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Notre classe

Interview avec Anasse Kazib de Sud-Rail

Grève du nettoyage des gares SNCF : un nouvel espoir pour la lutte des classes !

Ils avaient démarré le 2 Novembre 2017, une grève qui devait être une lutte locale de plus comme il y’en a des milliers chaque année et de plus en plus depuis la dernière décennie. Les 84 grévistes de H.Reinier ont su faire de cette grève qui aura duré 45 jours un étendard pour la lutte de classe. Une grève qui définitivement marquera les esprits autant par la détermination de ces travailleuses et travailleurs précaires et racisés, que par la portée politique et médiatique prise par le conflit, mais également par l’auto-organisation et la stratégie gagnante qui a été mis en place. A propos d’une grève qui gagne et qui redonne de l’espoir à toute une classe, interview avec Anasse, de Sud-Rail qui a suivi le conflit.

Crédit photos : Louizart

Révolution Permanente : Quelle est pour toi la particularité ou la portée de la victoire obtenue par les salariés du nettoyage des gares franciliennes ?

Anasse : Alors que le mouvement ouvrier est dans une de ses crises les plus dures, avec des défaites qui s’enchainent depuis les grèves de 2006 contre le CPE, jusqu’aux revers récents avec la loi El Khomri et les ordonnances du nouveau président jupitérien, la grève des salariés de H.Reinier est venue transpercer ce nuage de démoralisation qui plane au-dessus des millions de travailleurs et de militants syndicaux en France. Cette lutte exemplaire a donné l’envie de se battre à tout le monde, l’envie d’y croire, l’envie de se dire qu’on peut gagner, que lorsque nous sommes tous ensemble unis et soudés, avec une stratégie pour gagner, les prolétaires peuvent faire tomber n’importe qui.

Qui aurait pu croire une seule seconde que les 84 grévistes du nettoyage des gares du nord de l’Ile de France, allaient pouvoir faire tomber deux géants que sont la SNCF qui attaque sans pitié les 150000 cheminots avec l’arrivée de la concurrence en 2019, et le groupe ONET qui pèse 2 milliards par an et qui emploie plus de 60000 salariés. Le tout bien sûr accompagné avec la force des institutions, à savoir la police et la justice, que les patrons ont su utiliser à plusieurs reprises pour tenter de casser le moral des grévistes.

Si bien sur moi non plus lorsque je les ai rencontré, je ne savais pas comment cela aller se finir, j’étais néanmoins convaincu d’une chose en discutant avec plusieurs d’entre eux, c’est qu’ils étaient déterminés à gagner. Je les ai connus au 14ème jour de leur grève et ce n’est pas tous les jours que l’on voit des travailleurs précaires, faire une grève reconductible pour quelques euros de plus. Lorsque j’ai entendu mon camarade du nettoyage Fathi me dire « Anasse on mangera les rats de la gare s’il faut faire 6 mois, mais on ne bougera pas » ou encore Oumou me dire « C’est plus que des paniers repas, on veut du respect », j’ai compris qu’il se passait quelque chose et qu’on devait, en tant que syndicalistes, cheminots et militants révolutionnaires, mettre toute notre force dans la bataille à leur côté.

RP : Le début de la grève a donc été organisé exclusivement par les salariés du nettoyage eux-mêmes ?

A. : Oui, c’est à eux tous seuls qu’ils ont réussi à déclencher et à organiser une grève ultra-majoritaire. Pour cela ils n’avaient besoin de qui que se soit. Les beaux discours et les meilleurs stratégies ne servent à rien si de gréviste il n’y en a pas. Ils ont démontré à tous que ce que nous scandions dans les manifestations, à savoir « la force des travailleurs, c’est la grève » que c’était bien le cas, que si nous le faisions souvent par incantation, eux le démontraient sur le terrain. Et je le répète mais j’étais stupéfait de voir un tel niveau d’auto-organisation pour des salariés qui n’avaient auparavant jamais fait de grève en plus de 30 ans de service. Ils organisaient la surveillance des quais et des gares, des équipes structurés jour et nuit pour surveiller leur outil de travail et celui qui permettaient de montrer aux usagers la lutte qu’ils menaient. Ils ont su démontrer que lorsque les prolétaires, sont unis et déterminés, ils font preuve d’un niveau de combativité et d’auto-organisation supérieur à toutes les bureaucraties syndicales qui pensent souvent qu’à elles seules elles peuvent organiser la lutte prolétarienne. Ils ont montré définitivement que lorsque la base décide, s’organise et lutte avec détermination, elle gagne.

RP : Quel a été le rôle de Sud Rail dans la deuxième phase de la grève ?

A. : En tant que cheminot syndiqué chez Sud Rail depuis 4 ans maintenant, je peux le dire sans gêne ni opportunisme pour la « boutique », car je ne cultive pas l’esprit de chapelle, mais il faut reconnaitre que j’ai redécouvert un nouveau syndicat, celui que je cherchais depuis longtemps. La fédération a su se mettre en ordre de bataille pour aider à porter la lutte des travailleurs de H.Reinier, de la diffusion aux moyens matériels pour réussir les actions, ainsi qu’en donnant de l’argent pour alimenter la caisse de grève. Beaucoup au début nous demandaient qu’est ce que nous les cheminots faisions la au coté des travailleurs du nettoyage, que notre place était aux côtés des cheminots et non de salarié du nettoyage. Nous leur avons répondu que nous considérons ces travailleurs du nettoyage comme des cheminots, que ce sont des travailleurs du rail à part entière, qu’ils servaient plus le rail que ne le sert Guillaume Pepy ou n’importe quel dirigeant de la SNCF. Nous continuerons à dénoncer l’externalisation et à réclamer que ces salariés intègrent la SNCF et le statut des cheminots, comme tous ceux qui font le service public. La SNCF s’étonne de nos revendications, comme si le nettoyage en gare ou la sécurité, n’avaient rien à voir avec la SNCF.

Dans tout les cas les travailleurs de H.Reinier ont montré que lorsqu’ils sont en grève, lorsque les gares sont sales, que les guichets sont sales, que les trains sont sales, que ce sont bien des travailleurs du rail qu’on a exproprié de leur statut de cheminots depuis tant d’années.

Alors oui le syndicat Sud Rail a joué un rôle prépondérant dans cette lutte. Mais nous avons mis tout notre outil syndical, nos militants, nos contacts pour donner une portée au-delà des frontières des gares à ce conflit. Sud Rail et l’Union Syndicale Solidaires ont participé à hauteur de 10.000€ à la caisse de soutien et la Fédération Sud Rail a pris en charge la totalité des frais de justice pour les salariés assignés.
On ne demande pas plus à un syndicat, si ce n’est que d’appuyer une lutte, et cela a été fait, car la grève ce sont les travailleurs qui la mènent. Lorsque la SNCF accusait Sud Rail d’instrumentaliser le conflit et de faire du « jusqu’au-boutisme » elle ne fait que montrer son ignorance sur le déroulement de cette grève, dans laquelle les grévistes se rassemblaient en AG chaque matin et votaient la reconduction du mouvement en demandant à chaque fois qu’ils estimaient nécessaire à l’ensemble des soutiens non-grévistes de sortir pendant les discussions et le vote.

RP : Vous avez fonctionné en intersyndicale avec la CFDT et FO tout au long du conflit. Cette unité syndicale a joué un rôle dans la grève ?

A. : Elle a joué un rôle central, il faut le souligner, car nous connaissons bon nombre de conflit ou les syndicalistes défendent leur chapelle plutôt que l’intérêt des grévistes, c’est une leçon à tous qu’ont transmis les délégués Cfdt, Sud Rail et FO dans cette bataille, ils ont porté du début jusqu’à la fin la parole de l’assemblée générale, ne s’essayant jamais de discuter ou de parler en dehors du mandat de l’assemblée générale. Pourtant, dans les secteurs les plus précaires, le patronat a souvent recours aux techniques de compromission pour diviser le mouvement en soudoyant les délégués qui sont souvent précaires et qui par appât du gain trahissent les mouvements. Les camarades en grève de Holiday Inn Clichy, qui sont à leur 59ème jour de grève et avec lesquels nous avons fait de très belles actions en commun nous parlent souvent du rôle nauséabond que jouent certains délégués corrompus pour casser leur grève.

RP : Au-delà des organisations syndicales, la grève des agents de nettoyage d’Onet / H. Reinier a été très soutenue. Comment cela s’est construit ?

A. : Nous avons d’abord lancé la caisse de grève et quelques actions. Puis, suite à la répression au piquet de grève de Saint-Denis, nous avons proposé la création d’un comité de soutien. Le comité de soutien a joué un rôle très important également, les grévistes le disent souvent « nous étions invisible vous nous avez rendu visibles ».

Le comité de soutien a su s’organiser pour donner une dynamique à ce mouvement à travers des repas solidaires sur le parvis de la gare de Saint-Denis, des rassemblements devant le siège de la SNCF, ou encore cette belle manifestation dans les rues de Saint-Denis. Il était composé de militants de tout bord, féministes, contre les violences policières, des militants de différents groupes et organisations politiques, des cheminots, des chômeurs, des retraités. Le comité de soutien à su mettre les différences politique de chacun au service des travailleurs en grève, car tous avaient une seule idée en tête : les aider à gagner et faire connaitre leur grève. Car nous les militants, nous nous levons chaque matin dans l’espoir d’une révolution, dans l’espoir d’un monde meilleur, nous vivons chaque jour pour ces luttes et celle de H.Reinier a été une école de la lutte pour tous les militants. Elle a su redonner de l’espoir dans la possibilité de se battre tous ensemble contre un même ennemi malgré nos différentes aspirations, et de montrer que notre seul ennemi reste la classe bourgeoise qui domine aujourd’hui et qui nous opprime tous sans regarder nos étiquettes. Le comité aura joué ce rôle important car cette grève, n’en déplaise à ceux qui ne veulent voir que le coté économique des choses, a eu un caractère profondément politique.

Lorsqu’on voit le niveau des revendications économiques à savoir 2,10€ de plus pour le repas, et l’augmentation de la prime de vacances de 50 à 70%, le tout qui représente grosso-modo une enveloppe annuel de 100.000€ ce qui n’est rien pour une société comme ONET qui fait des milliards de bénéfice à travers le monde. Ils auraient pu très facilement répondre favorablement à ces revendications, or le duo ONET-SNCF a tout sauf envie de motiver d’autres secteurs à faire les mêmes demandes, s’est pour cela qu’ils ont préféré dépenser en nettoyage sauvage et policiers beaucoup plus que l’enveloppe pour arrêter la grève. Et ne parlons pas de la SNCF qui malgré l’état des 75 gares, a continué à laisser tourner les portillons et les guichets à plein régime, comme si dans le prix du billet il n’y avait pas de participation financière au nettoyage en gare.

Cette grève était donc politique pour la SNCF et pour Onet, mais aussi pour nous car il s’agissait encore une fois surtout d’une histoire de respect, de dignité, de montrer par l’exemple que même les travailleurs les plus précaires peuvent lever la tête, se battre et gagner.

RP : Tu veux ajouter quelque chose avant de finir ?

A. : Mais déjà, il y a encore tellement de choses à raconter sur cette grève, il faudrait écrire un livre entier pour résumer ces 45 jours et le rôle que chacun a pu jouer dans la bataille. Mais cette grève restera certainement dans l’histoire, de par sa popularité et son dénouement. Rarement on aura vu une grève locale être autant relayée dans les médias, et quand je parle de grève locale, je parle d’un conflit revendicatif et non d’un conflit contre un plan social de masse ou une fermeture d’entreprise.

Dans une période où nous tous avions la tête sous l’eau, après les défaites contre la Loi travail et les ordonnances, nous devons nous servir de cette grève, la populariser et faire en sorte que des grèves comme cela se multiplient partout, pour redonner de l’espoir dans la lutte à tous les prolétaires, afin que demain nous puissions ensemble être prêts à lutter jusqu’au bout contre le gouvernement et le patronat. Eux qui nous préparent déjà le plat de résistance avec l’attaque de la sécurité sociale et des régimes de retraites. Cette grève donne de l’espoir pour se battre offensivement, un camarade gréviste, M. Fofana, m’a dit un soir dans le local de grève « le patron il nous a attaqué en nous retirant nos droits, maintenant c’est nous qui l’attaquons en demandant plus que ce qu’il nous retire ». C’est cela la belle leçon de cette histoire, que lorsque les prolétaires décident de relever la tête et de montrer les dents, que l’on s’appelle ONET, SNCF, la Police ou la Justice, plus rien ne devient impossible, lorsque nous sommes tous ensemble, unis, organisés, déterminés, on peut gagner.

A nous donc aujourd’hui de porter cette grève exemplaire dans nos chantiers, nos entreprises, nos usines pour redonner confiance à notre classe. Aminata, une des grévistes disait samedi lors de la fête organisée par le comité de soutien au Théâtre de La belle étoile : « Même si la grève est finie, aujourd’hui tout ne fait que commencer ». J’ai donc envie pour finir de dire avec elle : Vive la lutte des classes et que la partie commence !




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