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Tribune issue des premières Rencontres nationales des Travailleurs précaires de l’Enseignement supérieur et de la recherche

« La précarisation de l’enseignement supérieur et de la recherche nous asphyxie »

Publié le 17 juin 2016

Nous republions ci-dessous la tribune issue des premières Rencontres nationales des Travailleurs précaires de l’Enseignement supérieur et de la recherche qui ont eu lieu fin mai et parue jeudi 16 juin sur LeMonde.fr.

Par Gabriel Bortzmeyer au nom du collectif des précaires de l’Enseignement supérieur et de la recherche

« Cela fait cinq ans que je travaille sur ma thèse en histoire, et je ne bénéficie d’aucun financement reconnaissant mon travail de chercheure. Doctorante, je suis aussi vacataire chargée d’enseignement dans une université située à 50 km de chez moi, et mes frais de transport ne sont pas pris en charge par mon employeur. Je suis payée trente euros nets de l’heure, mais le temps passé à préparer mes cours et à corriger mes copies n’est pas pris en compte. Pour bénéficier de cette rémunération, je dois m’acquitter de frais d’inscription en tant qu’étudiante d’une université qui m’emploie sans couvrir ma sécurité sociale et mon chômage. Mon salaire n’est pas mensualisé. Il m’est versé en une fois, environ six mois après la fin du semestre. Ce n’est bien sûr pas suffisant pour vivre, alors je travaille trois demi-journées par semaine comme employée administrative au secrétariat de mon département, sur un contrat de 3 mois, où j’effectue toute seule les inscriptions des centaines d’étudiant.e.s s’inscrivant chaque année en licence. Je me retrouve souvent à avancer sur ma thèse pendant mon rare temps libre. »

« Je suis docteur en sociologie et je postule chaque année sans succès depuis six ans aux postes de maître de conférences. Pour étoffer mon CV et rester dans le coup, j’enseigne à tour de bras et j’accepte les cours dont personne ne veut. J’enchaîne les contrats de recherche aléatoires et les périodes de chômage. Lorsque je décroche un CDD, on me demande toujours de travailler avant le début et après la fin de mon contrat, pour rendre service à l’équipe. Ce contrat n’est jamais signé à temps et je suis souvent payé avec un ou deux mois de retard. Une illustre institution académique est allée jusqu’à me constituer en auto-entrepreneur pour travailler sur un de ses projets de recherche. À chaque fois, ma charge de travail est équivalente à celle de mes collègues titulaires, mais mon salaire, mes droits sociaux et la reconnaissance ne suivent pas. Protester m’exposerait à ce qu’on ne me propose plus de travail. ».

Ces situations individuelles illustrent la précarité qui touche la majorité des travailleurs et travailleuses de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Ces institutions connaissent déjà ce que la loi Travail prépare pour le reste du monde salarial. Enseignants, chercheurs, personnels administratifs, techniques, d’entretien et de sécurité de l’ESR : tous les statuts et corps de métier sont concernés. Nous devenons ainsi progressivement des « prestataires de service » corvéables à merci, et muselés dans leur colère.

Ces conditions sont souvent plus dégradées que dans le secteur privé. Certains des abus devenus habituels – comme l’absence pure et simple de paiement du travail – seraient sanctionnés aux Prud’hommes. Ici, il est mal vu de se plaindre, et toute personne qui s’y risque a de fortes chances d’être débouté et inscrit sur la liste des gens à ne jamais recruter. La docilité s’achète avec le chantage à la carrière et la promesse d’être un jour titularisé. Seulement, les réductions de postes font que cette précarité supposée transitoire devient de plus en plus durable, sinon permanente, sans compter le fait que ces inégalités d’accès à l’emploi favorisent le maintien, dans les positions de pouvoir, d’un entre-soi masculin, blanc et bourgeois. Quand un poste est finalement obtenu, c’est souvent à un âge canonique. L’impossibilité qui nous est faite d’obtenir des conditions de vie stables avant la quarantaine a des conséquences dévastatrices sur nos existences.

La conception managériale de l’enseignement supérieur et de la recherche y est pour quelque chose. L’insuffisance des moyens, la précarité des statuts, la logique du court-terme et le pilotage institutionnel des travaux ne peuvent que dégrader la qualité de notre travail et de nos missions de service public, par ailleurs constamment empêchées par le temps perdu, chaque jour, à compilerdes dossiers de demande de financements, souvent en pure perte. Les récentes réformes des universités et de la recherche n’ont finalement abouti qu’à une mise en concurrence dangereuse de ces institutions. Les présidents d’université ont vu leurs revenus augmenter alors que leurs personnels sont précarisés en masse. Quant aux budgets, ils sont chaque année un peu plus grignotés.

Nous, travailleurs précaires de l’ESR, avons été invisibilisés depuis longtemps, mais notre nombre va croissant. Notre rôle dans la recherche et dans l’enseignement est central. Pourtant, toutes ces conditions font que nous sommes de moins en moins à même d’assurer cette fonction sociale qu’est la production et la diffusion des savoirs. La précarisation des travailleuses et travailleurs de l’ESR signifie aussi la mise à mort d’un enseignement et d’une réflexion de qualité pour lesquels nous continuerons à nous battre. Nous refusons de nous taire plus longtemps. Dans la poursuite de la mobilisation contre la loi « Travail », que nous combattons au même titre que tous les abus décrits ici, nous avons décidé de nous constituer en collectifs locaux fédérés à un niveau national, et regroupant tous les travailleurs et travailleuses précaires de l’ESR – soit prêt de la moitié de ses effectifs. Nos revendications sont aussi simples que réalisables :

1. Titularisation des tous les contractuels et vacataires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche travaillant sur des fonctions pérennes.

2. Création massive et financement public de contrats doctoraux et de postes de titulaires à l’Université et dans la Recherche pour l’ensemble des corps de métiers (enseignants et/ou chercheurs, bibliothécaires, personnels administratifs, techniques et sanitaires), notamment par la réaffectation de l’argent du Crédit Impôt Recherche.

3. Audit public sur l’état de la précarité dans les Universités et les organismes de recherche, et recensement dans les bilans sociaux des établissements du nombre et du poids des contractuel.le.s, des vacataires et des sous-traitants.

4. Mensualisation du paiement des vacataires et des contractuels, et respect du droit du travail (comme l’obligation de signature d’un contrat de travail avant la prise de fonction, et de remise de fiches de paie mensuelles).

5. Fin du travail gratuit et rémunération de toutes les activités invisibles effectuées par les non-titulaires : surveillances d’examens et correction de copies, heures supplémentaires non payées, vacations et activités de recherche non rémunérées, recours abusif aux stages, etc.

6. L’accès au doctorat doit être un droit pour tous : les doctorants doivent être rémunérés décemment pour réaliser leur travail de production de connaissances, sans limitation a priori de la durée des thèses et avec exonération des frais d’inscription.

7. Transparence dans l’attribution des financements de thèse, des postes d’ATER et des contrats post-doctoraux, et dans les procédures de qualification et de recrutement des enseignants-chercheurs : publication des rapports des comités de sélection et motivation individualisée des refus.

8. Allongement de la durée de rattachement des docteurs à leur laboratoire, avec accès aux locaux et aux financements au même titre que les titulaires.

9. Abrogation des critères de nationalité dans l’accès aux postes et financements, et attribution d’un titre de séjour de « travailleur » aux doctorants et docteurs étrangers, afin qu’ils et elles puissent bénéficier des allocations-chômage dues à l’issue de leur contrat de travail.

10. Lutte contre les discriminations systémiques à l’Université et dans la Recherche qui s’appuient sur et qui renforcent les situations de précarité.