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Analyse économique

La face sombre du « miracle » économique portugais

Depuis environ un an et en particulier ces derniers mois on voit se multiplier dans la presse des louanges des bons résultats économiques portugais qui relèveraient d’un « miracle ». Qu’en est-il vraiment ?

Du point de vue des antilibéraux en tout genre, ce miracle est à prendre dans le sens d’une démonstration réussie d’une alternative à contre-courant de la machine austéritaire dominante de la Troïka, tel David contre Goliath. Du point de vue des pro-austérités dont la Troïka, on préfère parler de «  redressement  » tout en valorisant les réformes austéritaires passées comme cause de ce rebond et en soulignant les fragilités de cette reprise économique. Les uns ne voient que le verre à moitié plein, les autres attendent le moment de retournement économique afin de justifier les vertus de l’austérité au bout du compte. En économie comme en religion, les miracles sont une question d’interprétation. Que se cache-t-il derrière ce miracle économique portugais  ?

Une reprise économique sous une épée de Damoclès

Les principaux indicateurs sont au vert  : croissance, investissement, chômage, déficit. Ainsi le Portugal affiche sur 2017 une croissance du PIB (+2,7%) supérieure à la moyenne de la zone euro (+2,5%), qui se poursuit encore depuis le début de l’année. Et les prévisions sont optimistes, «  l’activité économique va continuer à croître à un rythme soutenu dans les deux prochaines années - au-dessus de la moyenne de la zone euro - avant de converger vers sa croissance potentielle, autour de 1.2 % [c’est la croissance nette des effets de conjoncture lorsque les capacités de production sont utilisées au maximum. A moyen terme, la croissance réelle a tendance à converger vers la croissance potentielle estimée] » selon Apolline Menut, économiste zone euro chez AXA IM.

Derrière cette croissance, le gouvernement portugais met en lumière une forte baisse du chômage (de 18% de la population active en janvier 2013 à 6,7% au 2e trimestre 2018 en passant par une moyenne de 8,9% sur l’année 2017), une réduction du déficit public (ramené à 3% du PIB en 2017), et la reprise de l’investissement (+8,4% en 2017), le ramenant à son niveau de 2011, bien que le niveau global d’investissement au Portugal reste encore faible au regard des autres pays de la zone euro et des besoins du pays notamment en termes d’infrastructures et modernisation technologique.

Ainsi la Geringonça (le trio composé du gouvernement PS soutenu à l’Assemblée législative par le PCP et la Bloc de Gauche lui permettant de gouverner depuis 2015), se définissant comme anti-austérité, présente ces bons résultats comme le fruit de leur politique de relance du pouvoir d’achat depuis deux ans : hausse des petites pensions retraites, dégèle des salaires des fonctionnaires, baisse des impôts pour les ménages les plus pauvres, légère hausse du SMIC de 530 euros à 580 euros pour se fixer à 600 euros prévus en 2019. «  Nous avons prouvé qu’il était possible de tourner la page de l’austérité sans sortir de l’euro  », affirmait le Premier ministre Antonio Costa lors du congrès du PS en mai dernier.

Cette politique aurait donc réussi là où la Troïka a échoué. Si l’on met des œillères, la vision magique de la situation au Portugal s’arrête ici, comme relayée dans plusieurs médias et par les courants antilibéraux comme la France Insoumise qui s’appuie sur le cas portugais  : «  Depuis 2015 néanmoins, refusant les injonctions de la Troïka, une politique de relance (modérée) a été mise en œuvre sous la pression populaire. Elle a permis au pays de se redresser, voyant le taux de chômage diminué de moitié et la dette divisée par trois  ».. Pourtant, si cette politique profite indéniablement en partie aux travailleurs portugais, cette reprise repose cependant sur des contradictions économiques et politiques qui la rendent instable, mais surtout, elle repose sur une austérité déguisée qui ne dit pas son nom au Portugal, rendant le tableau plus sombre.

Les contradictions de la croissance portugaise

La dette et la fragilité du système bancaire

Issue de la crise économique de 2008 et des 78 milliards d’euros empruntés à la BCE entre 2011 et 2014, l’importante dette publique reste le principal indicateur négatif de l’économie portugaise (127 % du PIB). Certes, la dette publique tend mécaniquement à la baisse avec à la réduction du déficit public, mais l’Etat continue de renflouer les banques (24 milliards d’euros en 2017), ce qui témoigne de la fragilité persistante du système bancaire portugais. En particulier la Caixa Geral de Depósitos, la plus grande banque publique portugaise, se trouve toujours dans une situation critique dans laquelle l’Etat vole à sa rescousse une nouvelle fois en 2017 par une recapitalisation de près de 4 milliards d’euros. En échange d’un plan de sauvetage, la Caixa doit réduire ses effectifs et procède ainsi à des licenciements et fermetures d’agences dans plusieurs pays. C’est pourquoi les salariés de la Caixa en France ont fait grève et ont manifesté à Paris en juin dernier.

Ce sauvetage a creusé le déficit public, le portant à 3% du PIB en 2017 au lieu des 1% prévu si l’Etat n’avait pas renfloué la Caixa. De même l’Etat a également renfloué la Novo Banco (issue de la faillite de la Banque “Banco Espírito Santo” entrée en liquidation en 2016) en début d’année à hauteur de 450 millions d’euros, malgré les 4,4 milliards d’euros d’apport en 2014 et l’opération d’assainissement des actifs toxiques.

D’ailleurs, les actifs toxiques persistent encore dans le bilan des banques portugaises. Ainsi le déficit et la dette publics ne sont pas à l’abri de se creuser à nouveau si la situation des banques portugaises venait à s’aggraver dans un contexte international qui reste instable, comme le montre la crise financière soudaine qui secoue la Turquie actuellement. C’est tout un mécanisme de méfiance en cascade qui serait susceptible de revenir et se propager à l’ensemble de l’économie portugaise en cas de crise bancaire.

Une dépendance envers les marchés extérieurs dans un contexte international instable

Au-delà de la vulnérabilité du secteur bancaire, ce retour de la croissance économique repose en grande partie sur un regain des exportations qui représentent 40% du PIB. Autrement dit, l’avenir de cette croissance repose beaucoup sur les fluctuations de la demande des pays qui achètent au Portugal, dont le premier client est le voisin espagnol (25% des exportations) qui, bénéficiant lui aussi d’un rebond de croissance, pour le moment, a tiré les exportations portugaises vers le haut. De plus, si l’euro continue de s’apprécier par rapport aux autres monnaies, les exportations portugaises vers des pays hors zone euro risquent d’en pâtir.

Par ailleurs, le tourisme est le véritable secteur moteur de la croissance portugaise, pesant près de 20% dans la croissance, représentant la moitié des exportations de service, et accaparant 8,2% de la population active dont une grande proportion d’emplois précaires. Problème  : ce secteur est sensible aux chocs externes, ce qui le rend dépendant des choix de destination des touristes, très volatiles selon la conjoncture de leurs pays d’origines, l’évolution des prix des compagnies aériennes, et la situation internationale. Par exemple, en raison du Brexit qui a entrainé une baisse du pouvoir d’achat de la livre, on assiste à une baisse du nombre de touristes britanniques au Portugal, participant à faire chuter les réservations d’hôtels dans certaines régions.

Le manque de main d’œuvre qualifiée et l’émigration des jeunes

La reprise de la croissance économique, des investissements et des exportations reposent essentiellement sur de la production à faible valeur ajoutée, c’est-à-dire sur une main d’œuvre peu qualifiée et donc faiblement rémunérée dans la logique capitaliste, ce qui permet de vendre par la stratégie de la compétitivité-prix. Or ce type de croissance reste limité pour pouvoir se faire une place dans la terrible concurrence internationale.

Pour rivaliser sur les marchés internationaux et assurer une reprise durable, la croissance à coup de «  faibles coûts  » ne suffit pas, il faut aussi miser sur les aspects qualitatifs des produits et le développement technologique, surtout si les salaires tendent à repartir à la hausse. Mais problème  : le pays manque de main d’œuvre qualifiée notamment parce que les jeunes diplômés du pays ont tendance à émigrer vers la France, l’Allemagne et surtout l‘Angleterre à la recherche d’un avenir meilleur.

Ce phénomène devrait d’emblée nous mettre la puce à l’oreille  : si tout va mieux au Portugal, pourquoi les jeunes quittent le pays  ? L’émigration a augmenté de +50% entre 2010 et 2013 et se stabilise depuis à 110000 départs chaque année selon l’Observatoire de l’émigration portugaise.

Deux millions de portugais vivent en dehors du Portugal, c’est-à-dire 20% de la population. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais les jeunes ne voient toujours pas d’avenir dans leur pays tellement ils subissent la précarité sur le marché du travail ainsi qu’un taux de chômage toujours élevé (24%). L’économie portugaise n’est pas capable d’intégrer les jeunes qualifiés et offre des conditions de travail lamentables que le gouvernement PS ne remet pas en cause depuis les réformes austéritaires. C’est là où persiste une austérité déguisée sur le marché du travail au Portugal comme nous le verrons par la suite.

Quoiqu’il en soit, le vieillissement de la population et le phénomène d’émigration entrainent un déclin de la population active et pose une contradiction de taille comme le souligne le rapport économique de l’ambassade de France à Lisbonne : «  L’augmentation des salaires ne suffit pas à retenir les actifs locaux les plus qualifiés, ni à attirer les étrangers ; elle pourrait en revanche pénaliser la compétitivité-prix de l’économie portugaise, si la productivité du travail ne suit pas  ».

Mais la plus importante contradiction relève certainement du demi-mensonge selon lequel le gouvernement PS soutenu par la gauche réformiste, aurait rompu avec l’austérité.

L’austérité déguisée du gouvernement PS

On se trompe à moitié si l’on pense que le Portugal a tourné la page de l’austérité. Le retour de la croissance est aussi en grande partie due au rebond des investissements (+8,4%) en particulier des investissement étrangers attirés par un faible coût du travail et la déréglementation du marché du travail depuis l’intervention de la Troïka, que le gouvernement PS n’a jamais remis en cause. Couplé avec une stabilisation de la colère sociale que la Geringonça, par ses quelques mesures, a canalisée dans le Parlement suite aux fortes mobilisations contre la Troïka entre 2011 et 2013, le Portugal devient le pays européen le plus attractif pour les capitalistes de la zone euro. Selon un sondage paru dans le journal Negócios, 86% des investisseurs considèrent la stabilité sociale comme principal facteur d’attractivité, et pour 77% d‘entre eux c’est le faible coût de la main d’œuvre qui prime. Il n’est nulle question ici de relance de la demande. Au contraire, du point de vue des capitalistes, si les salaires venaient à «  trop augmenter  », sans qu’ils rémunèrent une main d’œuvre plus qualifiée, cela ferait chuter les investissements puisque le Portugal perdrait alors son attractivité.

Le patronat voudrait d’ailleurs que les réformes du marché du travail aillent encore plus loin alors qu’elles ont déjà considérablement dégradé les conditions de travail : assouplissement des procédures de licenciements, baisse des couts de licenciement, baisse du «  coût  » du travail. Regardons en détail sur quoi repose réellement ce miracle économique portugais  :

Pour tous les contrats de travail signés depuis octobre 2013, les indemnités de licenciements ont été scandaleusement réduites de la manière suivante  : 18 jours au titre des trois premières années travaillées puis 12 jours par année travaillée ultérieure, au lieu des 1 mois de salaire de base par année travaillée pour les plus anciens contrats, tout en plafonnant le montant des indemnités de licenciement à 240 fois le SMIC. De plus, la législation élargit désormais le critère de licenciement selon l’ancienneté à d’autres critères qui rendent vulnérables les travailleurs les moins qualifiés, tout en introduisant un critère flou de « performance  » individuelle. Autrement dit, les patrons ont désormais la possibilité de mobiliser plus de «  motifs  » pour licencier, sous bénédiction de la loi.

Concernant la baisse du «  coût  » du travail, deux importants cadeaux pour les patrons  : d’une part la réduction de 25 à 22 jours de congés payés annuels et la suppression de la moitié du montant des primes d’heures supplémentaires  ; d’autre part la mise en place d’un instrument digne de l’esclavage nommé la «  banque d’heures individuelles  », qui donne la possibilité aux patrons d’imposer des heures supplémentaires à chaque salarié individuellement sans les payer, dans la limite de 2h par jour et 50 heures par semaine.

Malgré des réformettes ridicules du gouvernement actuel, telle la taxation des entreprises qui multiplient les CDD (prévue pour 2020…), les capitalistes portugais et étrangers sont rassurés, le gouvernement PS garantit le maintien des instruments de surexploitation des travailleurs mis en place par son prédécesseur. Des possibilités d’exploiter des travailleurs à bas salaire pour en tirer un plus grand profit, de les licencier facilement, le tout tranquillement dans la paix sociale, voilà ce qui attire les capitalistes au Portugal. Voilà sur quoi repose ce «  miracle  » économique  : c’est la combinaison d’une timide relance de la demande sur la base d’une législation du travail ouvertement au service du patronat, qui constitue le cocktail explicatif des «  bons  » résultats économiques. Le Portugal se situe donc à mi-chemin entre un statu quo de là où en était arrivé l’austérité d’un côté, et une timide relance de l’autre. Peut-on vraiment revendiquer cette politique  ?

Il y aurait encore bien à dire sur ce «  miracle  » portugais, notamment sur le principal moteur de la croissance économique, le tourisme et ses AirBnb, qui est dans le même temps facteur d’une bulle immobilière qui gonfle, synonyme de précarité, et cause des milliers d’expulsions chaque année des portugais de leurs logements ainsi que de la flambée des loyers à Lisbonne et Porto. Que dire aussi du cruel manque d’investissement public notamment dans le secteur de la santé et pour entretenir les infrastructures  ? Quoiqu’il en soit, il n’y a ni miracle, ni garantit d’un «  mieux  » à long terme, ni modèle alternatif sérieux.

Le PS tente de composer entre les pressions de sa droite et celles de ses alliés à gauche  ; le Bloc de gauche et le PCP cherchent des compromis avec le PS. Bref, le trio tente de se maintenir dans une logique de compromis permanents. Dans tous les cas, la politique des compromis avec les capitalistes ne peut en aucun cas servir sérieusement les intérêts des travailleurs et des classes populaires portugais. Les grèves des profs, des cheminots, des ouvriers de Volkswagen-autoeuropa et des infirmières, qui ont éclaté cette dernière année, avec des taux de mobilisation impressionnants, annoncent un retour de la lutte de classe au Portugal, qui est la seule capable d’aller plus loin que les demi-mesures parlementaires et de se débarrasser du boulet austéritaire qui continue d’écraser les portugais.

Sources  :

Les Echos

Institut national des statistiques portugaises  (INE)

L’Observador

La France insoumise

Le Parisien

Service économique de l’ambassade de France à Lisbonne

L’Observatoire de l’émigration portugaise

Jornal de Negócios




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