Société

Témoignage

Montpellier. Appel à témoin suite à l’agression de deux hommes par des contrôleurs et la police.

Publié le 7 novembre 2016

Nous reproduisons ci-dessous l’appel à témoin de la CIMADE et un témoignage initialement publié sur le site Anti-K.org

Ce jeudi 3 novembre entre 15h33 et 16h45 à l’arrêt Louis Blanc, deux demandeurs d’asile soudanais ont été appréhendés par les contrôleurs de la TAM et la police. L’un d’eux a fait l’objet de violences physiques de la part des deux policiers qui sont intervenus : coup de boule, coup de poing, et étranglement par compression de la trachée. Il s’est évanoui et a dû être transféré aux urgences. Son téléphone portable lui a été confisqué par la police alors qu’il essayait d’appeler des proches. Il souffre d’un traumatisme crânien et d’un hématome facial.

Toute personne ayant été témoin de tout ou partie de la scène est invitée à contacter d’urgence : LA CIMADE 04 67 06 90 36 cimade34.asile@lacimade.org

Contexte


Mohamed Youssef et Abou el Gasem Abdellah sont deux jeunes demandeurs d’asile soudanais arrivés en France le 10 septembre 2016. Mohamed parle assez bien l’anglais et parle l’arabe. Abou el Gasem ne parle que l’arabe soudanais.

Pour fuir le génocide des tribus d’origine africaine au Darfour, où ils ont vécu torture, attaques multiples, enlèvements, viols et assassinats de membres de leurs familles respectives, ils sont partis vers le Tchad et la Libye où ils ont connu esclavage et torture avant d’arriver à passer la Méditerranée.

Un réseau de familles d’accueil se relaie depuis leur arrivée pour les héberger et les soutenir. Ils ne possèdent rien, à part leur papier de demande d’asile et leur téléphone portable que leur ont offert l’une ou l’autre famille.

Ils ont tellement peur de perdre leurs papiers qu’ils les cachent en dessous de leur matelas, même quand ils dorment en famille.

Les faits

Jeudi 3 novembre, Mohamed et Abou El Gasem prennent le tram 1 direction Mosson à l’arrêt Corum. Ils vont à Occitanie. Il y a du monde, Mohamed ne trouve pas sa carte tout de suite. La carte est validée pour eux deux 15h32 et à 15h33. Au moment où la carte est poinçonnée, le tram n’est pas encore arrivé à la station suivante, Louis Blanc. Pour information, leurs cartes de transport sont payées par les familles qui les accueillent, ils savent que c’est important de les valider, et vérification faite sur les autres cartes, ils les valident ponctuellement à chaque déplacement.

Pour mémoire, et vérification faite, il y a entre Corum et Louis Blanc, entre le moment où les portes se ferment à Corum, et le moment où elles se rouvrent à Louis Blanc, entre 54 et 56 secondes.

À l’arrêt Louis Blanc, des contrôleurs de la TAM montent dans le tram.

Les contrôleurs leur disent que leur titre de transport n’est pas valable parce que validé « trop tard ». Ils les font descendre tous les deux du tram à Louis Blanc et leur demandent leurs papiers. Mohamed, qui parle anglais, leur dit qu’il ne comprend pas pourquoi on leur dit qu’ils ne sont pas en règle. Il se dit prêt à montrer ses papiers, mais demande ce qu’ils vont en faire parce qu’il a peur qu’on les lui prenne. Il propose d’aller faire une déclaration à leur bureau, ça lui semble plus officiel et plus rassurant que de se faire prendre ses papiers dans la rue. Ils ont tous les deux peur qu’on leur prenne leurs documents et qu’on ne les leur rende pas, et ne veulent pas les donner dans la rue. Les contrôleurs appellent la police. Vérification faite par téléphone auprès de la police, ils sont appelés par la TAM « pour appréhender deux individus sans titre de transport et qui refusent de décliner leur identité ».

Deux policiers arrivent très rapidement, environ deux minutes plus tard. Abou el Gasem et Mohamed sont séparés, et placés chacun dans un coin, un peu à l’abri des regards. Abou el Gasem, protégé des regards par un rideau de contrôleurs de la TAM, est appuyé contre une paroi. Il ne comprend pas un mot de français. Abou el Gasem sort son téléphone portable pour essayer d’appeler une famille amie. Un policier le lui arrache des mains en lui ouvrant complètement la main et en lui retournant les doigts. Il ne reverra plus son téléphone. Ce téléphone contenait le peu qu’il a, notamment le contact de l’unique témoin qu’il a au Soudan des mauvais traitements subis au Darfour, et l’unique photo de son fils. Un policier lui maintient les mains derrière le dos, en enfonçant ses ongles dans la chair du bras pour le maintenir, un autre lui donne un coup de poing avec une main gantée sur le côté droit du visage, un « coup de boule » de la tête en plein milieu du visage, et l’étrangle en pinçant très fort la trachée entre le pouce et l’index. Abou el Gasem s’évanouit et tombe par terre. Personne de l’équipe ne parlait arabe, Abou el Gasem n’a pas compris ce qui lui arrivait. Mohamed pendant ce temps, montre ses papiers de demandeur d’asile à la police. Il parle anglais et arrive à communiquer avec une des personnes, policier ou contrôleur. Il voit de loin Abou el Gasem par terre, les membres agités de tremblements violents.

A 16h08 Mohamed essaie d’appeler une famille amie, puis de nouveau à 16h17, 16h23, et arrive à parler à Isabelle à 16h46. Il lui demande de l’aide. À ce moment Abou el Gasem est blessé sur le sol.

Isabelle lui demande de lui passer un agent de la TAM. Elle a en ligne un interlocuteur surexcité qui vocifère et lui dit qu’il « connaissait la chanson avec ces gens-là », que Youssef n’avait pas composté son titre mais se serait précipité pour le faire en voyant les contrôleurs monter à bord.

Isabelle donne leur identité, explique leur situation, qu’ils sont encore traumatisés par ce qu’ils ont vécu et que Abou el Gasem avait eu peur en voyant le groupe de contrôleurs lui parler, qu’il ne lisait ni ne parlait français.

Elle insiste pour donner ses coordonnées en tant que famille d’accueil, ce dont l’agent se moque (« ah ah famille d’accueil » et « j’en ai rien à faire de votre métier »).

L’agent, qui n’a pas donné son nom, a ensuite refusé de l’écouter, n’a pas noté ses coordonnées, a tenu des propos déplacés lorsqu’elle a tenté de le calmer et de faire l’interprète entre lui et Youssef (« ben voyons, ils comprennent pas le français et ils ont peur des uniformes, ouais ouais.... ») et a refusé malgré son insistance de lui passer un policier.

À un moment donné, les policiers disent à Mohamed de partir et d’emmener Abou el Gasem., qui est toujours couché par terre. Mohamed refuse et dit qu’il ne sait pas ce qu’a son ami, qu’il faut un docteur.

En tout, Abou el Gasem restera allongé par terre environ 30 minutes. Les policiers tournent autour en attendant.

Finalement les pompiers sont appelés. L’ambulance arrive à l’hôpital vers 16h42. Le document délivré par les pompiers à l’arrivée aux urgences à l’hôpital Lapeyronie stipule « malaise et pleurs suite au contrôle tram ».

Abou el Gasem sort de l’hôpital à 1 h du matin, avec un certificat médical stipulant qu’il dit avoir été victime d’une agression par les forces de l’ordre : coup porté zygomatique droite, compression trachéale/carotidienne, traumatisme crânien frontal. Examen clinique : œdème zygomatique droite, douleur à la palpation zygomatico-maxillaire droite, douleur à la palpation nasale, douleur à la palpation de l’os frontal. Abou el Gasem est en état de choc et ne comprend pas pourquoi les policiers l’ont agressé de cette façon. Il se plaint de violentes douleurs à la tête et au cou.

Catherine appelle la police la nuit du 2 novembre. Le policier en ligne lui dit que « l’histoire est déjà archivée ». Aucune mention du téléphone portable qui a disparu. Il lui dit qu’elle n’était pas là, lui demande d’un ton sarcastique si elle a des témoins.

Catherine diffuse un appel à témoins dans le tram le 3 novembre. Elle se fait menacer de poursuites par des agents de la TAM pour diffusion d’informations mensongères, qui lui disent qu’il n’y a pas eu de violence policière en présence des contrôleurs, et que ce n’était pas une bonne idée pour des demandeurs d’asile de porter plainte contre la police, « qu’on ferait ce qu’il faut pour que leur demande n’aboutisse pas ». Il lui est précisé que tout est enregistré en vidéo, dans le tram et aux abords des arrêts. À suivre.