Monde

Mobilisations et crise au Brésil

Le PT, l’extrême gauche et les manifs anti-coup d’Etat

Publié le 7 septembre 2016

Dimanche, les rues des principales villes du Brésil ont retenti au son des slogans anti-Temer, le président putschiste qui a destitué Dilma Rousseff. Mais d’intenses débats parcourent la gauche brésilienne, Parti des Travailleurs en tête, autour des prochaines étapes.

André Augusto, Esquerda Diário

La validation par le Sénat du coup d’Etat qui a sanctionné officiellement la destitution de Dilma Rousseff change radicalement l’échiquier politique du pays. Ce que montrent également les manifestations de dimanche, appelées par les mouvements sociaux et par la CUT - le principal syndicat du pays, lié au PT - c’est que le gouvernement Rousseff a conduit ces dernières années une politique austéritaire extrêmement dure, et que les directions bureaucratiques des centrales syndicales comme la CUT ou la CTB ont empêché que le monde du travail affronte les différentes mesures d’ajustement.

Jusqu’à hier, le PT, quant à lui, utilisait le slogan « Temer dehors » [« Fora Temer »] pour cacher sa volonté de canaliser le mouvement. Aujourd’hui, après l’officialisation du putsch, le PT tente de réutiliser le slogan « Élections directes tout de suite » [« Direitas Já »], slogan très populaire qui remonte à la lutte contre la dictature, pendant les années 1980, lorsque le mouvement ouvrier et populaire exigeait la tenue d’élections libres. À présent, néanmoins, le PT lui donne un autre contenu : « pour des élections anticipées ». L’Exécutif National du PT vient de valider cette orientation et le parti de Lula et de Dilma Rousseff va l’utiliser pour essayer de transformer la colère et le rejet du coup d’État en une simple rampe de lancement en vue des élections municipales du mois prochain et, surtout, en vue du scrutin présidentiel de 2018.

« Direitas já » est synonyme, pour la direction du PT, de « Lula Já », visant à conforter la candidature de l’ancien-président, éclaboussé lui aussi par des scandales de corruption, ou en tout cas à mettre en place un nouveau gouvernement austéritaire qui serait, à la différence de celui de Temer, issu de « la légitimité » des urnes. C’est notamment ce qui est ressorti du discours des deux principaux orateurs lors du meeting de fin de manifestation à São Paulo, ce dimanche. Il s’agit de Vagner Freitas, de la CUT, qui intervenait au nom du Front Brésil Populaire, et de Guilherme Boulos, du Mouvement des Travailleurs Sans-Logis (MSTM), qui a pris la parole au nom du « Front du Peuple qui n’a pas Peur » [« Povo Sem Medo ».

Le PT, à travers « Direitas Já », a concocté une nouvelle formule pour tenter de remettre en selle le régime actuel, établi après la chute de la dictature, en 1988, grâce à un pacte avec la droite ; et ce à travers de nouvelles élections. De cette façon, le PT s’attache à canaliser la colère existant contre le coup d’État et les mesures d’ajustement passées et actuelles en attente des élections d’octobre, et cherche ainsi à bloquer toute perspective immédiate et sérieuse de lutte.

Cependant, les manifestations de dimanche ont également montré que le PT n’est pas en mesure, aujourd’hui, de faire coïncider le ras-le-bol contre Temer avec sa propre ligne politique. Si le slogan « Direitas Já » a pu être repris, le secteur indépendant qui a manifesté contre la droite au pouvoir est potentiellement bien plus important. Quoi qu’en dise la direction du PT, pour de larges secteurs, « Dehors Temer ! » n’est plus synonyme de « Direitas Já ».
Ce qui, dans l’immédiat, est en jeu, c’est donc le contenu qui sera donné à ce même slogan, « Dehors Temer ! ».

Le Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs, qui anime Esquerda Diário, a participé aux mobilisations de dimanche à travers une politique indépendante, aux côtés d’autres secteurs ; et nous avons bataillé de façon à ce que la manifestation contre la droite s’exprime de façon autonome du PT et de sa consigne de « Lula Já ». Nous avons été la seule organisation d’extrême gauche à exiger conséquemment que la CUT et la CTB en finissent avec leur passivité et appellent à la tenue d’AG sur les lieux de travail pour organiser un plan de lutte sérieux, avec des grèves, des débrayages et des piquets, pour construire la grève générale contre l’offensive actuelle du gouvernement Temer, à travers les méthodes qui sont celles du monde du travail.

La plupart des autres organisations d’extrême gauche qui ont participé à la mobilisation, à commencer par le PSOL (avec, en son sein, le MES, NOS, la LSR, RUA, APS et 1° de Maio) et le MAIS ont toutes appelé à des « élections générales » et en sont même arrivées à reprendre les slogans de la bureaucratie syndicale, à l’instar de « Direitas Já ». La consigne « d’élections générales » est un horizon partagé tant par ceux qui ont justifié le coup d’État institutionnel, à l’instar du PSTU, que par ceux qui s’y sont opposés, comme le MAIS ; mais ne permet pas de se différencier des secteurs de la droite bourgeoise qui ne trouvent pas leur compte dans le gouvernement Temer, tels que l’ex-candidate des Verts, Marina Silva. Mais cette consigne est également applicable au « Lula Já » défendu par le PT, qui essaye de recomposer le régime avec ces mêmes secteurs de droite hostiles à Temer. En voulant changer les politiciens sans remettre en cause les règles du jeu, l’extrême gauche continue à soutenir une politique qui, en dernière instance, légitimera les attaques austéritaires par le biais des urnes et qui fait le jeu (électoral) de la bureaucratie du PT qui, plus que jamais, tente de brider et de paralyser toute action indépendante que pourrait entamer le monde du travail et dévier sa colère en direction d’une campagne de soutien à Lula.

Le MES, le courant de l’ancienne candidate du PSOL aux présidentielles, Luciana Genro, combine cela à un soutien absolument honteux apporté au parti des juges, ceux-là mêmes qui ont soutenu le coup d’État institutionnel. Le MES exige en effet que se poursuive l’Opération « Lava Jato » à travers laquelle Dilma Rousseff a été mise en accusation puis destituée. Le MES en arrive même à soutenir les « mesures contre la corruption » présentées par le magistrat de droite Sérgio Moro, l’un des cerveaux de « Lava Jato ». Ce que cherche Moro, c’est de substituer un schéma corrompu dominé par le PT par un nouveau modèle de gouvernement, de droite cette fois-ci, une droite brésilienne tout aussi corrompue que le parti de Lula.

La poursuite de l’Opération « Lava Jatos », la réforme politique en cours qui empêche l’extrême gauche de se présenter aux élections et le slogan appelant à des « élections générales » (qui n’est qu’une des expressions du « Direitas Já » défendu par le PT »), aucune de ces trois propositions n’est capable d’apporter une solution, sur la gauche, à la profonde polarisation sociale et à la crise organique que traversent le Brésil. L’extrême gauche, en revanche, devrait concevoir le combat contre les putschistes en toute indépendance du PT et en s’opposant à la bureaucratie syndicale. C’est sur cette base, d’ailleurs, que le MRT soutient la candidature anticapitaliste de Diana Assunção, dirigeante du Syndicat des Travailleurs non-enseignants de l’Université de São Paulo (SINTUSP), sur les listes du PSOL. Cette candidature se place du point de vue de la nécessité de défendre un plan de lutte sérieux auquel les centrales syndicales devraient appeler. Ce serait la base nécessaire pour imposer, à travers la mobilisation, une nouvelle Assemblée Constituante, dans une perspective anticapitaliste, qui serait capable de remettre en cause le régime pourri issu de la transition de 1988 et qui commencerait à battre en brèche les privilèges et la corruption, imposant le non-paiement de la dette publique, l’élection révocable de tout juge et responsable politique et qu’ils touchent le même salaire qu’un enseignant. Cette Constituante permettrait de placer au cœur des débats les questions qui affectent la grande majorité des classes populaires et du monde du travail au Brésil, à savoir la question du droit à la santé, à l’éducation, au logement et à l’emploi, et qui en finirait avec la subordination du pays à l’impérialisme à travers les mécanismes de la dette.

L’ensemble de ces consignes peut permettre de « perforer » les institutions de la démocratie au service des riches et de remettre en cause leurs privilèges, eux qui bénéficient de ce système qui a généré, ces dernières années, près de 12 millions de chômeurs. Ce serait l’un des biais possibles pour préparer les conditions de la substitution de ce régime par celui d’un gouvernement des travailleurs.

Trad. CT