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Cameroun

Ne laissons pas le régime de Paul Biya réprimer dans le sang les populations anglophones !

Avec la Catalogne, et après le kurdistan irakien, le Cameroun est un autre pays où se pose aujourd'hui la question du droit à l'autodétermination. Et tout indique qu'une répression sanglante pourrait s'abattre ce week-end sur les populations anglophones de ce pays, qui réclament depuis maintenant un an la fin des discriminations à leur encontre, et la démocratisation du régime.

Un lourd silence dans les médias français face aux crimes du régime

Depuis ce vendredi soir, l’état d’urgence est décrété sur les deux régions anglophones du Cameroun. Leurs frontières sont closes, et le régime a coupé les lignes de transport reliant les deux régions, qui abritent environ cinq millions de personnes, vers l’extérieur. Les liaisons internes sont également empêchées, ainsi que les moto taxis. L’armée et la police sont déployées en grand nombre.

Ce vendredi après-midi, Le Figaro, RFI ou encore France infos ont relayé sur leurs site internet l’annonce de la mise en place de l’état d’urgence dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Prenant sans doute leurs lecteurs par surprise, puisque depuis un an, le black out est presque total concernant la révolte qui s’est répandue dans la partie anglophone du Cameroun. Et, parmi ces quelques articles, difficile ou plutôt impossible de se faire une idée un tant soit peu exacte de la situation sur place. On nous dit que des « sécessionnistes » ont prévu de proclamer, ce dimanche, l’indépendance des deux régions. Que des violences communautaires sont à prévoir (affirmation répétée à l’envie parce qu’elle correspond au schéma de dépolitisation déjà éculé qui est appliqué aux conflits sur le continent ; sans relever néanmoins que dans ce pays qui comptent plus de trois cent groupes ethniques, ni les « anglophones » ni les « francophones » ne forment un groupe homogène sur ce plan).

Pour comprendre ce qui se joue, il faudrait au minimum rappeler les revendications portées par les associations, partis, syndicats, collectifs qui prennent part à la mobilisation, et se sont regroupés dans un « Consortium de la société civile du Cameroun anglophone ». Il faudrait aussi, et le silence ici est un signal de laisser-faire envoyé au régime, dire quelle a été depuis un an la réaction de l’Etat camerounais, faisant plusieurs dizaines de victimes, emprisonnant un nombre encore plus important de militants et de porte-parole, ou encore coupant intégralement l’accès à internet à ces cinq millions de camerounais anglophones entre janvier et mars 2017. A deux reprises, l’armée est entré sur le campus universitaire de Buéa, tabassant étudiantes et étudiants. Le pire est donc à craindre pour ce week-end, et ce n’est malheureusement pas de cela que parle les médias français...il faut dire que le Cameroun abrite des intérêts bien compris pour l’ancienne tutelle coloniale, et que le régime est un des plus anciens du « pré-carré ».

Déjà un an de mobilisation populaire

La mobilisation est parti, en septembre 2016, de Bamenda, la capitale de la région du Nord-Ouest, bientôt suivie par Buéa, au Sud-Ouest. Dans un premier temps, ce sont les organisations professionnelles des enseignants du secondaire, et des avocats, qui ont pris la rue et la parole pour dénoncer les discriminations subies par les anglophones, et la corruption du régime. La répression a été immédiate et, très vite, la révolte s’est étendue, avec notamment l’entrée en scène de la jeunesse urbaine, forcée à vivre dans la misère dans un pays où des centaines de milliers de dollars de marchandises (pour la partie anglophone, il s’agit en particulier du pétrole, du thé, de la banane, du caoutchouc, de l’huile de palme, etc.) sortent chaque jour pour alimenter les caisses d’entreprises étrangères, de politiciens indéboulonnables, et permettre l’approvisionnement à bas coût du continent européen. L’image d’un jeune homme monté sur un cercueil ouvert, et criant qu’il n’avait plus peur de rien, juste après l’assassinat par la police d’un manifestant, avait circulé via whatsapp et les réseaux sociaux dans tout le pays. De même que des vidéos montrant la torture pratiquée par les forces de l’ordre sur celles et ceux qu’elles arrêtent. C’est parce qu’il a peur que la rébellion s’étende que le régime avait coupé internet, et qu’il existe le sentiment patriotique « francophone », exactement comme il a fait dans les années 1990 contre les habitants de la région de l’Ouest (Bamilékés), pour contrer les mobilisations démocratiques qui secouaient le pays.

Entre revendications nationale, sociales et démocratiques

C’est sous pression, notamment de l’ONU et du monde anglo-saxon, que le régime a accepté de libérer une cinquantaine de militants anglophones à la fin de l’été, après des mois d’emprisonnement extra-judiciaire, sous des accusations de « terrorisme ». Ceux qui ont été gardés en prison risquent la peine de mort. Mais ces pressions, réitérées lors de la récente assemblée générale de l’ONU où le secrétaire général Antonio Guterres a demandé à Biya de « prendre des mesures de réconcliations », sont elles-mêmes en décalage complet avec les aspirations exprimées aujourd’hui par les couches populaires de ces deux régions du Cameroun. Il en va de même des recommandations formulées par le rapport du think tank International Crisis Group, sorti avant hier, et qui conseille à l’autocrate de procéder à un « remaniement ministeriel » pour faire plus de place aux élites anglophones ainsi qu’à la « libération provisoire » des figures du mouvement encore emprisonnées. Il est édifiant de voir que ces propositions faites à la dictature de Biya, qui s’inscrivent dans la droite ligne de sa manière de gouverner (distribuer à quelques grandes élites dans chaque région leur part du gâteau, pour assurer la stabilité politique...et la spoliation du plus grand nombre), sont reprises telles quelles dans la presse.

Sur le terrain, les revendications sont toutes autres. Les chauffeurs de moto-taxi revendiquent la fin du harcèlement policier, et des prébendes prises chaque jour sur leurs recettes. Il en va de même de tous les travailleurs indépendants, vendeurs au marché, artisans, vendeurs ambulants, transporteurs, etc. Les enseignants demandent à pouvoir enseigner en anglais, et les fonctionnaires en général demandent la fin des discriminations contre les non francophones. L’ensemble des populations demande des routes, une ligne de chemin de fer (il n’y en a qu’une dans tout le Cameroun), des infrastructures de santé et d’éducation. A ces revendications sociales s’ajoutent des aspirations démocratiques, face à un dictateur au pouvoir depuis 1982. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement a repris la tradition des « villes mortes », c’est à dire l’organisation de vastes grèves populaires urbaines, qui est née en 1990-1991 quand une grande vague de contestation démocratique avait secoué tout le pays. En 1992, Paul Biya s’était fait réélire, en truquant l’élection présidentielle, et en volant la victoire à l’opposant John Fru Ndi, lui-même anglophone et qui depuis a été acheté par le régime.

Tous les travailleurs et les couches populaires du Cameroun ont intérêt à la lutte contre le régime de Paul Biya

La mobilisation en cours pose donc également ouvertement la question de l’autonomie des régions anglophones du Cameroun, pour en finir avec l’oppression subie par les populations. Mais à côté de cette revendication, tout les problèmes soulevés par les travailleurs et les couches populaires du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont ressentis dans l’ensemble des régions du pays. Le régime lui-même l’a bien compris, et c’est pour cela qu’il s’ingénie depuis des mois à isoler les populations anglophones, et à faire monter les tensions communautaires. Face à cette entreprise, les populations du Cameroun auraient tout intérêt à s’allier, dans le respect de chacun, pour faire cause commune contre le régime comme contre les puissances étrangères qui se nourrissent des richesses du pays, qu’il s’agisse de la France, l’ancienne métropole encore bien présente (plantations, rail, ports, brasseries, construction, téléphonie, bref les secteurs économiques les plus importants), ou des Etats-Unis, qui ne s’intéressent à la rébellion anglophone que parce qu’ils espèrent pouvoir s’inféoder un éventuel nouvel Etat indépendant.

Dans le Cameroun d’aujourd’hui, et d’autant plus du fait que la région du Nord-Ouest connait depuis des années une forte démographie, les travailleurs anglophones sont nombreux en dehors de leur région. Ils sont ainsi majoritaires parmi les cinq mille employés de l’immense plantation Hévécam, 40 000 hectares d’hévéa sur le littoral Sud du pays. Le pire serait que le régime de Biya, qui a 85 ans est candidat à sa réélection l’an prochain, parvienne à plonger le pays dans des violences identitaires ; mais ce n’est pas la seule voie, et les millions de Camerounais qui vivent sous le joug de ce régime depuis la fausse indépendance de 1960 pourraient aussi ouvrir dans les prochains mois un nouveau scénario.




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