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Monde

La crise est loin d’être résorbée

Macron tente un accord en Lybie en soutenant le pouvoir militaire du maréchal Haftar

Coup de force d’Emmanuel Macron : le président jupitérien a réussi à réunir Fayez al-Sarraj, président du gouvernement libyen, qui a autorité sur l’ouest du pays, et le maréchal Haftar, dont les troupes contrôlent l’est. Une rencontre et un cessez le feu qui n’annonce cependant pas la fin de l’instabilité du pays.

Entre le Gouvernement d’Union Nationale et Armée Nationale Libyenne, une lutte pour le pouvoir

Depuis l’intervention française et américaine visant à « sauver Benghazi » du colonel Kadhafi en 2011, la Libye est un pays sans Etat, sans aucune stabilité. A la faveur de la montée de Daech en Syrie, de nombreuses villes ont même été prises par des milices djihadistes, notamment Benghazi et Syrte, qui ont été partiellement et/ou momentanément contrôlées par ces milices. Face à la déstabilisation d’un pays qui était une clé de voûte de la régularisation de l’immigration méditerranéenne et qui possède en outre des réserves très importantes de pétrole, les Occidentaux ont tout fait pour soutenir les quelques candidats capables de restaurer un pouvoir central. Actuellement, deux pouvoirs peuvent se réclamer d’une telle capacité : le Gouvernement d’Union Nationale (GNA), dirigée par un conseil présidentiel de neuf membres présidé par Fayez al-Sarraj et l’Armée Nationale Libyenne (ANL), dirigée par le maréchal Haftar, ancien militaire impliqué dans le coup d’état de Kadhafi en 1969 puis exilé aux Etats Unis.

Le premier pouvoir est basé à Tripoli, né d’une négociation entre plusieurs groupes politiques et milices locales, conclue par l’accord de Skhirat, signé en 2015 au Maroc. Soutenu par l’ONU, le GNA a cependant peu de légitimité politique et peu d’assise militaire. Il n’a en effet pas de forces militaires en propre, mis à part une garde présidentielle en cours de formation par l’armée française, et dépend entièrement de la milice de Misrata, composée d’insurgés anti-Kadhafi de 2011 et d’islamistes. Soutenu par l’ONU et l’Union européenne, la Turquie et le Qatar soutiennent en outre ce faible pouvoir aux mains d’un architecte présenté comme libéral par ses soutiens européens, Fayez al-Sarraj, dont le pouvoir est régulièrement contesté dans ses rangs : la semaine dernière, un groupe évincé par lui a pris le contrôle d’un bâtiment officiel ; en janvier, son véhicule avait été touché par des tirs à Tripoli.

Le second pouvoir est militaire : c’est un soldat formé en URSS et qui a participé au coup d’état de 1969 qui porte Kadhafi au pouvoir qui est en à la tête : Khalifa Haftar est maréchal de l’ANL, nommé chef d’état major par 150 officiers en 2011. Exilé pendant 20 ans, il revient en 2011 et voit en Libye l’occasion de reprendre en main un pouvoir militaire dans la continuité de Kadhafi, en s’appuyant sur l’armée. Soutenu par l’Egypte, la Jordanie et les Emirats Arabes Unis, il est en outre reconnu par la Parlement de Tobrouk, seul parlement reconnu par la communauté internationale. Si son pouvoir était relativement ignoré des chancelleries occidentales, ses victoires sur le terrain militaire en ont fait un interlocuteur privilégié, et son annonce de la « libération totale » de Benghazi des djihadistes le 6 juillet 2017 l’a mis en position de force. C’est en outre lui qui contrôle, depuis septembre dernier, les cinq terminaux du « croissant pétrolier » du golfe de Syrte, entre Ben Jawad et Agedabia.

Des chars de l’ANL, dirigée par Khalifa Haftar, lors de la libération de Benghazi

Elections et traité de cessez-le-feu : vers une sortie de crise ?

La rivalité entre ces deux pouvoirs est en outre accentuée par le fait que la milice de Misrata, issue du soulèvement de 2011 contre Kadhafi, ne veut pas voir un nouveau pouvoir militaire rivaliser avec le sien. De l’autre côté, toute collaboration avec les islamistes est inconcevable pour le maréchal. Au delà de ces problèmes de « forme », c’est surtout deux visions de ce que doit être le nouveau pouvoir libyen qui s’affrontent : un nouveau pouvoir militaire, ressemblant à celui de Kadhafi ou du pouvoir égyptien du maréchal Sissi, ou une « démocratie » dirigée par les franges plus libérales des classes dominantes libyennes.

Emmanuel Macron, qui a voulu faire de la Libye un sujet central de sa politique, tente donc d’apaiser les tensions entre les deux dirigeants, et c’est là qu’il faut chercher la raison de la rencontre organisée par la diplomatie française le mardi 25 juillet au château de La Celle-Saint-Cloud, un château du ministère des Affaires étrangères. Les deux parties s’étaient déjà rencontrées à Abou Dhabi début mai sans résultat, et ont visiblement trouvé un accord avec Macron. Ils ont convenu d’une déclaration commune en dix points, avec comme engagements centraux la tenue d’élections législatives et présidentielles au printemps prochain, ainsi qu’un accord de cessez-le-feu. Cependant, si le président veut se féliciter de ce qu’il appelle un pas vers « une réconciliation nationale », la réalité est beaucoup plus complexe. Tout d’abord, la tenue d’élections ne sera pas forcément un facteur de « stabilisation » du pays : si une partie, ou les deux, ne reconnaissent pas les résultats, la crise, qui touche d’abord les populations, risque de s’aggraver. Ensuite, malgré leur prépondérance dans le champ politique libyen, Haftar et al-Sarraj ne sont pas les seuls acteurs : outre les multitudes de milices qui sont parfois très importantes (comme celle de Misrata), les combattants Touaregs, Toubous et Amazighs ne sont pas pris dans cette équation.

La France à la conquête de nouveaux champs pétrolifère dans un subtil jeu de soutiens politiques

Dans ce jeu politique, la France a, depuis 2011, mené un double jeu entre les différents acteurs, poursuivant systématiquement ses objectifs impérialistes de gagner des parts de marché en Lybie, notamment dans le secteur des hydrocarbures et des BTP. Si l’image de Bernard Henr-Lévy en négociateur entre les insurgés et le gouvernement français avait fait rire, les termes de la négociation étaient plus concrets : réserver des parts de marchés à la France dans la Lybie libérée de Kadhafi.

Depuis, la France et sa diplomatie font tout pour restaurer un pouvoir capable de contenter les deux missions que les Occidentaux assignent à la Libye : assurer un pouvoir stable pour organiser l’extraction et l’exportation du pétrole et du gaz libyen, et être une barrière anti migrants du côté méridional de la Méditerranée. Et si l’ONU soutient le GNA de Tripoli, l’option Haftar semble mieux convenir aux impérialistes français pour gérer les missions attribuées à une Libye de nouveau stable. En effet, ses réussites militaires contre les djihadistes semblent convaincre la France, qui lui a envoyé des conseillers militaires et l’aide dans ses missions de renseignement. De surcroit, la France accepte tacitement l’armement du militaire par l’Egypte et les Emirats, qui lui ont offert blindés, hélicoptères et quelques avions de chasse. De plus, ses résultats dans le contrôle de l’immigration sont plus satisfaisants que ceux de l’ouest du pays, où le GNA a beaucoup de mal à contrôler ces flux.

De ce jeu complexe, la France fait un numéro d’équilibriste, en soutenant diplomatiquement toutes les initiatives du GNA de Tripoli, reconnu par l’ONU, et en soutenant militairement le camp d’en face. La solution proposée par Paris semble pour l’instant d’agir dans un rapprochement des deux forces, en promouvant le maréchal Haftar comme chef du pouvoir militaire dans toute la Libye, et en laissant al-Sarraj premier ministre. Cependant, cela impliquerait que les soutiens militaires de ce dernier, notamment les milices de Misrata, formées en 2011, se soumettent à Haftar, qui incarne pour elles la continuité d’un Kadhafi qu’elles ont combattu… Dans ce rapport de forces, les perdants systématiques sont toujours les populations, qui souffrent de guerres où ils ne sont que de la chair à canon et où leurs intérêts sont systématiquement floués.

ENI contre Total : concurrence inter-impérialiste dans le Golfe de Syrte

Derrière l’intervention et la politique française en Syrie se cachent surtout des intérêts économiques importants et la France compte bien gagner d’importantes parts de marché dans ce pays qui extrayait près de 1,65 millions de barils par jours en 2010, et qui détiendrait des réserves de 48 milliards de barils de pétrole ainsi que 1600 milliards de mètres cube de gaz naturel. Sous l’ère Kadhafi, l’Italie, ancienne puissance coloniale en Cyrénaïque et Tripolitaine, détenait les parts les plus importantes de ce marché via la société ENI, qui exploite même l’oléoduc sous-marin « Greenstream », qui relie Tripoli à la Sicile.

Cependant, l’or noir de Libye suscite des convoitises : si Total ne détenait que 3% des parts de marché avant 2011, la chute de Kadhafi et les troubles qui ont suivi ont été une véritable aubaine pour la multinationale française, qui espère voir ses affaires prospérer plus encore après le rétablissement d’un réel pouvoir central en Libye. L’aide militaire française apportée à Haftar, qui contrôle le « croissant pétrolier », n’y est évidemment pas pour rien, et les préoccupations françaises à ce sujet ne sont pas nouvelles. En 2011, lors des négociations entre l’Etat français qui bombardait Kadhafi et le Conseil National de Transition (CNT), certains documents publiés par WikiLeaks mettaient en lumière la façon dont les industriels français devaient voir leurs parts de marché monter à plus de 30% des revenus pétroliers. Total et GDF-Suez étaient évidemment en pointe dans ces négociations ; à l’entrée des insurgés dans Tripoli en 2011, l’action de Total avait même grimpé de 4%, et de 5% pour GDF-Suez ! Dans cette guerre du pétrole dont l’issue reste pour l’instant très incertaine, la France compte ainsi attaquer durement les intérêts de la puissance italienne, qui a vu nombre de ses marchés s’envoler après la chute de Kadhafi. De plus, la direction diplomatique de Macron ne plait pas du tout à la chancellerie italienne, qui voit dans ces négociations le meilleur moyen pour la France d’attaquer ENI et ses intérêts dans son ex-colonie.

Crédits photos : PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP




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