Monde

Hollande dans les territoires d’outre-mer

La Polynésie, malade du nucléaire et de l’occupation française

Publié le 22 février 2016

François Hollande a achevé ces 21 et 22 février, en Polynésie française, son tour des territoires d’outre-mer, promesse de campagne entamée depuis 2013. Mission accomplie ? Pas pour les habitants de ces régions, toujours sous le coup de l’impérialisme français, quelle que soit la forme qu’il prenne, du DOM-TOM à la « large autonomie », comme c’est le cas pour la Polynésie française. Et c’est vers cette région justement que tous les regards sont tournés. Car les relations entre le territoire océanien et la France sont tendues depuis que cette dernière y a mené sans vergogne des essais nucléaires pendant 30 ans. Les responsables locaux attendent donc Hollande de pieds fermes, espérant mettre la France devant ses responsabilités en matière d’indemnisation des victimes civiles et militaires du nucléaire mais aussi afin de rediscuter de la « dette nucléaire ».

Camilla Ernst

30 ans d’essais nucléaires, des milliers de victimes, 19 indemnisées

Malformations, surnombre de leucémies et autres cancers de la thyroïde, mortalité infantile quatre fois supérieure à celle de la métropole... Telles sont les conséquences sanitaires de la conduite de 193 essais nucléaires en Polynésie française entre 1966 et 1996. Des opérations menées au sein du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), sur les atolls de Mururoa et Fangataufa afin d’agrémenter les recherches françaises et de lui assurer son statut de puissance militaire alors que la compétition faisait rage sur le pan du nucléaire à l’échelle internationale. Une puissance acquise sur le dos des populations locales, qui le payent chèrement depuis, souvent de leur vie. Le tout facilité bien sûr par l’ingérence de l’Etat français en Polynésie comme dans tous les territoires d’outre-mer.

Aujourd’hui encore, on dénombre 540 nouveaux cas de cancers chaque année. Face aux conséquences désastreuses de ces essais nucléaires, les mesures prises jusqu’ici par le gouvernement français ont été plus qu’insuffisantes. A commencer par l’adoption de la loi Morin « relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français » en 2010, aux conditions d’applications ultra-restrictives, au point que sur les 1000 dossiers déposés, seuls 19 ont abouti à une indemnisation. Et pourtant, l’étude des 58 dossiers confidentiels déclassifiés par François Hollande en 2013, comme premier geste sur ce dossier épineux, a montré que les normes et la propreté n’étaient pas appliquées lors des essais.

L’annonce d’une déception à la hauteur des attentes

Les attentes du gouvernement local sont donc fortes, quand le nucléaire constitue le nœud bien emmêlé des relations entre Paris et Papeete. « Nous avons un lourd passif commun qui induit d’importants enjeux de réparation », avertit Maina Sage, députée UDI. Ainsi, le gouvernement polynésien d’Edouard Fritch demande l’inscription du « fait nucléaire » dans la loi organique qui définit le statut de large autonomie du territoire, de sorte que la « dette nucléaire » soit institutionnalisée. Cette dotation annuelle, versée depuis 1996 et dont le montant est débattu chaque année au moment de l’examen de la loi des finances, ne fait que se réduire, initialement de 150 millions d’euros, elle s’élève à 84 millions seulement en 2016.

De leur côté, les nombreuses associations de victimes ont organisé leur propre mobilisation, interpellant la population polynésienne par le biais d’une pétition pour l’organisation d’un referendum sur les essais nucléaires et leurs conséquences , ayant récolté près de 35.000 signatures. Elles demandent également des excuses du gouvernement aux victimes et appellent les polynésiens à manifester pacifiquement le long du parcours du chef de l’Etat.

Mais au-delà des annonces pas grand-chose qui soient à la hauteur des espérances. A l’image de l’agenda présidentiel qui ne laisse aucune place pour un déplacement sur l’atoll de Hao, où l’Etat finance la réhabilitation de l’ancienne base avancée du CEP depuis la mise en évidence de pollutions industrielles. Si dès son arrivée sur le sol polynésien, Hollande rappelait que "Si la France est ce qu’elle est, avec cette capacité de dissuasion, c’est parce qu’il y a eu, pendant une période très longue, des essais nucléaires ; et il est bien légitime que la France puisse réparer un certain nombre de conséquences, qu’elles soient sociales, sanitaires ou économiques", rien de concret n’a pour l’instant été prévu.

Parce que ses intérêts sont avant tout impérialistes...

Depuis le début de sa campagne et tout au long de son mandat présidentiel, Hollande a voulu se poser comme le président des territoires d’outre-mer, en visitant l’ensemble des départements et territoires d’outre-mer, et en nommant pour la première fois une élue ultra-marine, Christiane Taubira, ministre. Aujourd’hui, il maintient l’illusion en allant déposer dès son arrivée sur l’île une gerbe de fleurs sur la tombe du député Pouvanaa a Oopa, ancien défenseur du mouvement anticolonialiste polynésien. Mais ne nous y trompons pas. La France a tout intérêt à conserver sa domination sur ces colonies, camouflées sous une dénomination exotique d’« outre-mer », parce qu’elles lui assurent une présence militaire aux quatre coins du globe, et parce qu’elles sont de véritables zones de tout abus, où l’on peut mener des essais sans considérations pour les conséquences dévastatrices, pour la santé des populations locales ou pour l’environnement.

Avec un taux de chômage de 23% dans la population générale, et de 48% chez les moins de 25 ans, malgré son statut de « large autonomie » depuis 2004, la Polynésie souffre largement de l’occupation française, qui freine son développement propre, réduisant son économie au tourisme et à la pêche. La crise économique se fait ainsi d’autant plus ressentir qu’en métropole, et un ménage sur 5 vit actuellement en-dessous du seuil de pauvreté.

On se souvient des émeutes, à l’initiative des mouvements indépendantistes polynésiens, qui ont eu lieu contre la reprise de ces essais nucléaires en 1995 à Papeete. Aujourd’hui, sans aucune illusion à propos de solutions gouvernementales, c’est dans la rue à nouveau que les polynésiens pourront réclamer la reconnaissance et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires, et plus largement leur droit à l’autodétermination contre l’impérialisme français.