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Jeunesse

Sélection à l’université

Licence modulable, « contrat pédagogique » : vers une université soumise aux intérêts privés

Le gouvernement a récemment dévoilé son projet concernant l’Enseignement Supérieur. Entre autres mesures en germe dans ce « Plan Étudiants », une licence modulable et un « contrat pédagogique » qui auront comme effet immédiat d’empêcher les jeunes issus des milieux les plus défavorisés de poursuivre leurs études.

Le gouvernement publiait ce lundi son « Plan Étudiants » -. Un de ses projets pour l’université : « une licence transformée, personnalisée et modulable (+ ou – 3 ans) qui prendra mieux en compte leur parcours et leurs aspirations et qui pourra être plus professionnalisante ». Sous ces mots édulcorés se cache la casse de l’université telle qu’on la connaît et qui restait, en théorie, « ouverte à tous ».

Des licences « modulables »

Derrière le terme de licence « modulable » se dessine la possibilité de choisir différentes UE (unités d’enseignements) ou « modules ». Les parcours-types par discipline seraient remplacés par une série d’UE et de modules que l’étudiant pourrait choisir selon, en théorie, ses affinités ou son projet. Dans les faits, cela risque très fortement de remplacer une licence où le savoir délivré est assez approfondi et permet d’avoir un diplôme reconnu par d’autres universités, par une série de compétences très spécifiques correspondant pour beaucoup aux besoins du patronat. Exit, donc, l’idée que l’université devrait permettre à chacun d’accéder à un savoir critique.

Ce type de licence très « ouverte » où il existe donc des UE équivalentes dans d’autres domaines est la porte ouverte à la réorientation d’étudiants vers des matières sans aucune cohérence avec leur projet initial. Au vu des faibles capacités d’accueil de certaines disciplines (phénomène engendré notamment par la baisse des moyens alloués par l’État aux universités et le faible subventionnement des filières jugées non rentables), il sera tout à fait possible que l’étudiant, n’ayant pas le choix, doive se diriger vers des UE ayant une plus grande capacité d’accueil ou étant tout simplement en manque d’effectifs, pour remplir son année.

Cette « modularité » doit permettre aux enseignements d’être adaptés au profil et aux besoins des étudiants, les licences pouvant être validées en 2, 3 ou 4 ans selon le niveau de l’étudiant. Si les modalités restent encore très floues, ce qui est certain c’est que l’obtention d’un diplôme en quatre ans sera destinée aux étudiants les moins « performants », c’est-à-dire les étudiants obligés de travailler à côté de leurs études, et issus le plus souvent des classes populaires.

Et ce qui n’est pas dit dans le « Plan Étudiants » mais qui est présent dans le rapport du think tank Terra Nova, qui a fortement inspiré le gouvernement, c’est la question des modalités de validation des modules. Aujourd’hui le système de compensation permet aux étudiants de faire la moyenne de toutes leurs UE pour valider leur semestre. Dans le projet de Terra Nova, chaque module doit être validé individuellement pour pouvoir accéder au module supérieur. On imagine aisément que plus le nombre de modules validés est grand au cours d’une année, plus la valeur du diplôme est grande. Un moyen efficace de faire le tri entre les étudiants issus de milieux aisés qui peuvent financer leurs études sans travailler et les autres, qui bénéficieront, au mieux, de diplômes au rabais, au pire seront poussés vers la sortie. Un moyen de laisser la sélection sociale s’opérer de fait.

Un « contrat de réussite pédagogique », soit la sélection partout, tout le temps

Cette modulation de la licence devra se faire sous le contrôle d’un directeur d’études par le biais d’un contrat de réussite pédagogique. Sous le prétexte d’un meilleur accompagnement dans les études, le gouvernement veut mettre en place un contrôle quasi-permanent sur les étudiants. Le directeur d’études et l’équipe pédagogique devront s’assurer de « la pertinence du projet de l’étudiant et de ses aptitudes à suivre la filière choisie ». Le terme même de « contrat » veut bien dire ce qu’il veut dire : au moindre manquement, l’étudiant pourra être éjecté de son cursus.

Dès la première année de licence, le directeur pourra ainsi « dialoguer » avec l’étudiant pour le réorienter. C’est-à-dire que le directeur aura tous les droits pour exercer son autorité et virer tout bonnement de sa filière l’étudiant qui n’aurait pas d’assez bons résultats ou qui n’aurait pas été assez assidu. Et c’est sans compter toutes les discriminations – racistes, sexistes, validistes… - qui pourront avoir librement cours. Cela permet d’insérer une sélection au sein même de la licence en exerçant une pression constante sur les étudiants pour que ceux-ci s’adaptent bien aux exigences, sous peine donc d’être dé-sélectionnés.

Cette sélection en interne, où chaque parcours étudiant sera particulier, au détriment des parcours-types, permettra de motiver un refus d’admission ou de poursuite d’études beaucoup plus facilement. Exit les mouvements de milliers de sans-facs, ou de filières entières manquant de moyens, nous serons maintenant refusés au compte-gouttes. Ce qui signifie aussi que les moyens de réponse collective seront beaucoup plus difficiles à mettre en place puisque chaque cas sera particulier ; et que la pression à l’assiduité et à « l’excellence » ne s’en retrouvera que renforcée.

Quant à la « pertinence » du projet, on sait déjà ce que ce terme vague recoupe : une bonne insertion dans le monde du travail à la Macron (donc ultra-flexible) puisque le gouvernement veut « faire de la licence un diplôme professionnalisant ». Et non pas pertinent pour la « passion » ou les centres d’intérêt de l’étudiant comme le dit le rapport.

Des étudiants formés selon les intérêts patronaux

On peut déjà voir que le fonctionnement de l’université ressemble à celui d’une entreprise, avec ses contrats, ses entretiens, ses crédits à gagner… La loi LRU en 2007 actait l’autonomisation des facs, c’est-à-dire le fait qu’elles doivent maintenant trouver en partie leur propre financement auprès d’entreprises privées, faisant donc entrer les patrons dans les conseils d’administration. L’université devient ainsi le lieu de recrutement des entreprises privées qui peuvent influer sur les types de diplômes et les enseignements délivrés, comme EDF à l’université Aix-Marseille avec son master « Modélisation et expérimentation des matériaux pour le nucléaire ».

Aucune référence à une quelconque hausse du budget de l’ESR permettant d’engager plus d’enseignants et de personnels à même de fournir un enseignement de qualité. Pour pallier au manque éducatif, le gouvernement prévoit que chaque étudiant puisse bénéficier d’un tuteur. Tuteur qui sera lui-même étudiant. À la clef, l’étudiant tuteur recevra des crédits ECTS et sera soit en service civique, soit sous un autre type de contrat, précaire lui aussi. Les étudiants seront donc utilisés et exploités pour pallier le manque de personnel véritablement en capacité d’assurer un soutien pédagogique. Le gouvernement remplace de vrais postes nécessitant de réelles qualifications par des emplois précaires, instables pour les étudiants.

Le projet de Macron s’inscrit très clairement dans le sillage de la soumission de l’université aux intérêts privés puisque c’est une professionnalisation des licences qui est recherchée. L’université doit s’adapter aux besoins du marché afin de délivrer une main d’œuvre qualifiée pour les grandes entreprises, ce que va permettre l’ultra-spécialisation des lycées et des licences avec ces nouveaux modules mis en place. Alors que les filières traditionnelles manquent de moyens, le gouvernement prévoit de créer « des filières qui n’existent pas à ce jour mais qui permettraient de répondre à une forte demande du marché de l’emploi ».

Crédits image : Poulop’s illus




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