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Débats

Un pays au bord du gouffre

Guerre des chiffres, guerre des nerfs et quasi-guerre civile au Venezuela

Avec 41,35% de participation à l’élection de l’Assemblée Constituante, dimanche, Maduro prétend avoir repris la main. Par-delà des chiffres très largement gonflés, la situation est loin d’être stabilisée, au Venezuela. Les Etats-Unis, de leur côté, multiplient les pressions en soutien à l’opposition de droite.

Maduro superstar selon la Commission Nationale Electorale

Selon ces « résultats » officiels, le président vénézuélien, successeur de Chávez, aurait fait mieux que son mentor qui avait, lui, recueilli 7,3 millions de voix (63%) lors de sa réélection à la présidence en 2006, à un moment d’énorme soutien du chavisme. Alors que la situation économique est devenue absolument catastrophique en raison de la chute des cours du pétrole, principale richesse du pays, avec une récession économique en 2016 de -18% (contre encore +5,6% en 2012) et avec une inflation qui avoisine les 720% (contre 20% sous Chávez), Maduro se serait fait une soudaine popularité, aussi inattendue qu’improbable, lui dont la cote de soutien n’a jamais été aussi faible. Il aurait ainsi fait non seulement mieux que l’opposition de droite qui boycottait l’élection et qui revendiquait 7,5 millions de votants à sa consultation alternative contre l’Assemblée Constituante (chiffre sans doute surévalué), il y a quinze jours, mais mieux également que les 5,6 millions de voix obtenus par le PSUV chaviste lors des dernières législatives de décembre 2015, au moment où Maduro a perdu le contrôle de l’Assemblée Nationale.

Une affluence très relative

La MUD (opposition de droite) donnait quant à elle la participation à 17%, ce qui est également très probablement exagéré, mais une chose est sûre : le niveau de participation escompté par le chavisme au pouvoir, en dépit de tous les mécanismes clientélistes et de pression mis en œuvre, est loin de celui annoncé par la CNE. Maduro avait exigé, de son côté, que les responsables en poste au sein des différentes entreprises publiques comme PDVSA, le géant vénézuélien du pétrole, au sein des industries basiques, des ministères ou des télécoms, garantissent que l’ensemble des fonctionnaires se rendent aux urnes. Du côté des vénézuéliens les plus pauvres, dépendant des aides d’Etat (Claps), il était exigé dans les bureaux d’exhiber sa « Carte de la Patrie » (« Carnet Patria »), auquel le gouvernement, et non la CNE, soi-disant indépendante, a accès. Une façon de faire comprendre à ceux qui bénéficient des subventions gouvernementales qu’ils pouvaient les perdre s’ils ne se rendaient pas aux urnes.

Néanmoins, l’affluence dans les bureaux a été moindre que à celle à laquelle les maduristes pouvaient s’attendre dans plusieurs grandes villes du pays, que ce soit Caracas, la capitale, San Cristóbal, Ciudad Bolívar ou encore Barinas : certains bureaux restant désespérément vides ; d’autres, dans le cas de ceux de l’arrondissement Libertador, du département de la capitale, pourtant favorable au chavisme, connaissant une affluence toute relative. Les seuls où des images ont été tournées et transmises en boucle sur les médias contrôlés par le gouvernement, comme TeleSur, étant ceux où tout électeur pouvait voter, indépendamment de sa circonscription d’affiliation, à l’instar du Poliedro de Caracas, et où des queues étaient visibles.

Une opposition qui n’a pas déposé les armes

Du côté de l’opposition, après les rodomontades des appels à la « grève civique » de la semaine dernière et du 20 juillet, soutenus par le patronat, la mobilisation anti-Constituante a été bien en deçà de ce qui avait été annoncé. La réponse n’est pas simplement à chercher du côté de l’interdiction de manifester et de l’état d’urgence sous lequel vit le pays, mais bien plus dans le fait que la MUD peine à rassembler ses soutiens au-delà de ses bastions traditionnels et des secteurs de droite et des classes moyennes, en dépit de l’impopularité de Maduro.

La soi-disant « prise de Caracas » et « prise du Venezuela », manifestations organisées vendredi et samedi dernier, n’ont pas fait le plein. Dimanche, indépendamment du déploiement policier et de la Garde Nationale Bolivarienne, dans la capitale, seuls quelque centaines d’ultra, mobilisés par la droite, ont réussi à atteindre l’autoroute Francisco Fajardo, axe central de Caracas, avant d’être dispersés. Mais les foules annoncées étaient loin d’être au rendez-vous. Les violences, de part et d’autre, n’ont pas cessé du weekend en revanche, portant à plus de 120 le nombre de morts depuis le début de la mobilisation de la MUD, début avril. Ces violences ne sont pas seulement du fait des autorités. Samedi encore, un commando de droite a visé par un engin explosif 7 policiers, dans l’arrondissement de Chacao, bastion de la droite, dans la capitale, un attentat similaire à celui qui avait touché sept membres de la Garde Nationale Bolivarienne, le 10 juillet, et retransmis également en direct sur internet par la « Resistencia », les groupes d’extrême droite qui s’abritent derrière la MUD.

Uncle Sam à l’attaque

Toujours plus à l’offensive, alors que sur le plan intérieur, Trump se trouve en difficulté, Washington a multiplié les ingérences. Le 20 juillet, Mike Pompeo, directeur de la CIA, avait déclaré à mots couverts, depuis Aspen, dans le Colorado, que l’agence américaine soutenait pleinement l’opposition ainsi que les gouvernements de droite, colombien et mexicain, de façon à « obtenir de bons résultats [au Venezuela] ». Mike Pence, vice-président, a confirmé la position officielle de l’administration républicaine en appelant directement l’un des principaux leaders de l’opposition, l’ultra-droitier Leopoldo López, chef de Voluntad Popular, en lui assurant que son « gouvernement sera toujours aux côtés du peuple vénézuélien ». Les sanctions prises par Washington à l’encontre de 13 responsables chavistes ont été étendues, ce week-end, aux 545 élus de la nouvelle Assemblée Constituante.

Risque de guerre civile et inquiétudes

La constitution chaviste de 1999, ratifiée par référendum, donne la possibilité à Maduro de convoquer une Assemblée Constituante, en vertu de son article 347. Pour le gouvernement en place, dont les soutiens se limitent toujours plus au noyau dur du chavisme et aux Forces Armées, la Constituante est censée garantir la poursuite du « processus bolivarien ». Il s’agit surtout, pour Maduro, d’enjamber un parlement qui est contrôlé par l’opposition de droite, depuis la défaite du PSUV aux élections de décembre 2015. C’est une façon de modeler un appendice législatif qui lui permettrait de gouverner à sa guise, en muselant toute forme d’opposition, y compris toute opposition de gauche et sociale, alors que le pays s’enfonce toujours plus dans le marasme économique, fruit de choix économiques qui sont bien loin du « socialisme du XXIème siècle » proclamé par les autorités mais surtout liés à un renforcement du modèle extractiviste et exportateur (pétrole et minerai) dont les classes populaires vénézuéliennes n’ont tiré qu’un profit de courte durée, à la différence de la bureaucratie d’Etat, de la « bourgeoisie bolivarienne » et des Forces Armées dont le poids s’est considérablement accru.

Le Guardian britannique, bien plus mesuré que d’autres médias qui relaient les positionnements outranciers de la droite vénézuélienne et de Washington, décrit dans un de ses derniers éditos le Venezuela comme « un pays qui possède les plus grosses réserves d’hydrocarbures au monde et qui se trouve au bord de la faillite ». Le risque d’affrontement généralisé, entretenu par une opposition de droite qui ne fait aucun mystère de ses intentions putschistes, soutenue par l’impérialisme américain et ses alliés régionaux (les gouvernements de droite en Colombie, au Brésil et en Argentine) est bien réel. C’est la raison pour laquelle au sein de la « communauté internationale », compte-tenu des intérêts colossaux qui sont en jeu pour les multinationales du pétrole comme Total (France) ou ENI (Italie), de nombreux secteurs se veulent prudents et appuient une désescalade, là où les Etats-Unis voient dans la situation vénézuélienne une façon de revenir en force dans leur « arrière-cour ».

José Luis Rodríguez Zapatero, ancien premier ministre socialiste espagnol et nommé médiateur entre le gouvernement et l’opposition, tout comme le Vatican, qui est en première ligne pour trouver une solution négociée, continuent à chercher une issue entre les secteurs les moins ultra de la MUD et du gouvernement pour éviter, précisément, une faillite qui aurait des conséquences régionales et économiques y compris pour les investisseurs et les impérialistes qui savent qu’ils ont gros à perdre si la situation devenait hors-contrôle. Henrique Capriles, ancien pustchiste anti-chaviste en 2002 et candidat malheureux face à Maduro lors des dernières présidentielles et qui fait partie de l’aile la moins jusqu’au-boutiste de l’opposition a annoncé une nouvelle mobilisation, lundi, qui pourrait être davantage un baroud d’honneur destinée à contenter les plus radicaux qu’une façon de relancer un peu plus les mobilisations de droite en tablant, à l’avenir, sur les pressions internationales pour relancer les négociations. C’est d’ailleurs la feuille de route qui lui a été dictée, indirectement, par David Smiles, l’un des porte-paroles du Wola (« Advocacy for Human Rights in the Americas »), une « ONG » de défense des droits de l’Homme (à géométrie variable) qui fait du lobbying à Washington, dans un article du New York Times au titre évocateur : « comment éviter la guerre civile au Venezuela ? ». Plutôt que de courir le risque de déclencher, véritablement, une guerre civile, Smiles demande « aux pays de la région de se prononcer, ensemble, de façon à dire qu’ils ne reconnaîtront pas la Constituante ni la Constitution et le gouvernement qui pourraient en découler. Cela rendra l’accès du Venezuela aux crédits internationaux plus compliqué et fera comprendre à Maduro qu’il vaut mieux négocier ». Tout un programme…

Face aux ingérences impérialistes, aux velléités putschistes de la droite mais également face à un chavisme qui a choisi de blinder son régime pour mieux éviter d’avoir à rendre des comptes sur sa gestion politique et économique catastrophique, les marxistes révolutionnaires au Venezuela n’ont d’autres possibilités, quant à eux, que de continuer à combattre pour mettre sur pied une alternative du monde du travail, des classes populaires et de la jeunesse, indépendante des forces politiques qui ont mené le pays au bord du gouffre.

Crédits photos : Juan Barreto // AFP




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