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Vous avez dit Lafazanis ?

Gauche de Syriza. « Koloutoumba », en grec, veut dire « capitulation »

Ciro Tappeste Une mise au point, avant de commencer. On a beaucoup accusé Alexis Tsipras, le premier ministre grec, de capituler. Sans doute a-t-on été un peu dur avec lui. Non pas tant qu’il n’ait pas capitulé sur toute la ligne, à commencer, pour ne parler que de ses six mois à la tête de l’exécutif grec, par l’Accord du 20 février avec la Troïka, mais c’était, chez lui, comme « naturel ». Et, surtout, cela faisait oublier, dans un sens, la responsabilité pesant sur la gauche de Syriza, avec à sa tête Panagiotis Lafazanis, ministre de la Restructuration de la production, de l’Environnement et de l’Energie. Dans la nuit de vendredi à samedi, à deux exceptions prés, la Plateforme de Gauche et la quarantaine de députés de la gauche du parti n’ont pas voté contre l’engagement de Tsipras à redoubler les attaques contre le peuple grec et le monde du travail.

La raison avancée ? Laisser à Tsipras la possibilité de négocier à Bruxelles. Lorsque l’on connaît le résultat de cette « négociation », on peut douter de l’efficacité de ce soutien, vendredi soir, à un moment politiquement décisif, à l’exécutif, et ce alors que les principales places du pays recommençaient à être le théâtre de manifestations et de sit-ins de l’ensemble des forces et des militants opposés à la Troïka. Parmi eux, non seulement des jeunes, des militants d’extrême gauche, d’Antarsya ou de la mouvance anarchiste, du KKE, mais également nombre de militants syndicaux et politique de Syriza qui, ces deux derniers jours, ont saturé d’appels le répondeur de Radio Kokkino, la radio du parti, criant au scandale et à la trahison. Mais là encore, pouvait-on s’attendre autre chose de la direction de la « gauche » de Syriza ?

Premiers signes de nervosité, vendredi matin

Tout avait pourtant commencé sur les chapeaux de roue, vendredi matin, avec une déclaration signée par cinq des principaux dirigeants de la Plateforme de Gauche, intitulée « mieux vaut sortir de l’euro que d’accepter une nouvelle austérité ». Par delà la fausse solution avancée, à savoir un retour à la drachme qui aboutirait à une politique déflationniste contre les classes populaires grecques, tout laissait penser que les quarante députés de la Plateforme ne se seraient pas contenté, cette fois-ci, de s’abstenir à la Vouli, le Parlement grec, mais auraient voté contre le plan proposé par Tsipras. Dans le passé, y compris, plusieurs députés du PASOK et de Nouvelle Démocratie avaient voté contre le premier et le second Mémorandum, ceci contre la position de leur parti et, dans le second cas, y compris contre Antonis Samaras, le prédécesseur de Tsipras. On était en droit de s’attendre de la part des députés de la gauche de Syriza au moins autant de cohérence que leurs collègues sociaux-démocrates et de droite dans le passé. Dans la foulée de la « déclaration des cinq », Lafazanis avait d’ailleurs fait monter les enchères, tendant un peu plus la situation, en déclarant que « la proposition d’accord n’est pas en ligne avec le programme de gouvernement du parti ».

Capitulation de la majorité de la gauche de Syriza, vendredi soir

Pour la plupart des analystes politiques grecs, le résultat du vote à la Vouli risquait fort d’être une sorte de victoire à la Pyrrhus pour Tsipras : la gauche du groupe parlementaire du principal parti de gouvernement se serait désolidarisé, forçant le premier ministre à obtenir une majorité de voix sur ses propositions grâce au soutien des parlementaires de ND, du Pasok et de To-Potami, le forçant, soit au départ, soit à un remaniement ministériel dans la foulée. En dernière instance, cependant, Tsipras a réussi à imposer la discipline à la grande majorité de son parti au nom de la nécessité de faire un front commun contre la Troïka. Par un coup de baguette magique, il a réussi à transformer en partisans du « nai », « oui », ceux qui avaient fait campagne, dès le début, pour l’« oxi » massif qui est sorti des urnes dimanche 5 juillet. De la gauche du parti et de la Plateforme de Lafazanis, à l’exception de deux députées, dont Ioanna Gaitani, de la Gauche Ouvrière Internationaliste (DEA), huit se sont abstenus, sept ont préféré être absents de l’hémicycle au moment du vote et les autres ont voté pour. Outre les deux parlementaires cités, les seuls à avoir voté « non » sont les quinze députés du PC grec (KKE) et les dix-sept parlementaires d’extrême droite d’Aube Dorée.

« Donner du temps à Tsipras pour négocier »

Parmi les raisons avancées par Lafazanis ou Dimitris Stratoulis, grande figure du syndicalisme grec et, depuis janvier, ministre de la Sécurité sociale, la principale était qu’un soutien à Tsipras n’était pas un appui à la capitulation mais une invitation à continuer à négocier avec la Troïka… Comme l’a expliqué au lendemain du vote Vassilis Primikiris, autre dirigeant emblématique de Syriza, « nous avons décidé, en tant que courant, de voter ‘pour’, non pas ‘pour’ le plan en tant que tel mais pour que le gouvernement continue à négocier ». « Si l’Europe venait à accepter le document [proposé par Tsipras], continuait Primikiris, samedi matin, le véritable plan devra être voté au parlement ».

Plutôt que d’organiser, immédiatement, la résistance face à cette énième capitulation de Tsipras, Lafazanis, Stratoulis, Primikiris et l’ensemble de leurs partisans choisissaient donc la capitulation également, perdant un temps précieux, contribuant à désorienter un peu plus la base sociale ayant voté Syriza en janvier, contre la Troïka et contre l’austérité en général. Rarement aura-t-on vu une expression aussi aboutie de ce que les classiques du marxisme, dont Lafazanis se revendique, auraient qualifié de « crétinisme parlementaire ».

Une « gauche » qui risque d’être bien mal remerciée par l’aile droite de Syriza

Comme d’habitude, les plus durs parmi les faucons de l’austérité sont peu reconnaissants vis-à-vis des réformistes qui avalent toutes les couleuvres. Dès samedi matin, et plus encore au cours du week-end, nombre de voix au sein de Syriza, notamment de très proches collaborateurs de Tsipras, liés à la rédaction d’Avgi, le quotidien du parti, ont demandé la tête de Lafazanis et de l’ensemble des parlementaires n’ayant pas soutenu totalement le gouvernement.

Dimitris Mardas, vice-ministre et ancien expert économique du PASOK lorsqu’il était encarté chez les socialistes, où il était très proche de l’ancien premier ministre libéral Costas Simitis, ne s’est pas privé de railler Lafazanis et Zoé Kostantopolou, la présidente du Parlement, trop proches, à ses goûts, de « Che Guevara et de Rosa Luxemburg ». Une insulte, pour Mardas. Giorgios Stathakis, actuel ministre de l’Economie, qui a quasiment boycotté la campagne de Syriza pour le « non », estimant qu’il fallait arriver à un accord avec la Troïka « coûte-que-coûte » (ce qui vient, finalement, d’avoir lieu…), a demandé ouvertement la démission de l’ensemble des « frondeurs » en accord avec les statuts du parti, pour lesquels les parlementaires qui ne respectent pas la discipline de groupe doivent être exclus.

Avec les manifestations, ou avec le gouvernement ?

Il n’est pas sûr, à l’heure actuelle, que le gouvernement garde la physionomie qu’il conserve jusqu’à présent. Les Grecs Indépendants de Panos Kammenos pourraient en sortir, le leader du parti et numéro 2 du cabinet de Tsipras ayant déclaré, dimanche, qu’il refuserait que la Grèce soit « écrasée par la Troïka ». La gauche du parti pourrait être également poussée vers la sortie et Tsipras pourrait choisir de remplacer ses alliés de droite anti-Bruxelles par les philo-européen de To-Potami, moins impopulaires chez les Grecs que les deux partis traditionnels du système politique hellenique, ND et Pasok, complètement discrédités mais qui l’ont soutenu, tout au long du week-end.

En désorientant la base de Syriza, remontée contre Tsipras, il n’en reste pas moins que la « Koloutoumba », la capitulation parlementaire et politique de la gauche de Syriza, qui était censée être une manœuvre géniale pour gagner du temps risque fort de se retourner contre Lafazanis et les siens lorsqu’ils vont être remerciés.

Les secteurs mobilisés qui commencent à se structurer et qui pourraient s’élargir autour d’un appel à la grève d’ADEDY, la principale confédération du secteur public, savent désormais clairement quels doivent être leurs objectifs et quels sont les faux-amis dont il faut se méfier comme de la peste : Tsipras, qui est désormais l’homme qui va appliquer le plan de Bruxelles, malgré ses rodomontades formelles et ses sorties théâtrales, la direction de Syriza, qui lui répond, et toute la « gauche » d’un parti qui continue à jouer, à l’heure actuelle, contre la dynamique de mobilisation.




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