Société

Violences policières

"Tu dégages". Une femme violentée et humiliée par des CRS lors de l’évacuation d’un camp de migrants à Paris

Publié le 25 juillet 2016

La vidéo a fait le tour du web. Un groupe de CRS en pleine intervention et une mère dépitée qui essaye de se faire comprendre : elle veut juste récupérer quelques affaires. Mais la brutalité et l’absurdité des forces de l’ordre viennent à l’encontre de cette mère, des menaces et des moqueries s’en suivent et même des coups des pieds contre la poussette dans laquelle elle porte son enfant.

Nahuel Malon

Les images ont été recueilles par un correspondant du quotidien colombien El Espectador, Ricardo Abdahllah, qui couvrait l’évacuation d’un camp où 2628 migrants se sont installées au nord de Paris entre l’arrêt Jean Jaurès et Colonel Fabien, le 22 juillet dernier.

Selon son témoignage, à son arrivée, un policier donnait des coups de pieds contre la poussette où se trouvait l’enfant, ce qui explique la rage de cette femme. C’est à ce moment-là que Ricardo commence à filmer la scène. Une CRS essaye de discuter en anglais avec la mère quand un policier, sur un ton extrêmement agressif, lui ordonne de dégager et la pousse violemment ainsi que la poussette. La dame essaye de montrer son passeport à la CRS, des moqueries et des rires s’en suivent.

Cette scène n’est qu’un extrait de la violence quotidienne dont souffrent des milliers des migrants tous les jours ; une scène qui a été filmée mais qui n’est qu’un petit aperçu de la dure réalité qu’endurent ces personnes qui ont quitté leur pays pour trouver un meilleur avenir, espérant échapper à la misère ou à la guerre. Cette violence ne date pas d’hier : déjà en 2015, plus précisément le 5 mai, une vidéo ayant été prise par un collectif de citoyens calaisiens, montrait des policiers qui s’acharnaient contre les migrants sur la rocade qui conduit droit au tunnel sous la Manche. Pour Izza Leghtas, chercheuse pour HRW et habituée aux terrains difficiles, l’enquête a été humainement éprouvante. « En novembre et décembre 2014, j’ai réalisé des entretiens longs avec quarante-quatre migrants dont trois mineurs, explique-t-elle. Dix-neuf m’ont déclaré avoir été maltraités au moins une fois par la police. Une maltraitance pouvant notamment signifier un passage à tabac. Huit avaient eu un membre cassé et vingt et un, dont deux enfants, avaient été aspergés de gaz. »

En 2005, Amnesty International faisait un rapport exhaustif sous le titre « Pour une véritable justice. Mettre fin à l’impunité de fait des agents de la force publique dans des cas de coups de feu, des morts en garde à vue, de torture et d’autres mauvais traitements ». Dans ce rapport, Amnesty International s’intéressait à une trentaine d’affaires de graves violations des droits humains commises par des policiers entre 1991 et 2005. Vexations, torture, humiliation, assassinats et l’impunité, par classement sans suite des plaintes ou via un acquittement, qui s’en suit pour les agents de la force publique. Le racisme est un facteur important dans beaucoup des affaires décrites dans ce rapport. « Presque toutes les affaires dont Amnesty International a eu connaissance concernaient des personnes d’origine ethnique non européenne, principalement originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne ». L’organisation a constaté que les violences policières, notamment les mauvais traitements, étaient commises principalement contre des personnes perçues comme étrangères ; elle estime que cela révèle l’existence d’une perception officielle selon laquelle ces personnes sont davantage susceptibles de constituer une menace à la sécurité ou de commettre des infractions que les Blancs ou les non-musulmans, qu’il s’agisse de Français ou d’autres Européens ». Nous avons voulu nommer quelques-uns d’entre eux pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli : Ahmed Selmouni (victime de torture), Todor Bogdanovic (enfant rom de huit ans originaire de Serbie, abattu par un agent de la police des frontières, près de Sospel-Alpes-Maritimes dans la nuit du 19 au 20 août 1995), Etienne Leborgne (tué par balle par un policier), Abdelkader Bouziane (16 ans, abattu à un barrage de police à Fontainebleau), Aïssa Ihich (46 ans, atteint d’asthme chronique, a succombé en mai 1991 à une crise d’asthme au commissariat de Mantes-la-Jolie, après avoir été roué de coups alors qu’il gisait à terre), Mohamed Ali Saoud (maintenu entravé et ayant suffoqué pendant 15 à 20 minutes avant de mourir), Sydney Manoka Nzeza, (jeune boxeur amateur originaire du Zaïre mort en garde à vue le 6 novembre 1998 à Tourcoing, après une interpellation accompagnée de violences)…

Ces violations des droits de l’homme continuent dans l’actualité. A Calais ou à Paris sur les camps des réfugiés, ainsi que dans les banlieues où des milliers de jeunes subissent la violence policière et le racisme continuellement. Le cas emblématique de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux jeunes qui ont trouvé la mort le 27 octobre 2005, électrocutés dans l’enceinte d’un transformateur électrique alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle de police, a provoqué des émeutes qui ont commencé dans le quartier d’où ils étaient originaires les jeunes, Clichy-Montfermeil, et qui se sont répandues partout en France par la suite.

Le cas le plus récent est celui d’Adama Traoré, un jeune homme originaire de Beaumont-sur-Oise, décédé après avoir été interpelé violemment par les gendarmes.
Tous ces exemples montrent le caractère xénophobe et raciste des forces de l’ordre à solde de l’Etat français, ainsi que l’impunité dont ils jouissent grâce à la justice à deux vitesses qui, loin d’être aveugle, favorise ces violations systématiques des droits de l’homme, et démontre le caractère de classe de la justice et de l’Etat répressif contre les secteurs les plus démunis et les plus opprimés des classes populaires.