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Politique

Ultralibéral, ultraconservateur et vainqueur annoncé

François Fillon s’effondrera-t-il avant même le premier tour ?

Julian Vadis Article paru dans le mensuel du NPA, L'Anticapitaliste. Le 27 novembre dernier, François Fillon remportait la primaire de la droite et du centre, devenant par là-même candidat à la présidentielle de 2017. Le peuple de droite a fait son choix, celui d’une option dure, ultralibérale sur le plan économique, très conservatrice sur le plan sociétal. Déjà en difficulté pour s'adresser à l'ensemble de l'électorat une fois sorti du cocon de la primaire, la campagne de Fillon a tourné au vinaigre avec l'affaire dite du Penelopegate. Retour sur le projet et le désormais possible fiasco du candidat Fillon.

Elu porte-drapeau de la droite traditionnelle par plus de 4,4 millions d’électeurs, dans le cadre d’une opération de « régénérescence démocratique » réussie pour l’appareil des Républicains, Fillon a incarné en novembre une surprise de taille. Alors que tous les sondages sacraient le « chiraquien » Alain Juppé, c’est finalement l’outsider inattendu, que peu voyaient ne serait-ce qu’au second tour moins d’un mois avant le scrutin, qui a fini par l’emporter.

Un programme de droite dure

Avec 66,49 % des voix, François Fillon a largement convaincu l’électorat de son camp, en portant un programme de droite dure qui, s’il convient en tout point aux classes dominantes, suscite pourtant quelques inquiétudes quant à de potentielles explosion sociales. Pour rassurer le patronat, Fillon a promis une guerre éclair à grands coups de 49.3 et d’ordonnances, dès l’été 2017, pour ses mesures centrales visant à « restructurer l’économie ».

Ces orientations très clivantes ont été comprises comme telles. Sur la Sécurité sociale en particulier (qui ne couvrirait plus que les « affections graves ou de longue durée », « le reste » étant renvoyé à l’assurance privée), elles ont reçu dans l’opinion publique un accueil glacial. Les difficultés de Fillon à convaincre les classes populaires et les classes moyennes l’ont conduit à reconnaître n’« avoir pas été bon » et à annoncer de nouvelles propositions pour la fin janvier.
Il faut dire que son programme est pour le moins décomplexé : 500 000 fonctionnaires en moins, 40 milliards de baisse des charges pour les entreprises, la fin des 35 heures dans le secteur privé, le retour aux 39 heures dans la fonction publique, la suppression de l’ISF, le recul de l’âge de la retraite à 65 ans, 100 milliards de réduction des dépenses publiques en cinq ans…

L’ex-Premier ministre de Sarkozy n’est pas en reste sur les questions sécuritaires et l’immigration, avec 12 milliards d’euros de plus pour la sécurité, la défense et la justice, la création de 16 000 places de prison, la mise en place de quotas d’immigration et le fait de réserver les prestations sociales aux étrangers à ceux qui sont en situation régulière depuis au moins deux ans. S’y ajoute une attaque forte contre les droits des LGBT, en limitant le droit à l’adoption plénière aux couples hétérosexuels, la PMA aux couples hétérosexuels infertiles et en interdisant la GPA. Dans la même veine, Fillon s’affiche comme le candidat des « valeurs de la France », mettant en avant ses croyances chrétiennes.

Un tel profil a pu, au moins au moment des primaires, séduire une partie de l’électorat du Front national, mais sa victoire a surtout sonné la débâcle du chiraquisme au sein de la droite française. Fillon incarne clairement une ligne bien plus en adéquation avec les politiques libérales européennes, s’inscrivant dans la lignée initié par Margaret Thatcher au Royaume-Uni dans les années 1980. Ce changement de direction marque une rupture avec des positions davantage de centre-droit, qui étaient incarnées dans ces primaires par... l’ex-grand favori, Alain Juppé.

Macron, une épine dans le pied

La victoire d’une ligne de droite dure face à la candidature plus « modérée » d’Alain Juppé a, malgré le soutien de ce dernier à Fillon, ouvert un espace politique au centre-droit dans lequel s’est engouffré un outsider. Emmanuel Macron, qui a émergé sur les ruines du Parti socialiste, se pose de plus en plus comme le candidat de « l’extrême centre », ni de droite ni de gauche – ou « et de droite et de gauche » selon ses propres dires, mais dans tous les cas en opposition aux « extrêmes ».
S’inscrivant d’une certaine manière dans la continuité de Giscard d’Estaing en 1974 et de Bayrou en 2007, Macron tire parti du programme très à droite de Fillon pour proposer à l’électorat de centre-droit une alternative de type social-libérale. C’est une vraie épine dans le pied, qui inquiète au sein de l’appareil des Républicains. D’autant que l’actuelle séquence électorale se déroule sur fond d’une crise organique profonde de la Ve République. La victoire-surprise de Fillon dans les primaires de la droite et du centre en était déjà une manifestation, en ces temps de tournants brusques dans la conjoncture politique et sociale (de la mobilisation du printemps à un été particulièrement réactionnaire, jusqu’à la polarisation par la campagne présidentielle).

En choisissant un candidat dont le profil n’était pas celui du meilleur rassembleur avec le centre, en privilégiant une ligne ultralibérale et ultraconservatrice, l’électorat de droite s’est donc tourné vers le candidat qui défendait le plus ouvertement la contre-réforme globale voulue par la bourgeoisie sur le plan économique comme social. Un tel positionnement est certes séduisant pour de larges secteurs du patronat, mais conduit à se retrouver en difficulté dès qu’il s’agit de le présenter devant l’ensemble de l’électorat, après le réveil de la classe ouvrière et de la jeunesse au printemps 2016. C’est pourquoi une partie des classes dominantes s’inquiète d’un programme d’attaques trop frontal, qui risquerait de mettre le feu aux poudres.

Des secteurs de la bourgeoisie semblent avoir trouvé une alternative en Macron. Avec son programme libéral assumé, tourné vers la high tech et se situant dans la lignée de la politique d’ubérisation qu’il a impulsée au ministère de l’économie, l’ex-banquier de chez Rothschild s’est lancé dans une campagne de longue haleine. Il a d’abord profité des déboires du PS pour capitaliser au sein de la partie du « peuple de gauche » qui ne voit pas Mélenchon comme une alternative crédible, et qui rompt sur la droite avec ce qui était le pilier gauche traditionnel de la démocratie bourgeoise. En cultivant un profil extérieur aux partis traditionnels, Macron s’est donné un visage « anti-système » qui pour l’instant fonctionne auprès de certains secteurs. Il tente de se constituer patiemment une base sociale qui serait à même de l’amener au second tour de la présidentielles, où il bénéficierait alors d’un vote de « moindre mal ».

« Penelopegate » : Fillon est-il déjà hors course ?

C’est là précisément que le bât blesse pour François Fillon. L’ex-Premier ministre ne parvient pas, jusqu’à présent, à franchir le cap qui lui permettrait de s’adresser à « l’ensemble des Français ». Gagner une primaire de sa famille politique est une chose, se construire la base sociale indispensable afin de gagner une élection telle que les présidentielles en est une autre.

Cette situation inconfortable pour le candidat Les Républicains (LR) se traduit notamment dans la tournure que prend sa campagne. Exit la focalisation sur les questions économiques et sociales, où Macron a pour l’heure l’avantage. Fillon lorgne maintenant vers l’électorat FN, en déplaçant le débat notamment sur les questions de l’immigration. Un pas d’autant plus éclairant que le Front national lui-même, qui a été surpris de devoir s’affronter à Fillon et non pas à Juppé (ou sinon à Sarkozy), a orienté son « Fillon bashing » sur le problème de la Sécurité sociale et sur les questions économiques, en proposant un semblant de programme plus « social » afin d’attaquer le candidat LR sur les pans de son programme les plus clivants.

Aveu de faiblesse amené à durer jusqu’au premier tour ? En vieux briscard de la politique, Fillon attendait jusqu’ici patiemment son heure, que l’ensemble des cartes soient distribuées pour manœuvrer et lancer les hostilités, comptant sur une éventuelle candidature de François Bayrou, voire sur la victoire d’un Valls pour empiéter sur l’espace de Macron.

Mais voici qu’une donnée nouvelle vient de changer radicalement la donne. Il s’agit du scandale ouvert à l’occasion du « Penelopegate », une affaire d’emploi fictif orchestrée par le clan Fillon et qui a permis à sa compagne de toucher aux frais de l’Etat des salaires très confortables. Raillé de toute part, François Fillon a vu sa côté de popularité dégringoler (16 points de chute en quelques jours !) et se retrouve aujourd’hui dos au mur.

Au sein de l’appareil Républicain, l’inquiétude est à peine voilée. Sarkozystes et juppéistes, usant du vieux procédé consistant à répondre à la question qui ne vous est pas posée, ont exprimé presque ouvertement l’hypothèse d’un remplacement en catastrophe du vainqueur des primaires, tout en affirmant ces derniers jours que celui-ci restait leur candidat. Le premier grand meeting de campagne, tenu à la Villette dimanche 29 janvier, avait en ce sens tout d’une opération interne à son camp, visant à maintenir les rangs les plus serrés possibles : retour aux fondamentaux du programme en les couronnant d’un slogan héroïque (« La France libre »), mise en scène du couple Fillon, avec les caciques alignés au premier rang.

Le « Penelopegate » et la colère qu’a générée l’affaire au sein de larges couches de salariés, comme en témoigne le succès d’une pétition en ligne pour que Mme Fillon « rende les 500 000 euros », pourrait bien miner une bonne fois pour toute la candidature de François Fillon. Il s’agit là de l’un des symptômes de la crise qui traverse le régime politique, et peut-être d’une expression de la persistance, lors de ces présidentielles, de la radicalisation qui s’est exprimée au printemps 2016 sur le terrain de la lutte des classes.

Remarquons aussi que des quatre principaux candidats selon les sondages (Mélenchon, Macron, Fillon et Le Pen), un seul est issu d’un appareil du bipartisme traditionnel, marque de la grande fragmentation et de la volatilité de l’électorat. La moindre turbulence peut se transformer en véritable séisme à l’ampleur inconnue, le "Penelopegate" en témoigne. Une période propice aux tournants brusques laisse la porte ouverte à des scénarios jusque là impensables, tels qu’un second tour Le Pen-Macron, l’absence de la candidate frontiste, voire la présence d’un candidat de la gauche de la gauche dans le cadre de la pression à « l’unité » qui découle du résultat des primaires socialistes...

En d’autres termes, non seulement la droite traditionnelle ne sait pas encore comment reconstituer le bloc électoral qui lui avait permis de s’ériger en force politique principale lors de l’avènement de la Ve République, mais cette affaire d’emploi fictif vient en plus la projeter dans des turbulences qui lui font risquer un véritable crash, alors même qu’elle se voyait déjà de retour aux commandes.

Le « Thatcher français » vers une balladurisation ?

Piégé par son propre programme, qui lui rend très difficile de « s’adresser aux Français », ainsi que par la dynamique Macron et la tempête qui vient de s’abattre sur sa campagne, François Fillon peut-il connaître la même mésaventure qu’Edouard Balladur en 1995 ?

Comme Balladur en son temps, Fillon s’est posé comme le grand favori de la présidentielle. Tout portait à croire que Balladur allait l’emporter dans son duel avec Chirac. En mars 1994, celui-ci plafonnait à 14 % d’intentions de vote au premier tour, contre 33 % pour Balladur. En définitive, Chirac obtint 20,8 %, Balladur finissant en troisième position avec ses 18,8 %. Macron peut-il aujourd’hui faire une percée, dans l’électorat de droite et au-delà, comparable à celle de Chirac et ainsi coiffer au poteau le candidat LR ? Nul doute en tous cas que le candidat d’En Marche savoure la séquence qui vient de se dérouler, entre Penelopegate et succès de Benoit Hamon aux primaires socialistes.

Considérons certaines similitudes entre Balladur 1995 et Fillon 2017. D’abord, un manque d’engouement populaire notoire. Pour Fillon, cela s’est exprimé sur des projets de réforme, comme celui de la Sécurité sociale rejeté par... 90 % de la population, ce qui l’a amené à rétropédaler, en retirant ces mesures de son programme et en annonçant de nouvelles propositions à venir. Mais surtout, il apparaît comme le candidat des riches et des rentiers.

Bien entendu, il manque encore un ensemble d’éléments importants pouvant changer radicalement la donne, dans un sens ou dans l’autre. La seule donnée semblant pour l’instant inéluctable est que le Parti socialiste se retrouverait exclu dès le premier tour... tout en restant un acteur clé de la présidentielle. Son candidat « refondateur » va nécessairement déclencher de nouvelles mutations au sein d’un électorat globalement instable et prêt à de multiples tournants.

Le « Thatcher français » connaîtra-t-il une « balladurisation » express et teintée d’humiliation pour ses affaires et son train de vie ? Vainqueur affiché de l’élection présidentielle, le candidat LR semble aujourd’hui dans une impasse, peinant à faire l’unité de son camp et à se constituer une base sociale solide, faisant de plus en plus débat au sein de la bourgeoisie elle-même tant le discrédit est grand. Des secteurs significatifs de cette dernière pourraient-ils alors porter plutôt leur confiance sur l’hypothèse Macron ?

Pour le mouvement ouvrier et ses militants, comme pour les mouvements sociaux, il s’agit de suivre cette situation de près. Le combat entre libéraux-libéraux et libéraux-conservateurs influencera en effet les recompositions à venir dans le camp d’en face, de même que la méthode, le rythme et l’ampleur des attaques à venir, auxquelles il faut dès maintenant se préparer à résister.




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