Politique

Élections présidentielles

Primaire à droite : à Marseille, Sarkozy court après Juppé et joue ses dernières cartes.

Publié le 1er novembre 2016

Jack Torrance

Nicolas Sarkozy, qui court derrière Alain Juppé, fait appel à la droite la plus réactionnaire et au passage s’en prend au centre, taclant François Bayrou et évoquant ses zigzags opportunistes.

Juppé et Sarkozy se sont chacun rendus dans la ville phocéenne à des heures différentes, ce jeudi 27 octobre, pour le sprint final de la primaire de la droite.

Alain Juppé a parcouru une partie du XIV arrondissement de Marseille, dans la matinée de jeudi. Après le déjeuner, il a pris la route vers Toulon pour y donner un meeting le soir même. L’après-midi c’était au tour de Nicolas Sarkozy, favori des élus républicains.

Juppé faisait profil bas. En effet, lui qui sait d’habitude se faire discret, s’est vu impliqué dans un début de scandale médiatique par rapport à ses propos contre la police et les juges, rapportés par la journaliste Anna Cabana dans son ouvrage Un fantasme nommé Juppé. Propos que Sarkozy n’a pas manqué de rappeler lors de sa visite aux forces de l’ordre, en montrant sa fierté d’avoir été « premier flic de France » et en réaffirmant «  moi j’aime la police, je l’ai toujours aimée et si vous voyez un message, vous avez raison  » Sarkozy se place en « homme fort » devant Juppé qu’il qualifie de « mou ». A trois semaines des primaires le petit Bonaparte s’exaspère. Il est largement mené par Juppé dans les sondages et il n’arrive pas à le rattraper. Même en prenant en compte le peu de fiabilité des sondages (due à la taille réduite de l’échantillon de sondés) et à ce qu’on appelle la « fluidité » du vote - le fait qu’un électeur qui pense voter Copé, Fillon ou Bruno Le Maire puisse changer d’avis à la dernière minute et donner son vote à Sarkozy.

Sarkozy à droite toute !

 
Pour dire vrai, rien d’étonnant venant du camp Sarkozyste, dont la campagne s’adressait ouvertement aux électeurs frontistes et dont le discours était parfois plus à droite de celui du FN. On peut penser notamment à la polémique autour du burkini et aux propos, dignes de Jean-Marie Le Pen tenus par Sarkozy lors d’un meeting en Franconville le 19 septembre dernier : « Dès qu’on devient français, nos ancêtres sont les Gaulois  ».

Dans le contexte de polarisation sociale, les discours réactionnaires se déchaînent, et Sarkozy dans la frénésie de la course n’hésite pas à attaquer l’État de droit, comme lors de l’attentat contre l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray où il a fustigé « nous devons être impitoyables. Les arguties juridiques, les précautions, les prétextes à une action incomplète ne sont pas admissibles »

A Marseille le discours identitaire n’a pas manqué : lors de son meeting et sous les applaudissements du public Sarkozy à proféré «  ce n’est pas parce qu’on est musulman qu’on a le droit de détester et mépriser la France  ». Le discours est provocateur, particulièrement à Marseille, ville d’une grande mixité à la fois culturelle et cultuelle. Sarkozy se pose en candidat rassembleur de la droite la plus réactionnaire, d’une politique « dure » à l’encontre d’une politique soi-disant « molle » mené par Juppé et les centristes.

Juppé mou ? Pas tant que ça…

 
Alain Juppé arrive largement en tête des sondages, si bien que même s’ils peuvent s’avérer des faux amis, la tendance aura du mal à s’inverser. En tout cas, plus la quantité d’électeurs sera grande, plus les chances de victoire seront du côté d’Alain Juppé.

Lors du meeting Sarkozy a pris Juppé pour cible en demandant au publique : « voulez-vous une alternance molle ou une alternance véritable ? ». Les arguments sur la « mollesse » du programme de Juppé s’avèrent infondés, et ne servent qu’à agiter l’hystérie réactionnaire qui plane au tour du cirque médiatique. En effet, les classes populaires doivent craindre tout autant le programme mené par le camp d’Alain Juppé que celui de Sarkozy, car si le discours de Juppé est adouci et n’utilise pas une rhétorique identitaire et raciste - donc soi-disant « dure » -, le fond du programme reste quasiment le même : une attaque frontale contre les travailleurs. Prolongement de la retraite à 65 ans, baisse de l’impôt aux sociétés, fin des 35 heures et le durcissement des conditions d’attributions des allocations chômage, en suspendant ces dernières si la recherche d’emploi est perçue comme insuffisante. Sur le plan migratoire, il veut revoir les accords de Schengen et faire voter chaque année par le parlement un plafond pour l’immigration. La cerise sur le gâteau c’est la question de l’armée à laquelle il veut accorder plus de moyens, en augmentant les crédits accordés à la défense d’un montant d’au moins 7 milliards en 2022.

Le passé de Juppé n’est guère plus reluisant que son programme : lors du gouvernement Chirac en 1995, il a occupé le poste de 1er ministre, et promulgué en novembre 1995 le « plan Juppé », une offensive contre les retraites et la sécurité sociale, qui avait déclenché un mouvement massif à l’encontre de cette loi, le plus grand mouvement syndical depuis mai 68 et qui a fini par faire plier le gouvernement. Un mois auparavant, il réprimait les révoltes des banlieues sans aucune hésitation.

Juppé est aujourd’hui un loup déguisé en mouton dans ces primaires à droite, derrière son air calme et posé se cache un gouvernement d’austérité et de répression contre le monde du travail.

Bayrou, une épine dans le pied de Sarkozy

 
A Marseille, Sarkozy a également pointé son artillerie sur François Bayrou, maire de Pau, qui en septembre dernier avait encouragé les militants et sympathisants du centre à voter Juppé lors des primaires et déclaré que dans le cas où Juppé serait vaincu, il se proposerait comme alternative.

François Bayrou ne cache pas une inimitié personnelle avec Nicolas Sarkozy. En 2012 il avait appelé a voter Hollande lors du deuxième tour des présidentielles, et prends à nouveau parti médiatiquement contre lui aujourd’hui. C’est un coup que Sarkozy peine à encaisser. C’est une manière pour Bayrou d’exister au sein de cet échiquier politique fractionné, de se rendre indispensable dans le maigre panorama politique français, grâce à sa position de « centre » et au fort niveau d’abstention.

Le discours de Sarkozy critiquait notamment l’ambiguïté du programme et le rapprochement de Bayrou avec François Hollande : « quand on veut se faire élire avec les voix de la gauche, c’est qu’on se prépare à donner des gages à la gauche, et à mettre en œuvre une politique ambiguë ». La politique « ambiguë » dont Sarkozy parle ne compte pourtant aucune ambiguïté : c’est justement cette franche offensive du gouvernement contre les droits des salariés à travers des lois tels que la loi relative au renseignement, la loi Macron, Rebsamen et la récemment appliqué dite « El Khomri » qui au fond, est l’essence, quoique radicalisé, du programme de l’hypothétique gouvernement d’un Sarkozy ou d’un Juppé. C’est à dire le programme des classes possédantes, des financiers et des industriels : la politique de l’anéantissement du code du travail et de la répression policière et judiciaire du mouvement social.