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Trump et « l’État profond » : complots ou luttes au sein de la bourgeoisie ?

La semaine a été agitée pour Trump. Après un livre brûlot qui décrit le chaos qui règne au sein de la Maison-Blanche, une tribune anonyme a été publiée dans le NY Times il y a quelques jours, revendiquant une résistance de l'intérieur de l'administration contre Trump. Ce dernier a immédiatement lancé une chasse aux « traîtres », accusant le « deep state » – l'état profond – de saboter sa présidence. Complot de forces occultes ou luttes internes au sein de la bourgeoisie américaine ?

Une semaine agitée pour Trump

L’auteur de la tribune parue dans le New York Times précise néanmoins que ses critiques ne sont pas "de gauche", il revendique même explicitement l’accumulation militaire et les politiques fiscales menées par Trump. Cependant, il faut noter que cette tribune fait suite à la publication d’un livre décrivant le chaos qui règne à la maison-blanche par un journaliste respecté, Bob Woodward. Si un livre du même style avait déjà été publié il y a quelques mois – Fire and Fury – cette fois l’auteur est un journaliste reconnu par la bourgeoisie pour son sérieux.
Au-delà des scandales, et des attaques directes envers la santé mentale de Trump, le livre de Bob Woodward traduit surtout un degré de désorganisation inédit au sein de la Maison-Blanche, exprimant les luttes internes croissantes au sein de la bourgeoisie américaine.

Évidemment, Trump a immédiatement accusé l’auteur de la tribune parue dans le New York Times de trahison, et a repris sa rhétorique d’un "deep state" qui s’attaquerait à lui. Faut-il y voir un réel complot de forces obscures ou bien plutôt une lutte au sein de la bourgeoise pour décider de la politique à mener ?

Deep State Vs Trump : paranoïa et capitalisme

La rhétorique du « deep state », l’État profond, est désormais un lieu commun de la présidence Trump. Si le terme de « deep state » fait bien sûr écho aux théories conspirationnistes les plus diverses, aux Etats-Unis, et plus précisément dans la bouche de Trump, il s’agit d’accuser une frange de la bureaucratie d’État qui manigancerait dans l’ombre pour le destituer et lui nuire directement. Le terme de « deep state » est un terme fort qui résonne dans l’imaginaire collectif, surtout aux Etats-Unis depuis les attentats 2001, qui ont vu fleurir les théories complotistes et conspirationnistes.

Les tendances paranoïaques sont un aspect important du capitalisme contemporain, et expriment une incapacité en propre de la part de la population à donner sens à la totalité du capitalisme alors que les instances de pouvoir et de décision sont réellement maintenues dans l’opacité. Dans ce contexte, les ressorts du pouvoir apparaissent de plus en plus dans des mains obscures et lointaines et servent de terreau à l’imagination collective qui s’en empare et imagine toutes sortes de puissances occultes dirigeant dans l’ombre. Comme l’écrit l’économiste marxiste Isaac Joshua : « Avec le pouvoir actionnarial, avec la collectivisation de l’épargne, les décisions ont été déplacées vers des sommets anonymes qui manipulent fonds et titres et gouvernent ainsi la vie de millions sinon de milliards d’hommes et de femmes. Tout se passe comme si cette vie ne dépendait plus de décisions d’autres individus faits de chair et de sang, mais de l’engrenage désincarné du capital, un Moloch qui vit ailleurs et s’alimente d’existences humaines.1 »

Qui plus est, accuser des puissances occultes de menacer l’État et la « démocratie » un moyen commode pour la bourgeoisie de faire oublier le caractère profondément anti-démocratique de ses institutions, surtout aux Etats-Unis. On se rappelle ainsi des propos tenus par "Ike" Eisenhower, président américain et ancien militaire, sur le complexe militaro-industriel comme « menace à la démocratie » lors de son discours de départ.

Le recours à cette rhétorique complotiste n’est donc pas nouvelle

En réalité, derrière les connotations ésotériques et complotistes, il s’agit surtout de l’expression de luttes fractionnelles de plus en plus intenses entre diverses franges de la bourgeoisie, et ce au sein même de l’administration Trump. Une partie de la bureaucratie d’État, et d’autres franges de la bourgeoisie, voient d’un mauvais œil la politique menée par Trump et sa façon de gérer les choses en interne, mais aussi la politique extérieure très agressive envers d’anciens alliés américains. De fait, ce grand chambardement provoqué par Trump déclenche des réactions.

Un article de The Nation résume parfaitement cette idée : "Une grande partie de l’interprétation centre la question autour de l’État profond, mais même si nous considérons l’"État profond" comme un concept valable, il est trompeur de penser les intérêts concurrents qu’il représente comme monolithique (...). Les grandes compagnies pétrolières et Wall Street pourraient vouloir une déréglementation et une ouverture sur la Russie. La haute technologie veut accroître les échanges commerciaux. Trump, drapé dans une ambition dévorante, veut tout cela - ce qui le rend à la fois potentiellement utile et fondamentalement instable, à la fois produit et cible de l’État profond. En 1956, C. Wright Mills écrivait que " la conception unitaire de l’élite au pouvoir repose sur (...) la coïncidence des intérêts des organisations économiques, politiques et militaires ". Les interprétations "Trump vs Deep State" montrent que cette unité a disparu depuis longtemps."

En réalité, une désorganisation au sein de la bourgeoisie

La bourgeoisie, comme tout classe, n’est pas monolithique. En fonction de ses intérêts, chaque frange peut défendre des options parfois mutuellement contradictoires. En l’occurrence, lorsque l’hégémonie de la classe dominante est assurée, ces luttes sont maintenues dans des marges étroites, et permettent d’afficher au moins une unité de façade, surtout dans le cadre de la démocratie parlementaire bourgeoise, le meilleur habit de la dictature de la bourgeoise comme l’écrivait Lénine.

Ce qui change dans le cas de Trump, c’est à la fois l’ampleur et la publicité de telles luttes. Il faut voir que c’est absolument exceptionnel que le New York Times accepte de publier une tribune anonyme, ciblant de plus directement un président. Il faudrait, pour avoir une situation analogue, remonter à la fin de l’ère Nixon, avec l’épuisement hégémonique de la présidence Nixon et de la domination américaine après la défaite contre le Vietnam. La situation n’en est pas là. Certes. Toutefois, ce degré de désorganisation trahit l’affaiblissement hégémonique des États-Unis, et la situation de crise organique qui frappe la bourgeoisie.

En l’occurrence, les différentes franges de la bourgeoisie sont divisées sur les solutions à adopter. Par analogie, comme l’écrit Trotsky dans Vaincre le fascisme - on n’en est pas encore là toutefois – au sujet de la bourgeoisie allemande : « Divisée, la grande bourgeoisie allemande hésite aujourd’hui. Les désaccords internes ne portent que sur le choix du traitement à appliquer aujourd’hui à la crise sociale. »

De même aujourd’hui, alors que le consensus néolibéral s’épuise, la bourgeoisie oscille et hésite entre les solutions à adopter face à l’érosion de son hégémonie. Trump est une frange, la plus radicale. Mais elle ne fait pas l’unanimité, y compris au sein des Républicains – son propre parti – , et déstabilise ainsi des intérêts bien établis, notamment une frange de la bureaucratie étatique, mais aussi une partie de la bourgeoisie inquiète à l’idée de mener une guerre commerciale – ou militaire – avec des pays comme la Chine.

L’effondrement du consensus néolibéral globalisateur s’exprime ainsi par des tendances contradictoires au sein de la bourgeoisie américaine, et de comment y faire face. Tandis qu’une frange continue de s’y accrocher - car elle y a intérêt -, d’autres revendiquent ouvertement la fin de cette ère et optent pour une politique agressive d’America First qui vise, tant qu’il est encore temps, à s’appuyer sur la puissance militaire et la puissance du dollar pour rafler la mise sur le terrain économie mondial, recourant de plus en plus à l’intimidation avec ses alliés proches.

Ce phénomène de lutte interne n’est pas en tant que tel nouveau dans l’histoire du capitalisme.

Remarquablement, Marx analysait dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte la façon dont le développement d’une bureaucratie d’Etat, produit d’une division des tâches au sein de la bourgeoisie, peut conduire à des luttes intestines qui se centrent autour du contrôle de l’appareil d’Etat dans le choix de la politique à adopter : « La monarchie légitime et la monarchie de Juillet n’y ajoutèrent rien, sauf une plus grande division du travail, qui s’accrut dans la mesure même où la division du travail à l’intérieure de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d’intérêts, donc de la matière nouvelle pour l’administration de l’Etat. Chaque intérêt commun fut immédiatement distrait de la société, pour lui être opposée comme intérêt supérieur, général, arraché à l’activité autonome des membres de la société pour être l’objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école, la propriété communale d’une commune rurale jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et à l’Université de France. »

Évidemment, il ne s’agit pas ici de dire que les intérêts de la bureaucratie – une partie de la bourgeoisie – sont contradictoires avec ceux de Trump. Il s’agit simplement de plusieurs franges de la bourgeoisie qui se disputent sur les meilleurs moyens de maintenir leur pouvoir et exploiter au mieux la classe ouvrière.

Une situation qui ouvre des possibilités de contre-attaque par la gauche ?

Il faut voir toutefois que la situation se complique pour Trump : les élections de mi-mandat pourraient voir les démocrates lui passer devant, quatre de ses collaborateurs les plus proches sont mis en examen, et les effets de la guerre commerciale inquiètent en haut lieu une frange de la bourgeoisie. C’est en s’appuyant sur ces divisions que la classe ouvrière peut espérer remporter des victoires contre un ennemi plus fort qu’elle.

En cela, cette situation de désorganisation ouvre des perspectives de polarisation politique forte. A ce titre, il est intéressant de constater que le Parti Démocrate est en difficulté car aucun candidat organique capable d’hégémoniser le centre et de défendre les intérêts de la bourgeoisie financière de Wall Street, comme ce fut le cas pour Hillary Clinton, n’a émergé.

Au contraire, comme l’écrit Claudia Cinatti dans un article paru dans La Izquierda Diario
 : "Dans ce vide relatif a émergé une aile gauche qui évolue à l’intérieur et à l’extérieur du Parti Démocrate, et c’est dans un sens la continuité du phénomène qui avait été exprimé par la candidature de Bernie Sanders, et qui dispute avec succès le vote progressiste dans certaines primaires. C’est le cas, par exemple, d’Alexandria Ocasio Cortez, la jeune femme d’origine latine qui a remporté la primaire d’un candidat de l’appareil au cœur du Bronx" Évidemment, les efforts du Parti Démocrate pour coopter cette frange plus radicale à l’appareil du parti est en cours, et il n’est pas dit que cela échoue. Toutefois, face au bonapartisme faible de Trump, qui commence à voir sa base sociale s’éroder, et les membres de son administration se révolter ouvertement contre lui, la situation politique pourrait continuer à se tendre.
A l’opposé d’une frange de l’extrême-gauche qui aime à tracer des signes égalité entre toutes les franges de la bourgeoisie, et qui affirme que ces luttes ne regarderaient pas la classe ouvrière, nous considérons que comprendre les dissensions, luttes et contradictions au sein de la bourgeoisie est nécessaire pour y ouvrir des brèches et des contre-offensives de la part de la classe ouvrière. Comme l’écrit Lénine : « On ne peut triompher d’un adversaire plus puissant qu’au prix d’une extrême tension des forces et à la condition expresse d’utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspect, la plus intelligente, la moindre « fissure » entre les ennemis, les moindres oppositions d’intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l’intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de s’assurer un allié numériquement fort, fut-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. »

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1 La trajectoire du capital, p. 175,




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