Culture et Sport

Disparition de Muhammad Ali

« Je ne suis pas un esclave. Je suis Muhammad Ali. »

Publié le 8 juin 2016

Muhammad Ali, né Cassius Marcellus Clay, Jr., est mort vendredi 3 juin 2016. On se souviendra toujours de lui comme « The Greatest », « Le Meilleur », un des plus grands boxeurs de l’histoire, mais aussi comme un combattant pour l’égalité des droits au cœur de l’impérialisme américain.

Carles Vidal et Camille Münzer

Cassius Marcellus Clay Jr.

Né à Louisville, dans l’État du Kentucky aux États-Unis, en 1942, d’une mère femme de ménage et d’un père peintre en bâtiment, tous les deux chrétiens et noirs, il a été initié à la boxe lorsqu’il n’avait que 12 ans. A 18 ans, il gagnait déjà la médaille d’or pour les États-Unis aux Jeux Olympiques de Rome, en 1960. Le jeune Cassius Clay savait déjà qu’il allait être le meilleur au monde et, à son retour, il a été reçu à l’aéroport comme un héros national.

Cependant, entre 1942 et 1960, le Kentucky avait adopté pas moins de quatre lois sur la ségrégation des Blancs et Noirs dans l’éducation, trois dans les transports, trois autres contre la « miscégénation des races », deux lois ségrégationnistes des services de santé, et, inévitablement, une loi électorale, qui s’accumulaient aux normes et jurisprudence racistes antérieures. Surtout, au-delà du contexte juridique du moment, le racisme se trouvait encore en plein essor au Sud des États-Unis dans toutes les sphères de la société. Le jeune Cassius Clay se rendait rapidement compte de cette réalité, mais il était encore loin de questionner consciemment les fondements même de la ségrégation et de l’inégalité.

Dès son retour de Rome, un comité avec les plus grands industriels Blancs de Louisville s’est formé pour financer la carrière du prometteur Cassius à Miami. Qui, d’ailleurs, s’est montré comme un excellent investissement puisqu’entre 1960, le début de sa carrière professionnelle, et 1963, il a réussi à amasser un record de 19 victoires, sans aucune défaite, dont 15 par knockout.

De Cassius Clay à Muhammad Ali

En 1961, il a commencé à fréquenter la « Nation of Islam », organisation politico-religieuse musulmane dirigée par Elijah Muhammad, qui rejetait complètement la notion d’intégration, défendait la création d’un État Noir indépendant des États-Unis, considérait le christianisme comme la continuation religieuse du système esclavagiste Blanc, et l’Islam comme la religion de la libération des Noirs. La NOI se positionnait ouvertement contre la lutte pour les droits civiques et politiques menée, entre autres, par Martín Luther King Jr., qui préconisait l’intégration des Blancs et des Noirs dans une seule société chrétienne d’égalité fraternelle. C’est en 1962, au sein de la Nation of Islam, qu’il a connu Malcolm X, porte-parole, qui rapidement est devenu son mentor politique et un ami proche.

Jusqu’en 1964, tout en ayant derrière lui un record imbattable, Cassius Clay était encore assez peu connu. Contre toute prévision, il a pu fixer un combat contre le champion du monde des poids lourds, Sonny Liston. Comme l’a dit à l’époque le journaliste sportif Robert Lipsyte, « il n’avait pas le droit d’être dans le ring avec Sonny Liston. Il n’avait battu personne d’importance. Il n’avait pas fait ses preuves. » Or, contre toute attente, il remporta le combat par knockout technique. Il était devenu le nouveau champion du monde à 22 ans… Le jour d’après, lors d’une conférence de presse, un journaliste Blanc lui a demandé : « Est-ce qu’elle est vraie la rumeur que tu es un musulman ? Et que tu ne veux pas faire partie de la lutte des droits civils et politiques et l’intégration ? » Ce à quoi il a répondu : «  Non. Je n’ai pas à être ce que tu veux que je sois. Je suis libre d’être ce que je veux être et de penser ce que je veux penser  ».

Le combat contre Liston avait cristallisé les tensions politiques autour de la question noire. Malcolm X l’expliquait ainsi : « Ce n’était pas un combat pour le Championnat des Poids Lourds dans le sens physique. Il y avait plus que ça. J’ai vu tous les évènements historiques qui avaient lieu sur Terre. Le Temps lui-même était du côté de Cassius. » Du jour au lendemain il était devenu un des symboles les plus transgresseurs de la lutte pour la libération et l’autodétermination des Noirs, d’une lutte « pas pour une tasse de café, ou un banc, ou un jeton », mais pour leur « liberté totale ».

Peu de temps après le combat contre Liston, Cassius Marcellus Clay Jr. abandonnait son « nom d’esclave » pour un nom musulman d’homme Noir libre : Muhammad Ali. De surcroit, c’était un affront pour l’opinion publique que le champion du monde des poids lourds ait dénoncé la domination blanche. « S’il était Blanc, on parlerait de lui comme le Garçon Américain »1, a déclaré Malcolm X. Mais c’était encore plus étonnant qu’il ait rejeté aussi le courant dominant de la lutte pour les droits civils et politiques. Il s’était rangé du côté d’Elijah Muhammad et de Malcolm X, et à leur tour ils lui avaient offert leur soutien.

En 1964, Malcom X s’est séparé de la Nation of Islam à cause de divergences politiques autour de plusieurs points clés de la lutte des Noirs aux États-Unis. Il soutenait la formation de groupes d’autodéfense noirs armés, mais aussi le rapprochement avec d’autres secteurs comme celui de la lutte pour les droits civils et politiques. Surtout, Malcolm X avait un discours de plus en plus anticapitaliste, se rapprochant également du Socialist Workers Party, d’héritage trotskiste. Il fut assassiné le 21 février 1965, abattu avant une conférence à New York, sans qu’il y ait une totale certitude des auteurs du meurtre, bien que la culpabilité de la Nation of Islam fût un secret de polichinelle. A ce moment-là, Muhammad Ali se rangea du côté d’Elijah Muhammad, leader de la NOI, et affirma que Malcolm X avait eu ce qu’il cherchait. Néanmoins, le soir même de la mort de Malcolm X, l’appartement de Muhammad Ali prenait feu. En 2004, il est revenu sur les évènements : « Tourner le dos à Malcolm X était l’une des erreurs que je regrette le plus dans ma vie. Je souhaite pouvoir dire à Malcolm que je le regrette et qu’il avait raison sur tellement de choses. »

Dans le contexte actuel, il est important de souligner le rôle et l’importance historique de la Nation of Islam comme organisation noire musulmane. À cette époque, la Nation of Islam était considérée comme une forme extrême et radicale de l’Islam, sa version la plus dangereuse pour l’État, alors que le sunnisme était vu comme sa version pacifique, celle avec laquelle le pouvoir considérait qu’il pouvait dialoguer et qu’il fallait promouvoir dans les pays musulmans. Bien évidemment, aujourd’hui, les rôles se sont inversés. Aux États-Unis comme en Europe, les organisations sunnites sont devenues l’ennemi public numéro un. Par contre, le discours héritier de la Nation of Islam est considéré comme la version domptée de l’Islam, surtout après la mort d’Elijah Muhammad, et que son fils Warith Deen Mohammed, transforme l’organisation en un mouvement islamique plus orthodoxe religieusement, et sans le message de libération noire.

Le combat contre la conscription

En 1966 Muhammad Ali a appris qu’il était classifié comme apte pour être envoyé au Vietnam. A l’époque les afro-américains étaient plus nombreux à être envoyés au front que les Blancs : 64% des afro-américains aptes ont été enrôlés par l’armée, contre seulement 31% des Blancs. Lorsqu’Ali a appris qu’il allait être envoyé au Vietnam, il a prononcé cette phrase restée dans les annales : « Mec, je n’ai rien contre le Viêt-Cong  ! »

A partir de ce moment-là, il a commencé à subir un harcèlement constant de la part des médias et des autorités. Il est mis sur écoute, puis poursuivi en justice. Le gouvernement américain craignait que son exemple soit suivi alors que le mécontentement contre la guerre au Vietnam commençait peu à peu à grandir. Effectivement, en-dehors du bureau de recrutement où il se trouvait, des manifestants criaient : « Si lui n’y va pas, nous non plus ! »

Au départ, Ali justifiait son choix par ses croyances religieuses (Elijah Muhammad, le leader de la Nation of Islam, avait été en prison pendant 4 ans pour avoir refusé d’être mobilisé pendant la Seconde Guerre Mondiale), mais rapidement ses déclarations dans les médias ont pris une tournure politique. En 1967 il déclarait : « Non, je n’irai pas à plusieurs dizaines de milliers de miles loin de chez moi pour aider à tuer et brûler un autre pauvre peuple, simplement pour que continue la domination des maîtres Blancs sur le peuple Noir (…) On m’a prévenu qu’une telle position me coûterait des millions de dollars. Mais je l’ai déjà dit, et je le redirai. Le véritable ennemi de mon peuple est ici. »

Ces prises de position étaient insupportables pour l’establishment américain. La punition devait être exemplaire : Ali fut condamné à cinq ans de prison, dépouillé de ses titres de champion et interdit de compétition. Ce qui va causer un bouleversement au niveau mondial : à ce propos, le journaliste sportif Dave Zirin avait fait remarquer que « le refus d’Ali de combattre au Viêt-Nam a été à la une des journaux dans le monde entier. En Guyane, il y a un piquet de soutien devant l’ambassade des États-Unis. À Karachi, des jeunes pakistanais ont jeuné. Et il y a eu une manifestation massive au Caire. »

Après son procès, il a entamé une lutte de trois ans et demi pour la récupération de son titre de champion du monde. Pendant cette période, il est devenu un véritable militant, intervenant dans des dizaines d’événements dans tout le pays et à l’international. Dans une interview, interpellé par un journaliste, il allait défier l’impérialisme américain et son racisme : «  Je n’ai rien à perdre en défendant mes principes. J’irai en prison, et alors ? Nous avons déjà été en prison pendant 400 ans. »

Ali était loin d’être seul dans cette bataille. John Carlos, l’athlète qui est passé dans l’histoire avec Tommie Smith pour avoir baissé la tête et levé un poing noir lors des J.O. de Mexico en 1968, voyait Ali comme un exemple à suivre. Avant de participer aux Jeux Olympiques, lui et ses camarades avaient menacé de boycotter les compétitions si ses revendications n’étaient pas satisfaites, dont la restitution du titre de champion du monde à Muhammad Ali.

La résistance à la guerre s’intensifiait. Les jeunes qui refusaient la conscription se comptaient maintenant par milliers et les manifestations pour le retrait des troupes devenaient massives. Après l’offensive victorieuse du Têt, menée par le Viêt-Cong, le mécontentement au sein de l’armée commençait à se manifester de manière violente : des soldats américains organisaient des attentats contre leurs propres officiers, plus de 70 ont été tués. Les choses allaient s’améliorer pour Ali car, après une longue bataille juridique à la Cour Suprême, aidé par le mouvement montant contre la guerre du Vietnam, il a finalement été relâché en 1971.

Le retour à la boxe allait être difficile pour lui car il n’était plus sur le ring le jeune et rapide boxeur qu’il était à vingt ans. En deux ans, il fut vaincu deux fois, jusqu’au « Rumble in the jungle  », combat qui allait opposer Muhammad Ali à George Foreman, au Zaïre, en octobre 1974, et où Ali allait récupérer le titre de champion du monde. Avant le combat, dans une interview, il avait déclaré : « Je vais combattre pour […] soulever mes frères qui dorment sur la chaussée aujourd’hui en Amérique. Pour les Noirs qui vivent de l’aide sociale, les noirs qui n’ont pas de quoi manger, les noirs qui ne savent rien du tout sur eux-mêmes, les noirs qui n’ont pas de futur. Je veux gagner mon titre et marcher par les ruelles, me poser autour d’une poubelle en feu avec les alcooliques. Je veux marcher dans la rue avec les drogués, parler aux prostituées. Et ainsi aider beaucoup de monde. » Contre toute attente, Ali est sorti vainqueur d’un match face à un adversaire plus jeune et plus fort que lui. Il était toujours « The Greatest ».

Muhammad Ali après la boxe

En 1975, Ali a abandonné la Nation of Islam tout en restant musulman, puis prend sa retraite en 1981. Après cela, la vie de Muhammad Ali est sujette à discussions. On peut dire qu’elle a suivi le même parcours que les mouvements sociaux qui ont contesté l’ordre social dans les années 1970. Soit ils ont été cooptés par le système, soit ils ont été écrasés. Aux Etats-Unis, la défaite de ceux-ci a emporté une partie de Ali avec eux.

Par exemple, certains ont vu comme une trahison le fait qu’il a été reçu, à ses 63 ans, par George W. Bush à la Maison Blanche pour être décoré de la Medal of Freedom, la plus haute distinction des États-Unis. Ce qui est apparu comme un geste inconséquent de sa part ne s’est pas fait sans controverses, puisqu’il a profité de l’occasion pour faire comprendre au monde que le Président était fou.

Aujourd’hui, on observe une extraordinaire tentative de récupération de la mémoire de Muhammad Ali par tout le spectre politique. Récemment, le candidat-clown Donald Trump lui a rendu un hommage hypocrite. Mais il existe une plus large et sérieuse tentative de « nettoyer » l’image de Mohammad Ali, de le séparer du militant musulman, du militant pour l’autodétermination des Noirs aux États-Unis, et de celui qui a refusé la conscription et les guerres impérialistes.

La lutte que Muhammad Ali a menée il y a 50 ans est toujours d’actualité, aux Etats-Unis, comme en France. Le gouvernement français veut nous faire croire que notre ennemi se trouve en Syrie, en Afghanistan, en Lybie, au Niger ou au Mali, ou qu’il s’infiltre dans des bateaux de fortune traversant la Méditerranée pour « conquérir » l’Europe. En France pourtant, les Noirs et Arabes sont toujours « traités comme des chiens ». Muhammad Ali avait raison lorsqu’il disait que les guerres impérialistes ne servent qu’à entretenir la domination des « maîtres d’esclaves Blancs » sur les autres peuples de la Terre et que notre ennemi se trouve ici et qu’il est bien français.

L’importance du combat d’Ali a traversé les frontières. Nous souhaitons rendre un dernier hommage au « Greatest » avec le chanteur et compositeur Noir brésilien Jorge Ben, reconnu pour son militantisme en faveur du peuple Noir au Brésil. En 1971, il a produit l’album intitulé « Negro é lindo », référence au « Black is beautiful » du mouvement Noir américain, où l’on trouve une chanson en hommage à Muhammad Ali, qui remontait sur le ring après trois ans de lutte :
Salut, Narcisse noir !
Salut, Muhammad Ali !
Salut, ‘Fighting Brother’ !
Salut, ‘King Clay’ !