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Débats

#1917

Révolution russe. Le jour où le tsar Nicolas II abandonna le pouvoir

Le 15 mars (2 mars dans le calendrier russe de l’époque) 1917, le jour même où un accord conclu entre le comité de la Douma et le soviet de Pétrograd scelle la révolution de février et voit émerger le « double pouvoir » (d’un côté les soviets, de l’autre le Gouvernement Provisoire) Nicolas II Romanov, tsar de toutes les Russie depuis 23 ans, est contraint de renoncer au trône, la signature définitive de l’acte d’abdication advenant le lendemain. Il tente de le faire en faveur de son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch Romanov, mais cette annonce suscite une protestation massive dans Petrograd. Celui-ci, comprenant que sa tête est en jeu et que la situation lui échappera totalement, refuse de lui succéder. L’autocrate lui-même est obligé de reconnaître sa déchéance. 304 années de monarchie brutale se referment, et une nouvelle ère s’ouvre.

Romain Baron

Agonie de la monarchie et naissance du double pouvoir

Avant même le terme des « Cinq journées de février », dès l’après-midi du 27 février (calendrier russe, le 12 mars dans le calendrier occidental) se constitue un « pré-soviet des ouvriers » (composé de dirigeants menchéviks et socialistes-révolutionnaires, dits « SR ») qui convoque un Soviet pour le soir même, qui sera composé de délégués ouvriers et de soldats. Ce sera la renaissance du Soviet de Petrograd. Mais la Douma de son côté, l’assemblée nationale, dont le tsar a suspendu les activités, a beaucoup de légitimité et d’aura contrairement à ce dernier – on se souvient que les manifestations scandaient « A bas le tsar ! », « A bas l’autocratie ! » et même « A bas les Romanov ! ». De leur côté, l’idée qu’ils pouvaient eux-mêmes prendre le pouvoir ne fit qu’effleurer les leaders du Soviet, ceux-ci craignaient encore les réactions des dirigeants de l’armée, et malgré tout, celle du tsar. Simultanément, du côté les membres de la Douma, et en premier lieu les libéraux du « bloc progressiste » sont inquiets de cette situation et soucieux de participer au mouvement qui s’ouvre. Ils forme alors un « Comité pour le rétablissement de l’ordre et les institutions », sans les monarchistes, dans l’idée de former un gouvernement ayant pour priorité le retour à l’ordre, et en particulier le retour des soldats mutinés à leurs postes.

Les leaders du Soviet, menchéviks et SR qui alors en contrôlent la majorité, doivent-ils participer au gouvernement, largement dominé par les libéraux ? Seul Kerenski, socialiste modéré, à la fois membre de la Douma et vice-président du Soviet, le souhaite, mais sa ligne est minoritaire, les autres pensent qu’il sera impossible à des ministres socialistes de faire passer leurs idées. Finalement les leaders du Soviet refusent de participer au gouvernement, mais reconnaissent sa légitimité. Entre ce comité et le soviet de Petrograd, des négociations aboutissent à un compromis : la reconnaissance mutuelle du gouvernement provisoire, qui prendra à sa tête le prince Lvov, et du soviet. Ce 2 mars (15 dans le calendrier occidental) voit donc éclore un « double pouvoir » inédit dans l’histoire, jour même de l’abdication du tsar, dont la fuite en train a été totalement bouleversée et stoppée par les cheminots insurgés, alors même que la veille encore, le dignitaire exigeait que l’ordre soit rétabli.

Les dernières heures…

L’extrait ci-dessous de l’Histoire de la révolution russe de Trotsky (ch. 6 « L’agonie de la monarchie ») raconte les derniers atermoiements précédent l’abdication :

« Il est bon que les révolutions modernes s’accomplissent avec le concours du télégraphe, de sorte que les toutes premières réactions et répliques des détenteurs du pouvoir restent fixées pour l’histoire sur le ruban de papier. Les pourparlers qui eurent lieu entre les feld-maréchaux de sa majesté dans la nuit du 1er au 2 mars constituent un document humain d’un intérêt incomparable. Le tsar devait-il, oui ou non, abdiquer ? Evert, général en chef du front Ouest, ne consentait à donner son opinion qu’après avoir connu l’avis des généraux Roussky et Broussilov. Le général Sakharov, commandant sur le front roumain, exigeait qu’on lui communiquât préalablement les conclusions de tous les autres grands chefs. Après bien des simagrées, ce valeureux guerrier déclara que son ardent attachement au monarque ne lui permettait pas, en son âme et conscience, d’accepter "l’infâme proposition" ; néanmoins, "en sanglotant", il recommandait au tsar d’abdiquer, à seule fin "de s’épargner des sollicitations encore plus abominables". Le général aide de camp Evert expliquait persuasivement la nécessité de la capitulation : "Je prends toutes mesures pour que les informations concernant la situation actuelle dans les capitales ne pénètrent pas dans l’armée, afin de prévenir des troubles qui se produiraient indubitablement. Il n’existe aucun moyen d’arrêter le cours de la révolution dans les capitales." Le grand-duc Nicolas Nicolaïévitch, du front caucasien, suppliait à genoux le tsar de prendre "une mesure extraordinaire" et d’abdiquer ; mêmes supplications de la part des généraux Alexéïev et Broussilov, et de l’amiral Népénine. Quant à Roussky, il formulait oralement les mêmes instances. Sept grands chefs appliquaient respectueusement leurs revolvers aux tempes du monarque adoré. Appréhendant de laisser passer le moment d’une conciliation avec le nouveau pouvoir, redoutant en outre, et non moins, leurs propres troupes, ces hauts capitaines, habitués à rendre les positions, donnèrent à leur tsar-généralissime un conseil unanime : disparaître de la scène sans coup férir. Ainsi parlait non plus le lointain Pétrograd contre lequel, semblait-il, il eût été possible d’envoyer des troupes, mais le front sur lequel il eût fallu prélever des contingents.

Après avoir entendu un rapport si convaincant, le tsar se détermina à abandonner un trône qu’il ne possédait déjà plus. Un télégramme approprié aux circonstances fut préparé, à l’adresse de Rodzianko [président de la Douma] : "Il n’est point de sacrifice que je ne puisse consentir pour le véritable bien et le salut de notre mère la Russie. En suite de quoi, je suis disposé à abdiquer en faveur de mon fils, à condition qu’il reste auprès de moi jusqu’à sa majorité, sous la régence de mon frère le grand-duc Michel Alexandrovitch. Nicolas." Cependant, encore une fois, ce télégramme ne fut pas expédié, car on apprit que, de la capitale, se rendaient à Pskov les députés Goutchkov et Choulguine. C’était un nouveau motif de différer la décision. Le tsar ordonna qu’on lui rendît le télégramme. Il appréhendait évidemment de faire un mauvais marché et attendait encore des nouvelles consolantes, ou, plus exactement, comptait sur un miracle. Les députés étant arrivés, Nicolas les reçut à minuit, entre les 2 et 3 mars, Le miracle ne s’était pas produit et il était désormais impossible de s’esquiver. Le tsar déclara inopinément qu’il ne pouvait se séparer de son fils (quels vagues espoirs fermentaient alors dans sa tête ?) et signa le manifeste d’abdication en faveur de son frère. Il signait en même temps des oukases au Sénat, nommant le Prince Lvov président du Conseil des ministres et Nicolas Nicolaïévitch généralissime. Les soupçons familiaux de la tsarine se trouvèrent comme justifiés : l’exécré "Nicolacha" revenait au pouvoir avec les conspirateurs. Vraisemblablement, Goutchkov estimait sérieusement que la révolution se résignerait à avoir un très auguste chef de guerre. Nicolas Nicolaïévitch, lui aussi, prit cette nomination pour monnaie sonnante. Il essaya même, pendant quelques jours, de donner des ordres et de lancer des appels à l’accomplissement du devoir patriotique. Cependant, la révolution procéda sans douleur à son expulsion.

Pour garder une apparence de libre arbitre, le manifeste d’abdication fut daté de 3 heures de l’après-midi, sous prétexte que cette décision du tsar avait été primitivement prise à cette heure-là. Mais, en fait, la" solution" adoptée dans la journée, transmettant le trône au fils et non point au frère, avait été retirée dans l’espoir que les événements prendraient une meilleure tournure. Personne, pourtant, ne signala ouvertement le faux. Le tsar tentait une dernière fois de sauver la face devant des députés odieux, lesquels, d’autre part, admirent la falsification dans un acte historique, c’est-à-dire une imposture devant le peuple. La monarchie quittait la scène en gardant son style particulier. Mais ses héritiers restèrent aussi fidèles à eux-mêmes. Il est probable qu’ils considérèrent même leur défaillance comme la magnanimité du vainqueur à l’égard du vaincu.

[…] L’amertume de Nicolas II n’était pas, il faut le reconnaître, dépourvue de motifs. Tout récemment encore, le 28 février, le général Alexéïev télégraphiait à tous les commandants en chef sur les fronts : "Nous avons tous l’obligation sacrée, devant le souverain et la patrie, de maintenir dans les troupes du front la fidélité au devoir et au serment prêté." Or, deux jours après, Alexéïev invitait les mêmes chefs à manquer à leur "devoir", à violer leur "serment". Dans le haut commandement, il ne se trouva personne qui intervînt en faveur de son tsar. Tous se hâtaient de prendre place sur le vaisseau de la Révolution, comptant bien y trouver des cabines confortables. Généraux et amiraux se défaisaient des insignes tsaristes et se paraient de rubans rouges. Dans la suite, on signala le cas unique d’un juste : un chef de corps d’armée mourut d’une embolie au moment de prêter le nouveau serment. Mais il n’est pas démontré que la rupture cardiaque ait eu lieu par suite de l’offense faite à son sentiment monarchiste et non par quelque autre cause. Les dignitaires civils, par leur situation même, n’étaient pas plus tenus de faire preuve de courage que les militaires. Chacun se tirait d’affaire comme il pouvait.

Décidément, la montre de la monarchie n’était plus d’accord avec celle de la révolution. »

L’abdication du tsar suscite des manifestations enthousiastes dans tout le pays. Informé d’une fuite possible en Angleterre de la famille impériale, le comité exécutif du Soviet de Petrograd décide son arrestation, et le 20 mars (7 mars du calendrier russe), le gouvernement provisoire promulgue publiquement le mandat d’arrêt. Il n’aura pas fallu longtemps à la nouvelle ère pour balayer l’ancienne. En quelques jours seulement, faute de pouvoir faire autrement, le haut commandement militaire se rallie au nouveau régime, comme toute une série de notables, de nobles etc., alors que tout le pays, l’un des plus grands du monde, se couvre de nouvelles autorités et de nouvelles institutions. Les tumultueuses aventures du « double pouvoir » commencent, dans un contexte de guerre impérialiste où moujiks et prolétaires russes commencent, contre toute attente, à faire trembler le monde.




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