats africains. Dans ce contexte, le choix d’Abidjan pour héberger l’actuel sommet n’est en rien du au hasard : il s’agit pour la France de se doter des conditions les plus favorables, notamment à travers un tour de passe-passe dont Alassane Ouattara, l’actuel président de la Côte d’Ivoire mis en place avec l’appui direct de l’armée française en 2011, est la pièce maitresse. Mi mars déjà, François Hollande était sorti d’un rendez vous avec son homologue ivoirien, en visite en France, en déclarant que « le Franc CFA est une monnaie africaine » et que donc il attendait « que les Africains formulent leurs propositions ».

Ce à quoi M. Ouattara s’est empressé de répondre, déclarant en début de semaine, en préparation de la rencontre de la zone Franc, que « le CFA est une monnaie solide » et « bien gérée ». Macky Sall, le président du Sénégal, y est aussi allé de sa courbette en mettant en avant la « stabilité » garantie par le CFA sur le plan économique. Du pain béni pour Michel Sapin, qui a pu déclarer hier que la mobilisation en cours contre cette monnaie coloniale, outil de l’extorsion réalisée par les multinationales françaises, « n’est pas un sujet qu’’il aborde[rait] car ce sujet appartient aux africains ». Le Ministre des finances français a même osé ajouter que « malgré son nom », le CFA était bel et bien « africain », car « il a disparu en Europe ». Reste à savoir si ce tour de vis suffira à enrayer la mobilisation, et s’il résistera à une aggravation de la crise monétaire qui traverse la zone franc.

Verrouiller le franc CFA à Abidjan : le dernier acte d’un quinquennat résolument françafricain

Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que le quinquennat de Hollande s’achève avec une attention particulière pour le pré-carré africain de la France. Dans l’édition d’hier, nous soulignions la multiplication des visites présidentielles africaines à l’Elysée ces derniers jours- http://www.revolutionpermanente.fr/Hollande-francafricain-jusqu-au-bout
, et notamment pour les pays concernés par l’opération Barkhane, qui concerne plus de quatre mille militaires français au Sahel. Fin mars, Claude Bartolone faisait, lui, le voyage en sens inverse, ravivant les réseaux liés au PS, préparant le sommet d’Abidjan par des pressions notamment sur le régime burkinabé, auquel, par ailleurs, il a réaffirmé le refus de la France d’ouvrir les archives concernant l’assassinat de Thomas Sankara. Depuis l’automne, l’Etat Français et les réseaux françafricains couvrent par ailleurs la répression brutale des deux régions du Cameroun anglophone par le régime de Paul Biya, comme il a couvert, par toute son influence diplomatique, militaire, médiatique, le truquage des élections par Ali Bongo au Gabon en aout dernier. Et l’on pourrait remonter plus loin encore dans le temps, jusqu’à l’intervention militaire de la France en Centrafrique début 2014, ou au Mali un an plus tôtReste à savoir, à l’arrivée de présidentielles placées sous le signe d’une crise profonde pour les deux grands partis qui ont animé la vie politique sous la Cinquième république depuis trente ans, et ont pris chacun une part active dans l’entretien de la machinerie françafricaine, quelle sera l’évolution de cette dernière dans la prochaine étape. Quand le socialiste et Ministre de la Défense Jean-Yves le Drian rejoint Emmanuel Macron, quand Robert Bourgi trahit François Fillon a priori avec le même objectif, on peut gager qu’on assiste à la concentration autour de ce soi-disant rénovateur des moyens les plus classiques de l’entretien dies.




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