Politique

Manifestation loi Travail. Sursis ou prison ferme, 10 manifestants condamnées

Le procès des « casseurs »

Publié le 17 juin 2016

C’est dans un contexte social particulièrement tendu que se sont tenus le jeudi 16 juin les procès des personnes interpellées deux jours plus tôt lors de la manifestation du 14 juin 2016. Une série d’interpellations qui s’étaient d’ailleurs déroulée de manière tout-à-fait arbitraire. Parmi les dix personnes, interpellées mardi, trois ont été condamnées à des peines de prison ferme, les autres ayant pris du sursis.

Mardi 14 juin, fin de la manifestation contre la loi Travail. L’accès à l’esplanade des Invalides est coupé de tous les côtés par les CRS, avec des grilles anti-émeutes du côté de la Seine. En dépit de quelques gazages, beaucoup parviennent à sortir. Vers 18h, il ne reste plus que 200 personnes environ, qui cherchent à franchir les barrages de policiers. Les CRS, les bacceux et gendarmes mobiles sont toujours présents, en lignes. Ils avancent vers la foule, qui recule vers la sortie boulevard des Invalides d’un côté, rue de Grenelle de l’autre. Les forces de l’ordre procèdent aux fouilles, un attroupement se crée donc à l’une des deux sorties. C’est à ce moment qu’a lieu une charge très violence de la BAC et des gendarmes, qui utilisent matraques et gaz pour disperser et repousser la foule et procède ainsi à plusieurs interpellations.

Tous ceux qui comparaissent ce jeudi soir, après une longue journée d’audiences commencée à 13h, ont été emmenés au poste à ce moment-là. Sur le banc des accusés, des profils sociaux assez variés, des personnes venues d’un peu partout pour manifester : l’un recherche une formation de maçon, un autre travaille en mission intérimaire au champ de Mars, un troisième est venu d’Allemagne. Egalement présents un étudiants en lettres à Paris, un autre en philosophie à Brest. Tous doivent répondre du même type d’accusation : avoir lancé un projectile sur un CRS, ou blessé un agent des forces de l’ordre, être restés sur l’esplanade après une sommation de dispersion -qui n’existe que dans l’imaginaire de la police.

Le premier d’entre eux reconnait avoir donné un coup de pied lors de son interpellation, mais avoir subi des propos racistes et reçu des coups. Des faits qui nient les agents concernés. Il sera condamné à de la prison ferme.

Plus tard, c’est un jeune homme d’origine tunisienne qui passe à la barre. Il est en mission intérimaire dans la zone Euro du Champ de Mars. Lui aussi est accusé d’avoir lancé un projectile sur un CRS. Il nie les faits, mais sa défense est maladroite, et son casier déjà alourdi par une condamnation pour violence envers un contrôleur de la RATP, deux ans plus tôt. Le jeune homme est extrêmement angoissée à l’idée d’aller en prison, de gâcher sa vie en ayant un casier judiciaire qui l’avait déjà empêché d’intégrer une formation de pompier. L’émotion est palpable. Il sera condamné à trois mois fermes, mais avec un aménagement de peine. Trois mois fermes pour une audience qui aura duré peut-être une demi-heure, avec une défense mal préparée. Exemple typique de la brutalité des comparution immédiates, qui condamnent injustement des personnes qui sont souvent les premières victimes du système, alors que les casiers judiciaires ont un impact certain sur la vie professionnelle.

C’est ensuite un étudiant en Lettres qui comparait. Les faits ne sont pas évoqués. L’avocat demande un délai pour préparer sa défense, et insiste comme plusieurs autres sur les conditions de détention particulièrement difficiles, avec des policiers qui ont utilisé « des mots qui ne font pas honneur à notre République », des interrogatoires qui se déroulent parfois à 3h du matin, des cellules minuscules et surchauffées avec trois matelas pour six personnes, de la lumière et du bruit pour empêcher de dormir, parfois pas de repas…. Tous dénoncent également la répression, non pas de « casseurs » mais de manifestants : « M. G. n’était pas en marge de la manifestation, il était dans la manifestation, il recherche une formation maçon, lui aussi se sent concerné par la loi Travail ».

Dans tous les dossiers, parfois vides, on relève pourtant des incohérences, notamment dans les descriptions que font les policiers des personnes ciblées, des témoignages divergents sur les circonstances de l’interpellation. Comme le rappelait d’ailleurs une des avocates, « il arrive aussi que les policiers se blessent tout seuls ! » De toute évidence, l’idée n’était pas de déterminer la véracité des faits pour établir une condamnation juste, mais bien de juger des manifestants pour leurs idées.

L’ensemble des procès semble être une parodie, une mise en scène ayant pour but d’intimider, de faire peur, et de trouver des boucs-émissaires pour justifier la répression, ce qui n’est bien sûr pas sans évoquer les déclaration de Bernard Cazeneuve en visite à Rennes, qui avait annoncé le lendemain de la manifestation que « la fermeté sera totale ». Pourtant, face à ces procès arbitraires, le Parisien titre « Drôles de casseurs », tandis qu’une des avocates interpelle les juges : « Est-ce qu’on peut faire du Droit dans cette salle d’audience ? »