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Politique

Chronique d’une victoire annoncée

Macron a les pleins pouvoirs, mais il n’est pas invincible. Dès ce 19 juin, construisons la riposte dans la rue

Même s’il n’aura pas obtenu l’amplitude attendue, le raz-de-marée En Marche a bien eu lieu. Macron obtient une majorité absolue claire avec 350 sièges. Une consolidation du pouvoir En Marche donc, mais en même temps, une abstention record sous la cinquième République, comme une confirmation de la crise de régime et des difficultés de la législature à venir.

Même si les résultats définitifs ne sont pas encore connus, les grandes dynamiques exprimées lors du premier tour se sont confirmées ce dimanche. Emmanuel Macron obtient donc la majorité absolue (LREM + MoDem) avec 350 sièges, soit 61 de plus que le seuil requis. Cette majorité à l’Assemblée est nette, mais n’est pas aussi écrasante que certaines enquêtes l’avançaient en donnant au moins 400 sièges, voire entre 430 et 440 sièges, à l’issue du premier tour. LREM obtient néanmoins la majorité absolue, sans avoir à compter sur le groupe MoDem. Une majorité qui permettra à Macron et son groupe LREM de gouverner en propre, par ordonnance. Les élus MoDem et leur chef de file François Bayrou, avec quelques casseroles, et en difficulté au sein du gouvernement, ont obtenu 42 sièges.

L’élément central, confirmé dès le début de journée, est le nouveau record d’abstention, qui dépasse les 58%, chiffre le plus haut depuis 1958. Au vu des résultats et du léger tassement de la vague En Marche, cette abstention est à analyser de façon différenciée. Ce sont notamment les électeurs qui avaient voté pour les candidats marcheurs qui se sont plus abstenus, tandis qu’une remobilisation relative est à observer notamment pour les candidats LR et LFI. Quoiqu’il en soit, ce record d’abstention, ainsi que la base sociale minoritaire d’En Marche, indique combien cette nouvelle Assemblée bleue-Macron est le fruit d’un trompe-l’œil qui recèle bien des inconnues pour la législature à venir.

Mais ce résultat est aussi la confirmation que l’opération de « renouvellement » En Marche, s’appuyant sur la crise des partis traditionnels de droite comme de gauche, a obtenu un certain succès. Pour le patronat, cela a permis de colmater, du moins pour un temps, les brèches qui étaient apparues au travers, notamment, de l’instabilité politique qui a marqué toute la période de la campagne présidentielle. La « cohabitation » pour un temps évoquée par les analystes politiques – qui aurait été le pire élément de la cinquième République, combiné aux éléments d’instabilité de la quatrième République - est un lointain souvenir. Cette opération a su s’appuyer à plein sur certains des ressorts les plus anti-démocratiques du régime, à savoir le scrutin uninominal majoritaire à deux tours sans la moindre dose de proportionnelle, et l’inversion des calendriers électoraux mis en place par Lionel Jospin.

La droite LR, UDI et Divers Droites disposerait de 137 sièges, ce qui exprime un relatif rebond comparativement au seuil minimal de 100 qui avait été fixé par François Baroin. Une correction de quelques dizaines de sièges qui permet au chef des Républicains, a contrario de Cambadélis pour le PS, de sauver pour le moment les meubles. Cependant, c’est une période de sursis qui pourrait être de très courte durée. Le raz-de-marée prévu au début de l’année sous la houlette de Fillon avant que le Penelope Gate n’éclate n’est qu’un lointain souvenir. Avec cet échec profond, une dynamique de rupture pourrait s’accélérer dans les prochaines semaines entre les députés « constructifs », à l’instar de Thierry Solère ou des caciques du parti comme Jean-Pierre Raffarin, qui pourraient bien saisir « saisir la main tendue » par Macron, et ceux de droite dure, qui pourraient être tentés par une consolidation identitaire, à droite, et d’autres alliances, notamment à l’extrême droite.

L’un des enseignements importants de ce second tour des législatives a été le résultat de La France Insoumise. Ainsi, a contrario des scénarios promis par la majorité des analystes, Mélenchon et LFI obtiendraient un groupe parlementaire en propre avec 16 députés élus. En ajoutant les 11 sièges du Parti communiste, c’est un groupe d’un peu moins de 30 députés sur lequel Jean-Luc Mélenchon pourra compter. Au travers de ses déclarations, celui qui veut « remplacer le PS » souhaite concourir pour apparaître comme la principale opposition parlementaire à Macron. Les scores surprises de LFI et du PCF montrent qu’il existe toujours une colère dans le pays, même si elle est contenue, qui s’est exprimée au premier tour de la présidentielle, reflet du mouvement du printemps 2016 contre la Loi El Khomri et de la rupture totale du peuple de gauche avec ses référents traditionnels du PS.

Pour le Parti Socialiste, ce scrutin est une confirmation de la claque déjà actée par le premier tour des législatives. Avec seulement 32 sièges, c’est le pire score de l’histoire du parti d’Epinay, un scénario plus catastrophique que celui de 1993, lorsque le PS n’avait obtenu que 57 députés à l’Assemblée. Avec ses alliés « de gauche », le Parti radical de gauche, divers gauche et les écologistes, le groupe compterait jusqu’à 44 députés. Cette « déroute sans appel » a été actée par Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire, qui a annoncé sa démission lors d’une allocution suite à l’annonce des résultats. Une « direction collective » prendra l’intérim avant l’ouverture d’un « nouveau cycle », a affirmé l’ancien secrétaire du PS. Une période de turbulence s’annonce tant nombre de députés Macron compatibles ont été élus.

Pour le FN, bien qu’il obtienne 4 fois plus de députés qu’auparavant, c’est un échec cuisant, puisque le parti de Marine Le Pen, espérait, il y a trois ou quatre mois encore, compter ses députés par dizaines. Résultat, il en obtiendra 8, loin de pouvoir avoir le minimum nécessaire pour un groupe parlementaire. Une défaite pour Marine Le Pen, que sa victoire personnelle à Hénin-Beaumont atténue. Les frontistes réalisent néanmoins un carton plein dans le bassin minier du nord-est de la France, symbole de la ligne sociale-nationale de Philippot, qui pour sa part est défait. Néanmoins, le résultat global est un échec et les remises en cause ne tarderont pas, même si la présidente du FN espère temporiser pendant quelques mois, jusqu’au prochain congrès du parti.

Quand bien même le raz-de-marée n’a pas été celui pronostiqué, Macron a réussi son pari en remportant la majorité absolue nécessaire pour se donner les coudées franches pour gouverner. Macron va donc disposer des pleins pouvoirs à l’Elysée, tout en comptant s’appuyer sur la déliquescence des partis traditionnels, qu’il compte bien continuer à fracturer au cours de sa législature notamment du côté de LR et des « constructifs ». Une concentration des pouvoirs qui démontre comment le président incarne, à lui seul, tous les travers de la Vème République, alors qu’il prétend incarner le « changement ». L’intégration des dispositions de l’état d’urgence, ainsi que la gouvernance par ordonnance et les projets de loi d’habilitation en seront les expressions les plus cristallisées.

Cependant, ce serait oublier un peu vite la situation que traverse le pays, à savoir que l’élection actuelle est l’expression de la crise de régime et la façon dont le macronisme est une tentative de réponse sans pour autant être une garantie de succès. Le groupe de députés de la France Insoumise et du PCF affirme vouloir être un rempart parlementaire et institutionnel contre les mauvais coups à venir. En ce sens, Mélenchon affirme que « le peuple est entré dans une forme de grève générale civique ». Que cette abstention, mais aussi le très grand nombre de bulletins blancs, ait une signification politique, c’est une réalité. Que celle-ci soit « offensive », comme l’affirme Mélenchon, illustre les limites de la stratégie par les urnes et institutionnelle à laquelle France Insoumise est affairée.

Quoiqu’il en soit, piloter cette nouvelle majorité absolue au Parlement ne sera pas sans difficultés, car il n’est écrit nulle part que la « nouvelle » formation ne sera pas traversée par des tensions. Que l’opposition parlementaire, notamment du groupe LFI-PCF, soit l’expression de la rupture du peuple de gauche est une évidence. Mais quelles que soient les promesses de Mélenchon, on ne pourra faire l’économie de luttes.

Et il en faudra, des luttes, pour contrer les attaques prévues et qui se dessinent très clairement. C’est la raison pour laquelle il nous faut exiger, dès maintenant, l’arrêt total des « discussions » et des « négociations » avec le gouvernement de la part des organisations syndicales, et exiger, à l’inverse, un plan de bataille clair, qui ne peut être constitué d’un calendrier d’appels éparpillés sur les territoires ou de journées d’action sans lendemain. C’est autour de ces revendications, à partir des structures existantes, qui regroupent des équipes militantes et syndicales, qu’il nous faudra mener la bataille, dès ce lundi, le 19 juin.




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