^

Monde

L’impérialisme est aussi responsable

Srebrenica. Vingt ans après le dernier génocide européen

Le 11 juillet 1995 l’enclave bosniaque de Srebrenica tombait. Du 13 au 16 juillet 1995 l’armée nationaliste des serbes de Bosnie dirigée par Ratko Mladić exterminait plus de 8000 hommes et jeunes musulmans de la ville en âge de combattre. Le tout sous le regard passif des casques bleus. Quelques mois plus tard les accords de Dayton entérinant la partition ethnique du pays étaient signés et la guerre touchait à sa fin. Vingt ans après le dernier génocide sur le sol européen, tous les responsables et complices sont loin d’être punis, et bien des plaies restent ouvertes.

Srebrenica avec Goražde et Župa étaient les trois enclaves bosniaques en territoire contrôlé par les forces nationalistes serbes à l’est du pays. La population bosniaque des villes et villages alentour s’était rassemblée dans ces territoires pour échapper aux attaques de l’armée des serbes de Bosnie. Elles étaient encerclées, assiégées et avec un accès très limité aux approvisionnements en aliments et médicaments. Il s’agissait d’un plan conscient de l’armée des serbes de Bosnie.

En 1993 le général français Philippe Morillon, alors commandant des forces de l’ONU (FORPRONU), se rend à Srebrenica pour apporter des vivres. Quand le convoi de l’ONU tente de rentrer à Sarajevo, la foule lui bloque la route, dénonçant l’abandon dans lequel « les Occidentaux » les laissent face aux attaques des forces serbes. Après avoir été retenu dans la ville deux jours durant, le général français se dirige vers la foule et lance : « Je suis venu de mon plein gré et j’ai décidé de rester ici, à Srebrenica ; vous êtes désormais sous la protection des forces de l’ONU ».

Après cet évènement l’ONU s’est vue obligée de déclarer la ville « zone de sécurité »... mais sous les conditions imposées par le chef militaire serbe de Bosnie Ratko Mladić et du leader politique serbe Radovan Karadžić. Ceux-ci exigeaient que les forces de résistance de la ville soient désarmées. L’ONU a accepté et a imposé le désarmement aux défenseurs de Srebrenica.

Ainsi, les forces serbes obtenaient une première victoire grâce à « l’intervention humanitaire » de l’impérialisme : alors que la ville restait isolée et encerclée par les forces serbes (la défense de celle-ci par les troupes de l’ONU n’était qu’une vague promesse), les Serbes obtinrent le désarmement de ceux qui auraient pu offrir une certaine résistance, voire empêcher que la ville soit prise. Ainsi, les forces de Mladić n’attendaient que le moment opportun pour lancer l’assaut.

La responsabilité des puissances impérialistes

Un long article publié récemment dans le journal britannique The Guardian expose la responsabilité et complicité des puissances occidentales dans la chute de Srebrenica comme faisant partie de leur plan pour obtenir la conclusion rapide d’un accord de paix mettant fin à la guerre la plus sanglante sur le sol européen depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Alors que la responsabilité des casques bleus hollandais, qui ont laissé à la merci des Tchetniks serbes la population qui a sollicité leur aide, est connue, les auteurs de l’article du Guardian révèlent que de nombreuses preuves démontrent que « la chute de Srebrenica faisait partie d’une politique élaborée par les « trois grands pouvoirs » - Grande-Bretagne, Etats-Unis et France – et les dirigeants de l’ONU à la recherche d’une paix à tout prix ; une paix terriblement aux dépens de Srebrenica… ».

Les dirigeants politiques et militaires impérialistes considéraient que les enclaves étaient « indéfendables » et surtout que pour conclure un accord de paix rapidement avec les représentants serbes il fallait laisser tomber ces territoires bosniaques. Ainsi, selon l’ancien ministre néerlandais de la défense Joris Voorhoeve, les services secrets des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne étaient au courant dès le mois de juin 1995 du plan des serbes de s’emparer des trois enclaves bosniaques.

Plus encore, le 8 mars le commandement de l’armée des serbes de Bosnie publiait la « Directive 7 » qui ordonnait l’attaque contre les enclaves bosno-musulmanes, en même temps que Ratko Mladić déclarait à l’assemblée des Serbes de Bosnie son intention de « faire disparaitre » la population bosniaque des enclaves. Tout cela était connu des gouvernements occidentaux.

Au vu de ces informations, on mesure mieux le degré d’hypocrisie de la Grande-Bretagne qui, ces derniers jours a essayé de faire adopter à l’ONU une motion reconnaissant le génocide en Srebrenica. Par ailleurs, il faut dire que cette initiative a été bloquée par le véto de la Russie, preuve supplémentaire du caractère réactionnaire du régime de Poutine.

Dayton et l’accélération du « nettoyage ethnique »

Le génocide de Srebrenica se produit en juillet 1995, quand il devient de plus en plus clair que l’on se dirige vers un partage « ethnique » du territoire de la Bosnie-Herzégovine. Ainsi, l’opération de « nettoyage ethnique » de Srebrenica, comme la déportation et le massacre des civils serbes de Krajina en Croatie lors de « l’Opération Tempête » de l’armée croate en août 1995, a été menée pour légitimer l’occupation des territoires et pouvoir ensuite les revendiquer comme « territoires nationaux » lors des négociations de partage des restes de l’ex-Yougoslavie.

Dans la logique du plan réactionnaire de « partage ethnique » de la Bosnie-Herzégovine, le problème posé par des enclaves musulmanes dans le « futur territoire serbe », telles que Srebrenica, Župa ou Goražde, ne pouvait être résolu en fin de compte que par la conquête de celles-ci et une « épuration ethnique » postérieure. Il est significatif de ce point de vue là que de ces trois villes, seule Goražde, qui a pu résister à l’attaque des forces serbes parce qu’elle ne s’était pas désarmée, fasse aujourd’hui partie de la Fédération Croato-Musulmane, l’une des deux entités qui composent la Bosnie-Herzégovine actuelle (l’autre étant l’entité serbe, Republika Srpska).

L’unité des exploités face au nationalisme et l’impérialisme

Dans la foulée de la guerre la Bosnie-Herzégovine a connu un processus de privatisations et de désindustrialisation qui a ajouté aux souffrances de la guerre, misère, chômage et dégradation d’ensemble des conditions de vie. Avec un taux de chômage de 40% et une très grande partie de la population dépendante des aides sociales de l’Etat, la situation des classes populaires du pays, qu’elles soient serbes, bosniaques ou croates, est déplorable. Le clientélisme, la corruption et le contrôle par les partis politiques nationalistes des emplois publics font partie du quotidien de la population.

Depuis le début de la crise économique internationale la situation est en train de s’aggraver. Les dirigeants impérialistes, qui ont mis en place les Accords de Dayton il y a vingt ans, poussent aujourd’hui à une réforme de l’Etat bosnien renforçant la centralisation… afin d’appliquer les mesures d’austérité requises. Les dirigeants serbes de leur côté sont devenus les principaux défenseurs de la Bosnie de Dayton. Ces accords leur donnent en effet un tel pouvoir que ni l’unification avec la Serbie, ni l’indépendance ne leur offriraient. En ce sens ils sont aujourd’hui les principaux défenseurs du statu quo.

Face à cette situation les classes populaires de Bosnie-Herzégovine ont su faire peur aussi bien aux partis politiques nationalistes qu’à l’impérialisme lors de l’explosion sociale de février 2014. A cette occasion, une partie de la classe ouvrière, avec la jeunesse précarisée, a exprimé son rejet de la caste politique au pouvoir depuis la fin de la guerre, aux privatisations qui ont permis à des capitalistes locaux et internationaux de s’approprier la richesse nationale, mais aussi à la Bosnie de Dayton.

Rien n’a changé dans la situation des travailleurs et des masses populaires du pays, et les conséquences politiques et économiques de la guerre de 1992-1995 sont toujours présentes. Il s’agit d’une situation insoutenable. Le rôle de la classe ouvrière sera déterminant pour empêcher que la crise du régime de Dayton soit capitalisée par des tendances encore plus réactionnaires que celles qui ont dominé le pays depuis 25 ans.




Mots-clés

Bosnie-Herzégovine   /    Europe de l’Est   /    Monde