^

Monde

Tournées des popotes à Gao

Que signifient les gesticulations militaires de Macron au Mali ?

Pour son premier déplacement hors d'Europe, Macron n'avait rien laissé au hasard. En choisissant la base militaire de Gao, la plus importante de forces françaises engagées à l'étranger (1700 hommes), il a voulu envoyer un message clair : des armes, des biceps, la Françafrique et l'Europe forteresse. Et si cela vous met mal à l'aise, c'est normal...

Attention, bruits de bottes !


En moins d’une semaine, depuis son investiture, le nouveau président a déjà envoyé de nombreux signaux marquant sa posture martiale : défilé sur les Champs-Elysées en véhicule militaire, Ministre de l’intérieur premier au rang protocolaire, Ministère de la Défense devenu celui des Armées (dont la Ministre Sylvie Goulard accompagnait hier le Président)... Mais le show qu’il a réalisé ce vendredi à Gao constitue une étape autrement plus explicite. Consacrer aux militaires français en opération extérieure au Sahel sa première visite hors d’Europe est tout un symbole, que Macron a choisi, hier, d’exploiter a fond.

Revue des troupes, d’abord en présence du président Malien (« ami de la France ») Ibrahim Boubakar Keïta, qui s’est déplacé à Gao depuis Bamako pour l’occasion. Puis déjeuner avec les soldats, en prenant son plateau à la file comme tout le monde pour vanter « les valeurs d’égalité » qui caractériseraient l’armée. Un geste que le porte-parole de l’opération Barkhane s’est empressé d’expliquer par « l’admiration » que le Président éprouverait pour « l’esprit de dévouement de ces jeunes ». On aura compris quelle est la conception de la « jeunesse » ainsi promue... Et enfin, le clou du spectacle (morbide), Macron est monté dans un hélicoptère de combat pour un vol « en formation d’attaque ». Une véritable gesticulation militariste.

Un show à la communication contrôlée


Comme toute opération de communication, le déplacement de Macron à Gao compte essentiellement pour l’influence qu’il aura sur celles et ceux qui le verront, et non pour ce que le Président a pu faire sur place. Et pour cause, rien n’a été laissé au hasard.

D’une part, une équipe vidéo de l’Elysée était présente de bout en bout, chargée de faire les images qui serviront à la propagande voulue par le chef de l’Etat. Un hélicoptère leur a ainsi été dépêché spécialement au moment où Macron faisait son tour « en formation de combat », pour faire les meilleures images du Président golden boy dans cette simulation de situation de combat. Même chose avec le « déjeuner avec les soldats ». Et tout au long des six heures passées sur place.

Macron, le Guide ?

Et ce n’est pas fini. En effet, la couverture par la presse du déplacement présidentiel a connu des restrictions sans précédents. Un grand nombre de journalistes ont tout simplement été privés d’accompagnement, la délégation étant triée sur le volet. Tant et si bien qu’une quinzaine de rédactions et de sociétés de journalistes, et pas des moindres (Reporters sans frontières, France 3, l’équipe des JT de M6, Europe 1, Libération, Médiapart, etc.) ont écrit jeudi 18 mai une lettre ouverte au nouveau Président pour dénoncer le huis clos organisé autour de la couverture des activités de Macron depuis dimanche. Ils réaffirment « Il n’appartient en AUCUN CAS à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement, quel qu’en soit le thème (défense, diplomatie, économie, éducation, social...). (…) Ce n’est pas au président de la République, ou à ses services, de décider du fonctionnement interne des rédactions, du choix de leurs traitements et de leurs regards. (…) Aucun de vos prédécesseurs ne s’est prêté à ce genre de système, au nom du respect de la liberté de la presse ». Sympathique « renouveau », sympathique « ouverture », que le « projet » d’Emmanuel Macron...

Impérialisme français et Sahel : les principaux enjeux ?


Visiter Gao, en tant que Président de la République, c’est envoyer un message fort, stratégique : l’opération Barkhane, qui mobilise 4000 militaires français au Sahel, va se poursuivre et même s’approfondir, comme l’a expliqué Emmanuel Macron qui s’est dit « déterminé à promouvoir l’engagement français au Sahel ». Barkhane est actuellement un véritable symbole de l’impérialisme français en Afrique, alors que le Sahel, zone historiquement tampon entre différentes sphères d’influences coloniales et néocoloniales, traverse une étape de recomposition.

Barkhane, c’est d’abord (et d’un point de vue chronologique) l’incarnation de la nécessité pour la France de stabiliser ses « régimes amis », dans une zone particulièrement impactée par la désastreuse opération en Libye en 2011. Les groupes armés qui ont progressivement pris le contrôle du Nord Mali (sans jamais menacer Bamako, contrairement aux mensonges de l’Elysée à ce moment-là), émanaient, et surtout tiraient leur matériel militaire, de la décomposition de la Libye de Kadhafi. Boko Haram – qui opère au Nigeria – lui-même a récupéré du matériel militaire en quantité importante. En quatre années d’opération militaire, le régime malien a certes été consolidé à Bamako, Ibrahim Boubakar Keita a été élu et la contestation sociale qui s’était développée tout au long de l’année 2012 dans la capitale et au Sud Mali a reflué, mais en revanche les populations du Nord vivent dans « un niveau d’insécurité sans précédent », selon la Fédération internationale des droits de l’Homme dans un récent rapport. La preuve que c’était loin d’être l’objectif poursuivi par Serval (la précédente opération) puis Barkhane, d’autant plus que l’état-major français les considère comme réussies.

Mais il faut prendre en compte aussi le Niger, en prise lui aussi de longue date avec une rébellion Touareg (qui a décliné ces dernières années néanmoins) liée à celle du Nord-Mali, et principal fournisseur d’uranium pour le nucléaire français. Ce n’est pas Edouard Philippe, qui a été durant plusieurs années responsable des « affaires publiques » (autrement dit du lobbying politique) d’Areva, qui minimisera cet enjeu-là. Barkhane c’est aussi la pression permanente mise sur le peuple burkinabé, qui s’est révolté en 2014 et a fait chuter Blaise Compaoré, le vieux dictateur assassin de Sankara, et clé de voûte du précédent dispositif politique dans cette région. C’est lui, par exemple, qui a hébergé et appuyé la rébellion ivoirienne, ayant amené Ouattara au pouvoir contre Gbagbo en 2011. Barkhane c’est, enfin, un dispositif permettant de donner corps à l’emprise fusionnelle de l’armée française sur celle du Tchad, où la situation sociale est explosive, mais où le dictateur Idriss Déby, installé par la France en 1991 après deux décennies de guerre et protégé depuis, dispose du principal appareil militaire de la région et constitue un appui de choix pour le contrôle de la Centrafrique.

Mais il faut aussi comprendre le rôle clé joué par cette (omni)présence militaire française au Sahel, comme par le reste des politiques dites de « développement » mise en place dans la zone, dans leur importance géopolitique plus globale, et notamment vis à vis de la crise migratoire et du rôle que l’impérialisme français entend jouer en Europe grâce à elle. Ce n’est en effet pas un hasard si, hier, Macron était accompagné du Ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, de même que du directeur de l’Agence France développement, Rémy Rioux. Pas un hasard non plus si le Président de la République a insisté sur la nécessité d’une plus grande collaboration franco-allemande au Sahel. En fait, quelques jours après sa visite à la chancelière Angela Merkel, le passage de Macron à Gao constituait aussi une démonstration de force : il s’agissait de montrer le rôle clé que joue l’impérialisme français dans le contrôle de la frontière Sud de l’Europe, un rôle qui a longtemps été assumé de manière moins directe, puisque le régime de Kadhafi avait accepté de faire de son pays une vaste zone de rétention des migrants et de contrôle des pays voisins.

Avec Barkhane, avec la dette – qui siphonne les budgets des pays africains et sert de levier pour leur imposer des politiques promues par l’Occident – et les millions du « développement », Macron entend donc jouer un rôle dans la reconstruction d’un Sahel allié de la France, en consolidant ses régimes et l’implantation française dans la zone, et se doter ainsi d’une carte de poids dans les concurrences entre grandes puissances européennes et au-delà.

Crédits photo : AFP




Mots-clés

Mali   /    Impérialisme   /    Macron   /    Monde