Débats

Tribune libre

Comment lutter ? Comment vaincre ?

Publié le 29 juin 2016

« Je voudrais parler ici pour montrer un ennemi du doigt. Cet ennemi, c’est la violence. Ne laissons pas la culture de la violence gangrener la sphère de l’action populaire (…) Mes camarades, la violence ne nous mène nulle part »

Hugo Melchior, doctorant et militant politique à Rennes 2

Depuis le mois de mars, Jean-Luc Mélenchon n’a eu de mots assez durs pour réprouver catégoriquement le recours à la violence protestataire par un nombre conséquent d’opposants à la loi Travail. Se proclamant membre du « parti de la non-violence  », il est allé jusqu’à considérer que celles et ceux qui y recourraient étaient in fine des alliés objectifs du pouvoir socialiste, faisant ainsi sienne la rhétorique du PCF des années 1968, à l’époque où ce dernier fustigeait de façon récurrente les agissements des groupements dit « gauchistes » (trotskistes, maoïstes) : « Ces gens servent nos adversaires. Ils rendent notre tâche plus difficile.  »

Ces prises de positions ne sont ni nouvelles, ni surprenantes. Elles émanent d’un homme et militant de gauche qui considère, et c’est une position politique qui a toujours été défendue au sein du mouvement ouvrier français et européen depuis la fin du XIXe siècle, que seul le suffrage universel intégral, seules les élections régulières et seule la voie parlementaire peuvent permettre, à un moment donné, une occupation de la « maison du pouvoir » par les forces politiques portant un projet de transformation révolutionnaire de la société capitaliste. Mais il n’en demeure pas moins qu’elles sont révélatrices de la difficulté d’appréhender sereinement la question des formes d’actions à entreprendre dans le cadre d’une action collective.

Comment lutter ? Comment vaincre ? Que faire pour réussir à infléchir le rapport des forces en faveur des protestataires, et ainsi triompher d’un gouvernement voulant, par exemple, imposer une réforme constituant une étape supplémentaire dans le processus historique de réorganisation néolibérale du travail en cours depuis les années 1980 ? La question des modalités d’actions auxquelles décident de recourir les acteurs politiques pour obtenir la satisfaction de telle ou telle revendication, fut-elle strictement négative comme le retrait d’un projet de loi, a toujours occupé une place centrale dans le champ réflexif contestataire.

Caractère transgressif

En 2016, dans le cadre de la mobilisation contre la loi Travail, chacune des personnes mobilisées a pu être amenée à s’interroger sur le bornage du champ des actions possibles, à se poser la question des choses à faire collectivement pour rendre la situation intenable politiquement pour le gouvernement et par là-même l’obliger à venir négocier les conditions de sa défaite. Dans le cadre de ce débat épineux, faisant souvent l’objet d’âpres discussions entre celles et ceux qui décident à un moment donné d’« agir ensemble contre », le problème du rapport à la légalité se pose nécessairement.

En effet, dans le répertoire d’action traditionnel du protestataire, il existe des modalités d’action qui relèvent de la notion de « délinquance politique ». Elles se caractérisent d’abord par leur caractère transgressif à l’égard du droit positif, indépendamment d’ailleurs de leur nature pacifique - occupation collective sans titre de lieux privés ou publics, actions de perturbations par la seule force du nombre du fonctionnement normal de réseaux ; ou violente : déprédations contre des symboles du capitalisme (banques, agences immobilières, boîtes d’intérim...), confrontations physiques avec les forces de l’ordre en tant qu’agents de la puissance publique.

Tous ces actes appartiennent à un même sous-ensemble car ils sont autant de violences volontaires faites à la loi en vigueur. En y recourant, les personnes concernées décident de se placer délibérément en marge de la légalité, refusant par là-même de se conformer en permanence aux règles du jeu structurant le champ politique. Elles refusent a priori le « légalisme intégral », et même pour certaines d’entre elles le « pacifisme intégral », au risque de s’exposer, en retour, à des réactions coercitives de la part de l’État, qui cherche à sanctionner ces comportements politiques délictueux par la médiation de la police et de la justice.

Contraindre l’État

Le recours à des modes d’action délinquants repose sur le postulat selon lequel leur répertoire ne doit pas être subordonné a priori au seul respect du cadre de légalité établi. Du moins, si l’on veut pouvoir rendre, à un moment donné, la situation intenable, intolérable, insupportable pour l’autorité publique ou privée à laquelle l’on décide de s’affronter ; et ce pour voir satisfaites ses revendications.

Ces acteurs politiques délinquants récusent autant le légalisme intégral que le pacifisme intégral qu’ils considèrent comme des postures qui condamnent ceux qui les assument à la défaite. Ils entretiennent ainsi un rapport opportuniste, instrumental, manipulatoire à cette violence protestataire, au sens générique du terme. Elle s’insère dans un rapport de force donné, et plus largement dans une « stratégie de la tension » qui vise à organiser un profond désordre dans la société capitaliste pour contraindre l’État.

La violence n’est que rarement présentée comme une fin en soi par les militants, comme se suffisant à elle-même. Elle est utilisée d’abord en vue d’atteindre des objectifs politiques prédéfinis, comme le retrait d’un projet de loi. Elle est aussi employée en fonction de son efficacité supposée, par rapport aux bénéfices que les acteurs espèrent pouvoir obtenir, comme contraindre les décideurs à venir négocier, afin qu’un retour « à la normale » puisse s’imposer.

Celle-ci peut, évidemment, avoir des effets contre-productifs si les nuisances recherchées conduisent à retourner à un moment donné une partie importante de l’opinion contre les contestataires, quand elles en viennent à franchir les seuils d’acceptabilité sociale. Ou encore si elles deviennent, malgré elles, le terreau sur lequel se développent des politiques répressives qui entraveront en dernière instance l’expression de la contestation sociale, même dans sa forme légale et pacifique. On pense évidemment aux « lois scélérates » de 1893-1894 qui furent votées en réaction à la stratégie de la « propagande par le fait insurrectionnel » mise en œuvre par des militants anarchistes en France comme dans le reste de l’Europe, mais aussi à la loi anti-casseurs de 1970 que de nombreux juristes qualifièrent de « monstruosité juridique » du fait qu’elle gravait dans le marbre du droit positif français le principe de « responsabilité pénale collective », tout à fait contraire à la tradition républicaine en matière pénale.

Ces modes d’actions illégaux peuvent avoir, par ailleurs, d’autres fonctions sociales comme celle d’exécutoire - autrement dit de « décharge d’agressivité » permettant de canaliser, de libérer, de rendre remarquable un ressentiment accumulé envers celles et ceux qui décident d’y recourir.

La force du nombre

Ainsi, il apparaît, notamment dans le cadre des mouvements sociaux traditionnels, comme celui contre la loi Travail, que la violence protestataire est appréhendée par les militants assumant la « délinquance politique » le plus souvent comme un moyen parmi d’autres de conduire un conflit. Les acteurs qui décident d’y recourir le font en cherchant à l’associer à d’autres modes d’actions légaux et pacifiques. C’est le cas des manifestations de rue autorisées qu’ils cherchent à rendre remarquables par le nombre de participants afin de démontrer le caractère massif de l’opposition, ou encore pour œuvrer à la paralysie de la vie économique. Leur mot d’ordre pourrait être : « La violence protestataire sans laquelle la force du nombre est impuissante. La force du nombre sans laquelle la violence protestataire est funeste. »

Ils s’efforcent ainsi de trouver un équilibre - chose ô combien difficile - entre ces modes d’actions délinquants et des formes d’actions reconnues et acceptées par l’État de type démocratique, afin de créer les conditions du succès politique pour les contestataires.