Notre classe

Justice de classe à Amiens. Récit de 12 heures de procès

Gwendoline, fille d’un Goodyear condamné :’J’ai eu l’impression d’assister à un lynchage’

Publié le 20 octobre 2016

Reynald Jurek fait partie des 8 anciens salariés de Goodyear Amiens Nord qui se retrouvaient sur le banc des accusés ce mercredi 19 octobre. Dans la salle d’audience, sa fille Gwendoline a assisté à leur procès en appel, qui aura duré près de 12 heures. 12 heures pour un dossier vide. 12 heures pour un procès hautement politique contre des salariés qui ont osé relever la tête et protester contre la fermeture de leur usine. 12 heures de « lynchage » qui illustrent à quel point la « justice » est au service d’un camp social bien déterminé, celui du patronat et du gouvernement à son service. Une justice « de classe » résolue à tenter le tout pour le tout, dans le but de faire taire toute contestation sociale. C’est ce que nous démontrent Reynald et Gwendoline, à travers leur récit sur cette longue journée.

Une journée commencée sous le signe de la solidarité

Reynald : Quand on est arrivés ici hier matin et qu’on a vu que c’était noir de monde pour nous soutenir, ça nous a donné de la force. Parce que depuis notre condamnation, on a l’impression de payer pour quelque chose qu’on n’a pas fait, et on se demande s’il y a vraiment une justice en France. Notre patron met 1200 personnes à la rue, on a 12 copains qui sont morts depuis, des suicides, des gens tombés en dépression, dans l’alcool, 500 personnes qui pointent au chômage et qui risquent de ne pas trouver de boulot tout de suite… parce que l’étiquette Goodyear colle à la peau. Hier matin je n’étais pas très confiant, mais de voir tout ce monde, ça nous a donné un coup de boost.

« Au tribunal, on a l’impression d’avoir tué des gens »

Reynald : Au tribunal, c’est bien simple, on a l’impression d’avoir tué des gens. Alors qu’on a juste essayé de garder notre emploi, on n’a rien fait de répréhensible. La journée s’est passée en plusieurs étapes. On a été interrogés par un juge qui donne l’impression de n’avoir même pas regardé le dossier avant le procès. Il pose des questions qui n’ont aucun rapport avec ce qu’il s’est passé. Ils sont complètement déconnectés de la réalité. Donc tu es obligé de te justifier, alors que tu ne devrais même pas avoir à le faire. Donc tu expliques ce que tu as fait et pourquoi, mais tu te demandes aussi si ça vaut bien la peine dans la mesure où si c’est comme la dernière fois, on a beau expliquer, à la fin la peine qui est prononcée est complètement disproportionnée.

La deuxième partie de la journée, qui est vraiment très difficile à vivre, c’est le moment où le procureur fait son réquisitoire. Là tu tombes de haut, tu te dis qu’il n’a vraiment rien compris. Nous on a tout fait pour que les deux personnes qui nous ont licenciés gardent leur intégrité physique et morale. Parce qu’il y avait des personnes vraiment très en colère. Nous on a joué le rôle de médiateurs finalement, en jouant notre rôle de syndicalistes mais en disant aussi aux gens de faire attention. Je me rappelle des mots de Mickael le 6 et le 7 janvier 2014, quand on a maintenu ces deux personnes. Il disait aux gens « faites attention, parce que vous venez de perdre votre travail, et si ça continue vous allez vous retrouver en prison ». Mais on était loin de s’imaginer que c’est nous qui nous retrouverions à la barre, condamnés à de la prison.

Le procureur dit que le fait d’avoir retenu les deux dirigeants de Goodyear, c’est une séquestration pure et qu’il est sûr que c’était prémédité. Lui il se fiche pas mal des conditions, du contexte. Il dit que c’est une honte, qu’on ne peut pas faire ça à des gens. Alors je lui ai répondu « mais est-ce que eux ont le droit de licencier des gens comme ça sans raison ? ». Parce qu’en même temps Goodyear c’est une entreprise qui fait des bénéfices colossaux, qui reverse des dividendes à des actionnaires par centaines de millions d’euros. Et ils se permettent de fermer une entreprise en créant de la misère chez 2000 personnes.

C’est parce qu’on dénonçait cette injustice qu’ils s’en sont pris à nous. Ils en ont pris 8 et ils n’ont pas pris n’importe qui : le secrétaire du syndicat, le secrétaire du CE, un autre camarade qui est de tous les mouvements, et 3 salariés sans mandat mais qui se sont battus pendant 7 ans pour garder leur job. Donc ils n’ont pas fait au hasard, ils ont pris des gens très impliqués.

« Dans la tête du procureur, c’était acté d’avance qu’ils étaient des criminels »

Gwendoline : En fait ça donnait clairement l’impression que le procureur savait d’avance ce qu’il allait dire, et que les salariés parlaient dans le vide parce que de toute façon, dans sa tête c’était acté comme un acte criminel. Il a ressorti des phrases qui avaient été dites dans les médias le lendemain, sur le coup de l’émotion, en les sortant de leur contexte. Pendant les 10 heures de procès, ils ont joué sur les mots. Les « Je », les « Nous », ils disaient « mais qui incluez-vous dans le ‘on’ ? ». Ils essayaient clairement de les déstabiliser pour leur faire dire « j’ai séquestré ». Moi je l’ai ressenti comme ça, c’était terrible parce qu’en étant loin d’eux, en n’étant pas à la barre, on avait l’impression d’assister à un lynchage. De loin, on se disait « il faudrait qu’ils disent ça ». Mais c’est compliqué parce que tu as beau savoir que tu es innocent, tu sais qu’ils veulent te faire dire « Je suis coupable, j’ai séquestré », et que tout ce que tu peux dire peut se retourner contre toi. Ils ont même été accusés de tuer le dialogue social. Le procureur a appuyé sa réquisition en disant « pour moi si c’est ça le dialogue social, il faut tuer le dialogue social et vous l’avez tué ».

Reynald : La première phrase du procureur, dans sa réquisition, ça a été « Je suis convaincu qu’il y avait séquestration et préméditation ». Mais c’est juste son ressenti, il ne s’appuie pas sur des faits. Alors que pendant une bonne partie de la journée, on s’était évertués à leur prouver le contraire, ils n’ont rien retenu. Il a prononcé une phrase que j’ai trouvée choquante. Quand on lui a dit qu’il y avait des centaines de personnes ce jour-là dans la salle, il nous a dit « oui mais la justice n’a pas le temps d’aller chercher ces 100 personnes ». S’ils étaient cohérents, ils feraient leur travail jusqu’au bout et il y aurait 300 personnes au tribunal.

« Le juge et le procureur cherchaient clairement à ce qu’on se reconnaisse coupables »

Reynald : Ca a été difficile parce que le juge et le procureur prenaient clairement parti. Ils me posaient des questions pour me faire dire que j’avais été l’instigateur, que j’avais empêché les gens de sortir, alors qu’à aucun moment je n’ai fait ça. Je n’ai fait qu’essayer de maintenir les 2 dirigeants en sécurité. On leur a redit d’ailleurs, que si on n’avait pas joué notre rôle de syndicalistes, on ne sait pas ce qu’il serait advenu des deux dirigeants. Parce qu’il y avait des gens dans une telle détresse que je pense que leur intégrité physique était menacée. Et là on aurait pu se retrouver au tribunal, mais pour non assistance à personne en danger. Mais pendant qu’on racontait tout ça, le procureur somnolait.

Ils sont capables d’accusations qui n’ont rien à voir avec la réalité. Le juge m’a dit « M. Jurek Francis, vous étiez partout dans les médias en train de dire ‘on va les garder’ ». Je lui ai dit « Bon déjà, c’est pas Jurek Francis c’est Jurek Frank. Mais surtout, je ne m’appelle pas Jurek Frank mais Jurek Reynald. Jurek Frank c’est un syndicaliste oui, c’est mon frère. Mais que je sache il n’est pas sur le banc des accusés. Vous me faites tenir des propos alors que ce n’est pas moi qui les ai tenus ». Ils se foutent vraiment de la gueule des gens.

« Quand le procureur a requis du sursis, c’était comme si c’était un cadeau »

Gwendoline : Le procureur a dit que c’était des criminels et qu’ils méritaient la prison. Et quand il a requis la prison avec sursis, on avait l’impression qu’il leur faisait un cadeau, comme si c’était lui l’homme bien. Il a dit « je ne vais pas dénigrer le travail de mes collègues mais moi je ne vais pas mettre de la prison ferme, j’estime que du sursis c’est assez ». Comme si ne pas avoir de bracelet électronique, ne pas aller derrière les barreaux, c’était un cadeau et qu’il fallait s’estimer heureux ! Deux ans avec sursis ! Beau cadeau !

Reynald : 24 mois de prison avec sursis, pour quelqu’un comme moi qui n’ai aucun casier, qui n’ai jamais rien fait… moralement c’est compliqué. On se dit qu’il y a vraiment deux justices : une justice pour les gens qui ont du fric et qui dirigent ce qu’ils veulent, et une justice pour les pauvres petits gars comme nous qui nous battons tous les jours juste pour garder notre job.

« Une peine de prison avec sursis, c’est grâce à la mobilisation. Mais ce n’est pas suffisant »

Gwendoline : Après avoir entendu le procureur, je m’attendais à ce qu’il maintienne la peine de prison ferme. Pendant une heure, il a insisté sur les mots « séquestration », « criminels » et « préméditation ». La façon dont il a parlé d’eux était très violente. Finalement, la peine requise a paru incohérente avec son discours.

Reynald : La justice de classe, elle est bien mise en évidence. Mais le fait de revenir à une peine de prison avec sursis, c’est aussi grâce à la mobilisation. Je pense que le gouvernement a tenté son coup, ils ne devaient pas s’attendre à une telle mobilisation et un tel battage médiatique autour de notre condamnation. Mais je pense qu’ils ont voulu prendre le pouls, voir comment les gens allaient réagir s’ils condamnaient des syndicalistes de Goodyear à de la prison. Donc là ils ont été obligés de revenir en arrière.

« On a été très soutenus, et le 11 janvier on entend bien remettre ça »

Reynald : Ca a été une journée éprouvante. En ce qui me concerne, j’étais fortement énervé à un moment donné, j’ai pris sur moi. Mais pour les autres copains, j’en ai vu qui avaient l’air abattus. Parce que nous on est syndicalistes, on a du soutien, mais il y en a 2 ou 3 qui sont juste des sympathisants mais qui ne sont pas syndiqués et n’ont pas le même soutien. Eux je les ai sentis un peu abattus.

Le deuxième coup de massue ça a été quand on nous a annoncé qu’il fallait attendre le 11 janvier pour savoir à quoi on allait être condamnés. Ca va être long. Mais notre avocat pense que c’est plutôt bon signe qu’ils prennent leur temps. On est persuadés que le jugement sera politique, que le juge va prendre en compte le contexte social et donc qu’on aura moins que 24 mois avec sursis. Mais ce n’est pas ce qu’on demande. Même 3 jours avec sursis, pour nous ça serait disproportionné. On se bat pour la relaxe parce qu’on n’a rien fait. On est victimes d’un lynchage politique, c’est tout.

Propos recueillis par Flora Carpentier