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Politique

Le rouge est ma couleur…

Le drapeau Bleu Blanc Rouge est-il soluble dans la gauche ?

On voit partout du tricolore. Pas un meeting dans lequel on n’agite pas le drapeau français. Et pas qu’à droite et à l’extrême droite. Désormais, c’est également devenu un signe de ralliement de la France insoumise.

Il fut pourtant une époque où le drapeau tricolore, comme tout drapeau national d’un pays impérialiste, c’est-à-dire dominant, ne faisait pas partie de l’ADN de la gauche. L’une des premières mesures de la Commune de Paris, à laquelle se réfère pourtant le candidat de FI, a été précisément de l’abolir au profit du drapeau rouge : déjà en 1871, le drapeau tricolore avait trop traîné dans les caniveaux de l’histoire, depuis les guerres napoléoniennes en passant par les premières conquêtes coloniales et la répression des ouvriers par la république, en juin 1848. Pour celles et ceux qui étaient partisans de la République universelle, démocratique et sociale, il était impossible de faire semblant que le drapeau bleu-blanc-rouge était encore celui des révolutionnaires de 1793.

C’est bien parce que la gauche et le mouvement ouvrier portaient en eux, chevillée au corps, l’idée que les prolétaires n’avaient pas de patrie, au sens où ils n’avaient pas d’intérêts à partager avec leurs exploiteurs mais tout un monde à conquérir s’ils unissaient leurs forces, que se sont constituées les Internationales, à commencer par la Première en 1864. C’est la trahison des principes de cet internationalisme qui a mené les communistes à décréter la mort de la IIème après que les députés sociaux-démocrates avaient envoyé à la boucherie des millions de prolétaires pendant la Première Guerre mondiale.

Pendant des décennies, donc, l’idée d’une communauté d’intérêts entre les exploité-e-s, par-delà les nations, et d’un antagonisme radical avec « leurs » exploiteurs, leur patronat et leur gouvernement, a été le point cardinal qui a guidé la gauche. En témoignent les grandes pages du mouvement ouvrier, l’une des plus connues étant celle des volontaires internationaux ayant servi dans les centuries et les brigades, en Espagne, contre le franquisme, expression de la montée du fascisme dans les années 1930.

Mais les grandes pages de la gauche, c’est aussi la solidarité indéfectible avec les luttes des peuples colonisés, contre nos propres gouvernements, de l’Indochine à Madagascar en passant par l’Algérie ou, plus proche de nous, les grands mouvements de solidarité dans les années 1960 et 1970 avec le Vietnam.

Mais la bourgeoisie n’a jamais renoncé à nous bourrer le crâne. Plus que jamais, il nous est dit que nous aurions davantage en commun avec un Bernard Arnault, patron de LVMH, ou Carlos Ghosn, PDG de PSA, qu’avec les migrants qui fuient les guerres, qu’avec les militant-e-s qui se battent dans le monde arabe, à commencer par la Tunisie et l’Égypte, contre la contre-révolution, qu’elle soit « démocratique » ou qu’elle prenne le visage d’un maréchal-président.

Sans que cela soit une nouveauté, car c’était déjà le cas de la campagne du Front de gauche en 2012, Mélenchon, de son côté, nous présente un drapeau tricolore et une République une et indivisible qui auraient encore des vertus révolutionnaires. Plus encore, on chante la Marseillaise et c’est le BBR qui prime dans les rassemblements de la France insoumise, dont l’un des axes centraux est le «  protectionnisme solidaire pour protéger nos emplois ».

Certes, ce n’est pas la première fois qu’à gauche on « oublie » l’internationalisme et que l’on prône l’idée que « produire français » c’est défendre le pain des travailleurs français. C’est la propagande qu’a servie le PCF, au sortir de la guerre, tour à tour en soutien à de Gaulle et à la « reconstruction », alors que c’était la révolution qui était à l’ordre du jour, puis dans le sillage d’un anti-américanisme fonctionnel aux intérêts de l’URSS stalinienne pendant la guerre froide.

Mélenchon et ses soutiens, économistes et experts, nous resservent les fausses bonnes idées qu’il faudrait commencer d’abord « chez nous » avant de passer à un changement plus global. Sous couvert de drapeau tricolore, le protectionnisme « solidaire » est en fait solidaire de ceux qui accumulent, ici, des profits, et sont souvent les patrons des grandes multinationales qui délocalisent et produisent pour des salaires de misère, ailleurs. Plutôt que de défendre l’idée que nous n’avons aucune confiance à faire dans les patrons et qu’il faudrait que nous prenions nos affaires en main, en lien avec celles et ceux qui, par-delà les frontières, veulent renverser la table, ils nous disent que nous aurions quelque chose à gagner à « produire français  » ou européen, contre les « Allemands  » ou les «  Chinois ». C’est l’idée, en dernière instance, qu’il y aurait « un peuple » qui devrait se rassembler par-delà nos divisions de classe.

Cela revient non seulement à hypothéquer toute idée de changement et à nous rattacher aux intérêts du « bon capital » contre le « capital spéculatif », coupable de « licenciements ou délocalisations boursières ». Cela revient également à filer le train de ceux qui, sur ce terrain du nationalisme hexagonal, défendent un projet de division de notre classe entre Français de souche et immigrés, Français et étrangers, pour mieux servir les intérêts du Medef. La logique est la même.

Dans l’entourage de Jean-Luc Mélenchon, on théorise ce choix. C’est ce que prône Chantal Mouffe, en justifiant, à sa façon, que le dépassement des vieilles notions de classe et, par conséquent, de gauche et de droite, doit se faire au profit d’une défense du peuple contre les élites, voire de la nation contre Bruxelles. À ce jeu-là, nous nous désarmons. À ce jeu-là, nous faisons le lit de ceux qui, à droite et à l’extrême droite, n’hésiterons pas à faire dans la surenchère populiste pour mieux briser notre force sociale.

Cette force, nous l’avons vue à l’œuvre au printemps dernier : nous aurions pu aller beaucoup plus loin si, en lieu et place de journées saute-mouton, nous avions fait seulement 48 ou 72 heures de grève, tous ensemble. Car dans les cortèges, dans les boîtes, nous étions « ensemble » et face à nous, il y avait un gouvernement, vent-debout, une bourgeoisie bien consciente de ses intérêts à casser le Code du travail et une police chargée de défendre l’ordre établi.

Notre seul drapeau, c’est celui du monde du travail, de la jeunesse et des classes populaires. Ce n’est pas celui qui a envoyé nos anciens au casse-pipe, qui flotte sur des administrations qui proclament à chaque heure le mensonge d’une liberté pour certains, d’une égalité qui n’existe pas et d’une fraternité illusoire. Notre seul drapeau, c’est celui de notre camp social. Dans ces élections qui ne changeront pas nos vies mais nous permettent de lancer un message en direction du Medef, nous écrirons sur notre drapeau que nous ne laisserons pas faire et que, quelle que soit la couleur du prochain gouvernement, nous aurons à nous battre. Le drapeau de la gauche anticapitaliste, le drapeau de notre camp ne sera jamais tricolore. Et dans les urnes, dimanche, il prendra les couleurs de l’extrême gauche et de Philippe Poutou.




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