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Monde

Débat stratégique

Pour un Plan I, comme Internationaliste

La peste ou le choléra. A lire les tribunes et les propositions qui sont faites par la gauche de la gauche, c’est comme si le monde du travail, les classes populaires et la jeunesse n’avaient le choix qu’entre deux solutions antipopulaires pour sortir de la spirale de la crise et, à terme, sortir la tête de l’eau. A ou B, vous avez dit ?

Jean-Patrick Clech

Dans ce petit jeu du tiers-exclu, c’est soit l’Europe telle qu’elle existe qu’il faudrait choisir, une Europe un peu remaniée aux entournures, un peu plus sociale, soit le « repli national de gauche », pour dévaluer et recouvrir une souveraineté fiscale et monétaire de façon à éviter le dumping social et relancer la machine. Dresser les prolétaires les uns contre les autres, en réalité, à travers la course à la compétitivité. Il y a un siècle, pas si loin de nous, quand elle se disait être sans patrie ni frontières, contre le militarisme et la guerre, contre un système inique et pour le socialisme, la gauche européenne, celle de la Ière et de la gauche de la IInde Internationale dont se réclament nombre de courants, a su être porteuse d’autres espoirs, bien concrets, ceux-là. Cent ans après Zimmerwald, il faudrait donc que l’on choisisse entre les marchands de canon intégrés au niveau européen, ou les marchands de canon bien de chez nous, alors que tous, autant qu’ils sont, nous font la guerre et se préparent à l’intensifier ?

Du côté des « réalistes » et des « ex »

Dans les débats de ces derniers temps, il y a donc les réalistes, d’un côté, et ceux qui ont mis les mains dans le cambouis et qui ont promis qu’on ne les y reprendrait plus. La gauche du système, d’une part, y compris quand elle se dit encore communiste, ou radicale, ou indignée, et dont l’objectif est de chercher, encore et toujours, des alliances avec la gauche social-libérale de gouvernement de façon à créer un « rapport de force » qui permettrait de renégocier : les traités, l’austérité, les coupes budgétaires, c’est-à-dire l’ensemble les choix, en quelque sorte, des 35 dernières années.

De l’autre, il y a tous ces ex-, qui se présentent comme tels, Oskar Lafontaine, ancien ministre des Finances de Schröder, Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre délégué chargé de l’Enseignement professionnel sous Jospin, Yannis Varoufakis, ancien ministre des finances du gouvernement Syriza-Anel, Stefano Fassina, ancien vice-ministre italien de l’économie et des finances, ou encore Zoe Konstantopoulou, présidente du parlement hellénique. Pour eux, la faute de la situation actuelle, c’est avant tout Bruxelles et l’ordocratie allemande, voire le Traité de Libre-échange Transatlantique, c’est-à-dire Washington. Le patronat bien de chez nous ? On n’y serait opposé que dans la mesure où il serait trop cupide, trop soumis à Bruxelles et manquerait trop de clairvoyance. S’il venait à entendre raison, à investir et non licencier, alors ce serait une autre paire de manche. Voilà, en substance, ce que nous dit « pour un Plan B en Europe » la tribune publiée dans Médiapart et reprises dans plusieurs médias de gauche européens en vue de la Fête de l’Huma.

Mais si les signataires sont, en réalité, loin d’être aussi homogènes qu’ils ne voudraient le laisser croire, ils partagent avec « la gauche du Plan A » le même horizon systémique. Aucune raison de renverser le plateau. Il faut juste chambouler les cartes. L’objectif, c’est « une politique de partage des richesses et de création d’emplois (…), de transition écologique et de refondation démocratique face à cette Union Européenne ». Si les dirigeants actuels ne réagissent pas sous la pression, alors il faudrait « un Plan B [à travers] l’introduction de systèmes parallèles de paiement, les monnaies parallèles, la numérisation des transactions en euros pour contourner le manque de liquidités, les systèmes d’échange complémentaires autour d’une communauté, la sortie de l’euro et la transformation de l’euro en monnaie commune ».

Et quand bien même il serait concevable de considérer que la Grèce, sous tutelle de la Troïka avec la complicité active de Tsipras (un temps enfant chéri de nos signataires), est un pays comparable à l’Italie, la France ou l’Allemagne, des puissances impérialistes qui ne se font dicter leur politique par personne, mais la coordonnent au niveau européen : faut-il laisser entendre que le problème serait technico-monétaire ? La lutte contre le rouleau-compresseur austéritaire passerait par des solutions administratives et technocratiques, et non par la recherche d’une mobilisation la plus large possible, à échelle européenne, des travailleurs et de la jeunesse, ce à quoi devraient s’attacher des confédérations syndicales qui sont davantage des consultants de la Commission que des opposants résolus ?

Ni A ni B : pour un plan I, comme Internationaliste

Le seul Plan qui vaille, et duquel devraient se faire l’écho les organisations ouvrières et de la jeunesse, à commencer par une extrême gauche qui a, à une époque, su combattre sur un terrain internationaliste sa propre bourgeoisie colonialiste et impérialiste, c’est un Plan I. I comme internationaliste. Contribuer à regrouper les forces de notre classe, par-delà les frontières et les pays, pour lutter, de concert, contre Berlin, Paris, Rome ou Madrid, cette Commission qui coordonne les politiques du capital à échelle du continent, mais aussi contre ces patronats rapaces d’Europe du Sud et de l’Est qui ont été les plus fervents partisans de « l’intégration européenne », voilà la perspective pour laquelle il faudrait combattre.

Si nos signataires, dont on connaît le CV, on su faire de la pub pour ce « Sommet du Plan B », dont la dynamique a été quelque peu douchée à la Fête de l’Huma, pourquoi ne pas concevoir la possibilité de batailler, à contre-courant, pour un Plan Internationaliste, qui impliquerait la lutte contre l’Europe du capital tout comme contre les fausses solutions nationales, pour la nationalisation, sous contrôle des travailleurs, des industries et des services stratégiques, pour mettre hors d’état de nuire le patronat, pour un système bancaire unique, sous contrôle des salariés et des petits déposants, pour une ouverture complète des frontières afin de mettre à bas cette Europe forteresse des barbelés et des morts en Méditerranée ?

Alors que Le Pen a su construire un groupe au Parlement européen pour y porter son discours xénophobe et réactionnaire, la gauche révolutionnaire ne serait pas capable de se faire le relais d’un discours encore plus radical, mais diamétralement opposé de par son contenu anticapitaliste et internationaliste ? Un discours qui dirait haut et fort que nous sommes contre cette Europe du capital, sa Troïka, et contre les vieilles institutions racornies dont certaines voudraient nous affubler à nouveau pour sortir de la crise ?

Utopie ?

On nous dira que le Plan I est parfaitement utopique. Ce qui est absolument utopique, et réactionnaire, par-dessus le marché, c’est bel et bien les « solutions » A et B. La première, parce que l’on sait bien que jamais dans le cadre des institutions actuelles le capital et ses politiques n’accepteront de renégocier quoi que ce soit. La seconde, parce que la relance par l’investissement et la consommation par le biais de la dévaluation a déjà démontré, de par le passé, qu’elle était, au bas mot, soit insuffisante, soit mortifère, car elle faisait le lit de la guerre économique. On nous dit que cette fois-ci serait la bonne ? Le pari est dur à tenir. Plus, en tout cas, que celui de militer pour une reprise de l’initiative et de la conflictualité du monde du travail, de la jeunesse et de leurs alliés, contre cette Europe et ses patronats qui n’offrent que la chasse aux migrants et le flicage des salariés. Si l’extrême gauche européenne voulait se mettre en ordre de bataille, c’est une position qu’un Sommet du Plan I pourrait tenir aux côtés de toutes les équipes syndicales combatives et mouvements de jeunesse qui refusent, au cours de leurs multiples combats quotidiens menés en Europe, d’être cassés par l’austérité, le chômage et la fuite en avant sécuritaire.




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