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Débats

Il est loin le temps de la prise de la Bastille

Histoire du 14 juillet. Célébration du militarisme impérialiste

Instauré en 1880 par une classe politique qui cherche une armature symbolique à la jeune IIIème République, coloniale et capitaliste, fondée sur la répression sanglante de la Commune de Paris, le 14 juillet est progressivement devenu une fête essentiellement folklorique et dépolitisée. Mais elle continue à sédimenter le récit d’une « certaine Histoire de France ».

Une courte histoire du 14 juillet
En effet, le choix du 14 juillet comme fête nationale ne s’est d’abord pas fait sans heurt : la date comporte d’emblée une ambivalence, entre célébration de la prise de la Bastille (1789) et commémoration de la fête de la Fédération (1790). Et c’est d’ailleurs cette ambivalence qui a permis le consensus de la classe politique en 1880 : chacun voit midi à sa porte, la gauche républicaine célèbre la Bastille, la droite célèbre le consensus national de la Fédération. Quoi qu’il en soit, le 14 juillet reste la date commémorative de la révolution bourgeoise.

Son sens a pourtant parfois oscillé, comme en 1935-1936, où le Parti Communiste l’a utilisé comme contrepoids à la manif des forces fascistes françaises du 6 février 34. Ou comme en 1945 lorsque, à nouveau, le Parti Communiste a tenté d’en faire un moment de cohésion nationale. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quel sens donner à ce 14 juillet 2017, dont on sait déjà qu’il sera l’occasion de commémorer l’attentat de Nice de 2016 et qu’il se déroulera en présence du président des EU Donald Trump ?

Héritage de l’ère Sarkozy

S’il est de tradition de faire du défilé militaire du 14 juillet un moment de publicité des forces de l’armée française, il est aussi courant que la date serve les intérêts de la diplomatie hexagonale, au service de ses multinationales et de ses rapports avec les dictatures qui sont à leur botte : en 2009 on se souvient par exemple que Nicolas Sarkozy avait – pressentiment de solidarité de classe ? – fait venir à peu près tous les dictateurs du monde arabe qui ont affronté des insurrections populaires et ont été destitués depuis – à l’exception notable de Bachar Al-Assad qui continue aujourd’hui à massacrer sa population. Les invités sont fonction des priorités stratégiques et diplomatiques françaises : l’Europe, l’Afrique, le Brésil ont été des invités des dernières fêtes nationales.

Macron, pour son premier 14 juillet, a choisi d’inviter Donald Trump. Le personnage n’a plus besoin d’être présenté, mais on peut quand même se demander ce qui unit les présidents français et américains pour l’occasion, dans la mesure où Trump a récemment fait savoir (le 1er juin 2017) que les Etats Unis se retiraient de l’Accord de Paris, texte produit dans la capitale française à la suite de la grande mascarade de la COP 21 de 2015. Autrement dit, l’invité du jour vient d’imposer un camouflet non seulement à l’ensemble des pays signataires mais plus précisément à la France elle-même qui organisait l’événement. Alors, Macron aurait-il réussi à surmonter son dégoût critique pour les positions et la personnalité de Donald Trump, ou bien a-t-il simplement pris conscience que les intérêts conjoints de la France et des Etats-Unis sont des raisons suffisantes pour renouer le dialogue sous les drapeaux de la fête nationale, indépendamment des frictions existantes sur la durée au niveau interimpérialiste ?

Des intérêts sécuritaires

Pas besoin d’aller chercher très loin les raisons de la diplomatie française : il s’agit bien sûr de sécurité et de « lutte contre le terrorisme » dont les Etats-Unis sont le modèle par excellence, et poussé à son plus haut niveau de technologie. Comme le décrit Giorgo Agamben, depuis 2001 aux Etats Unis, c’est l’état d’exception – l’état d’urgence – qui est devenu la norme du droit. Il suffit de se souvenir que la nouvelle loi antiterroriste présentée par Collomb fin juin sera votée en procédure accélérée le 17 juillet au parlement pour comprendre ce qui anime Macron lors de ce 14 juillet.

La fête du 14 juillet, célébration de la figure bourgeoise de la Révolution française, sert donc cette année les intérêts de l’ensemble des forces de sécurité, armée, police, gendarmerie, engagées dans un double processus de lutte contre le terrorisme – résultat de l’intervention de ces mêmes forces armées dans les conflits et, plus largement, de la politique impérialiste des intérêts français – et de « gestion des foules » puisque l’ensemble des modifications légales depuis le début de l’état d’urgence ont servi aussi à faire obstacle aux mouvements sociaux militants voire à interdire des manifestations. C’est donc toutes les forces de répression que vont célébrer les présidents français et américains, démonstration de force au sens premier du terme, destinée à exhiber les moyens de l’Etat pour contrer toute contestation sociale. Un 14 juillet à lire comme une menace explicite, donc, de la part de chefs d’Etat dont on sait que leur légitimité est fragile, y compris sur le seul plan institutionnel.

Crédit photo : ©Alain Jocard / AFP




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