Monde

Un panorama du paysage politique états-unien

USA. Après l’échec de la « révolution politique » de Sanders

Publié le 22 juin 2016

La révolution politique de Bernie Sanders vient d’être matée, quoique le coût pour la caste dirigeante du Parti démocrate ne soit supportable que dans un contexte de désintégration du Parti républicain. L’élection présidentielle se jouera en novembre prochain entre deux figures qui, dans un pays au climat politique plus stable, auraient très probablement déjà été mises en examen ou condamnées pour fraude (Trump) ou pour « avoir mis la sécurité nationale en péril » (Clinton). Il s’agit, en dernière analyse, du signe de la stagnation et de la décadence profondes des deux partis politiques majeurs aux États-Unis.

Ian Steinman

Le vif espoir de changement s’est peu à peu effacé devant la réalité économique du pouvoir capitaliste. Pas le droit à de faux espoirs, les produits en vente lors de cette élection présidentielle correspondent exactement à ce qu’ils feront s’ils sont élus. Au lieu de la traditionnelle bataille publicitaire entre les Coke et Pepsi politiques, les électeurs états-uniens sont confrontés au choix de se droguer au robitussin ou aux fumées de peinture.

Une crise de légitimité, qui aurait pu provoquer la création d’un nouveau parti, a été évité dans le cadre du cercueil confortable du bipartisme. Pourtant la crise économique et politique persiste. Trump reste un électron libre, tout en étant désormais à la tête de l’appareil réticent du Parti républicain. Les mêmes commentateurs du Parti démocrate qui étaient sûrs que Sanders n’avait aucune chance de gagner la primaire sont tout aussi sûrs que ses partisans se mettront à soutenir Clinton. Sanders fera probablement tout pour faire en sorte que cela se produise. Mais même s’il réussit cet exploit, les tensions sur fond desquelles a poussé le soutien massif à sa campagne continueront à s’intensifier.

Les Démocrates

La fuite des documents internes du Parti démocrate par « Guccifer 2 » n’a fait que confirmer ce que tout le monde savait déjà : Hillary Clinton était la seule candidate possible aux yeux de la direction démocrate. Il est intéressant de noter que cette fuite a également révélé une stratégie consciente de s’appuyer sur des contacts et des alliés dans les médias dominants pour lancer des attaques voilées, dans le cas du document concernant les rivaux républicains, mais il est facile de voir comment cette stratégie a été appliquée tout au long des primaires. Des cadres dirigeants de certains médias tout comme des journalistes préoccupés avant tout par l’avancement de leurs carrières savent très bien qu’une présidence de Clinton récompensera ceux qui seront restés loyaux.

Il n’est pas surprenant que ce soient les médias qui annoncent l’enterrement de la « révolution politique », d’après des informations anonymes supposément fournies par des super-délégués démocrates. La défaite de la « révolution politique » de Sanders a été confirmée par un manque de retournement de la situation en Californie. Sanders refuse toujours de concéder la victoire, quoiqu’il affirme ne pas vouloir ébranler la conférence nationale en juillet, dans des discussions privées avec Obama et Clinton. Il suivra plutôt le même chemin que la coalition arc-en-ciel de Jesse Jackson en rassemblant ses partisans jusqu’au bout de la bataille autour des concessions symboliques sur la question de la plate-forme du parti.

La victoire désormais en poche à la fois en termes de délégués et de vote populaire (malgré beaucoup d’irrégularités), la caste démocrate n’hésite plus à se montrer encore plus condescendante envers Sanders et ses partisans. Le comité de rédaction du New York Times a même publié une nécrologie spéciale de la campagne de Sanders dans laquelle il l’a accueilli comme « une voix puissante et crédible contre la démagogie d’un milliardaire supposé. C’est un homme politique fortement préoccupé par les besoins des Américains ordinaires qui peut désormais compter parmi ses succès le fait d’avoir mené une campagne honorable qui a secoué les Démocrates.  »

Sanders a publiquement réaffirmé lors d’un discours sa reconnaissance de la réalité politique de sa défaite. « La tâche politique majeure à laquelle nous ferons face dans les 5 mois à venir est de faire tout pour que Donald Trump soit vaincu et sérieusement... Personnellement j’entends commencer prochainement à jouer un rôle dans ce processus. » Il est allé un peu plus loin encore en déclarant : «  J’attends avec impatience de pouvoir travailler avec Clinton afin de transformer le Parti démocrate pour qu’il devienne le parti des travailleurs et des jeunes. »

Son objectif est clair : pousser la plate-forme démocrate un peu plus à gauche, faire adopter des modifications des statuts du parti pour les élections futures et faire rentrer ses partisans dans les campagnes démocrates à la fois localement et au niveau des états. En définitive, remettre sous tension un parti qui, malgré tout son succès exécutif, a échoué à retrouver une dynamique à l’échelle législative nationale.

Il est cependant improbable qu’il atteigne son objectif de fonder la plate-forme la plus progressiste du parti. Ses propositions les plus radicales sont après tout beaucoup moins progressistes que ce qui était défendu par le parti dans les années 1960 et 1970. Et même s’il y parvenait, une telle plate-forme, aussi radicale soit-elle, n’aurait pas le moindre impact sur l’orientation du parti. Le Parti démocrate se présente aux élections depuis des décennies avec la promesse d’abroger la loi Taft-Hartley, qui régit les relations entre les patrons et les salariés, restreint les prérogatives des syndicats et limite le droit de grève. Il vise donc à mettre en place une série de mesures progressistes, mais sans la moindre intention de vraiment se battre pour le faire.

En ce qui concerne la dynamisation de la base du parti, alors qu’il fera de son mieux, ses efforts seront sans aucun doute contrebalancés par le virage droitier que Clinton opérera maintenant que les primaires sont terminées. Sanders se retrouvera dans la position de négocier des positions plus à gauche du parti qui seront probablement abandonnées aussitôt dans l’objectif de gagner les votes des Républicains désenchantés et leurs dons. Certains le suivront jusqu’en novembre, mais il s’effacera toujours plus au fur et à mesure que Clinton vire à droite. Nombre des partisans de Sanders finiront par rejeter le remède amer qu’il propose.

Les Républicains

La caste politique du Parti républicain vient d’être écrasée dans les primaires. Il s’avère que la base sociale pour le programme traditionnel, socialement et fiscalement conservateur d’une partie de la bourgeoisie états-unienne n’est pas si solide. Devant un candidat qui rend explicite le racisme que la direction du Parti a si soigneusement gardé implicite et qui cherche à canaliser le mécontentement populaire contre les conséquences des traités de libre-échange et la caste politicienne, les électeurs républicains ont majoritairement choisi de rejeter le Parti républicain tel qu’on le connaît.

Obligés de soutenir Trump afin de vaincre Hillary et de maintenir leur propre soutien politique parmi la base républicaine, les dirigeants du Parti font un bon en arrière devant les bouffonneries de Trump. Si le parti est sans doute un bastion du racisme et de l’islamophobie, il les soutient rarement de manière aussi ouverte que Trump, qui n’hésite pas à rejeter sa bile contre les « Mexicains » ou à appeler à interdire l’entrée des musulmans aux États-Unis.

Au-delà des différences des politiques prônées, ce qui tend le rapport entre la direction du Parti et Trump est son échec à se poser plus en candidat national. Clinton maintient régulièrement une avance de 3 à 12 points face à son rival milliardaire dans tous les sondages publiés en juin. Alors que la course semblait serrée tout au long des primaires, ce n’est plus vraiment le cas. De plus en plus de dirigeants républicains s’inquiètent que Trump ne constitue en réalité un fardeau pour leurs propres campagnes de ré-élection dans leurs circonscriptions. Si l’élection se transforme en référendum sur Trump, ils ne veulent surtout pas faire partie de l’équipe perdante.

On peut imaginer sans grande difficulté que bon nombre d’élites républicaines qui ont jusque-là refusé de soutenir Trump, comme les Bushs, préféreraient que Clinton soit la prochaine occupante de la Maison Blanche. Si la popularité de Trump continue à décliner, le nombre de dirigeants républicains prêts à déclarer que l’élection est une cause perdue augmentera probablement, faisant le pari qu’il vaut mieux préparer l’élection de 2020 contre une Clinton toujours largement impopulaire.

Des personnages importants de la droite ont déjà reculé. Au lieu de soutenir le candidat républicain, le milliardaire Charles Koch a plutôt décidé de financer une campagne plus large autour des valeurs libertaires de droite, réalisant des spots TV visant à diriger la détresse économique contre l’intervention « trop importante » de l’État dans l’économie.

Cependant Trump est encore loin de se retrouver dans un impasse. Alors que la direction républicaine est gênée par son manque de modération dans ses déclarations visant les musulmans et les hispano-américains, Trump pourrait très bien se positionner un peu plus à gauche sur les questions économique ou du libre-échange afin d’accroître son attrait au sein des classes populaires. Plus la direction du Parti sera réticente à le soutenir, moins il sera tenu de respecter l’orthodoxie républicaine.

Il est peu probable que Trump puisse gagner l’élection présidentielle sur de telles bases. Mais il serait erroné d’écarter totalement cette éventualité étant donné le niveau d’impopularité dont souffre encore Clinton. Qu’il gagne ou non l’élection, s’il arrivait à fusionner le racisme explicite avec des positions économiques plus à gauche, il pourrait encourager le développement d’une réelle base pour un populisme de droite chez des secteurs de la classe ouvrière et la petite-bourgeoise blanches en voie de paupérisation, préparant ainsi le terrain à une réaction masculine et blanche encore plus intense dans les années à venir.

La bourgeoisie états-unienne

Autant les commentateurs dans les médias s’indignent – non sans hypocrisie – des déclarations les moins « politiquement correctes » de Trump, autant la véritable inquiétude aux sommets de la bourgeoisie est sa politique étrangère hétérodoxe et pas tant ses politiques économique ou sociale. Le PDG de Pfizer a affirmé par exemple ne pas pouvoir « en ce moment distinguer entre les politiques prônées par Trump et celles prônées par Clinton.  » Il a insisté plutôt sur l’importance des élections des représentants et sénateurs.

Le chef du groupe CME, le plus grand marché des produits dérivés financiers a, lui, déclaré : « Je crois dans tous les cas que ce qui est important, c’est que les États-Unis maintiennent leur statut comme leader dans le secteur des services financiers. Je crois que ces deux individus comprennent cela.  » Même s’il s’est montré plus favorable à Clinton en ce qui concerne la politique étrangère.

Les grandes entreprises spécialisées dans les services sont plus réticents et sceptiques vis-à-vis de Trump. Wells Fargo, UPS, Motorola, JP Morgan Chase, Ford et Walgreens, qui avaient tous financé la convention nationale républicaine en 2012, ont récemment déclaré qu’ils ne la financeraient pas cette fois-ci. Cela reflète davantage leur préoccupation pour leur image publique qu’un rejet ou une peur des politiques que Trump mènerait une fois élu.

Le racisme explicite est mauvais pour les affaires. Wells Fargo, qui a financièrement sponsorisé une table ronde avec des activistes de Black Lives Matter, ne veut pas que son image soit entachée par un candidat imprévisible à la tête d’une réaction raciste. Les entreprises qui se sont fièrement dotées des sections de la gestion de la diversité préfèrent voir leur racisme soigneusement voilé dans le labyrinthe du pouvoir policier et économique structurel. C’est loin d’être un sujet pour la conversation polie. Personne ne veut être perçu comme raciste par ceux à qui on vend des prêts à risque.

Le seul soutien que Trump a gagné dans la Silicon Valley vient de la part de Peter Thiel, lui-même milliardaire devenu parrain de l’industrie des technologies après son rôle dans l’écrasement de Gawker. Le PDG d’Intel a envisagé de tenir une collecte de fonds, mais a rapidement reculé. Bien que la bourgeoisie technologique soit en général beaucoup moins enthousiaste pour Hillary qu’Obama, elle appuie clairement la candidate démocrate.

Au contraire, les capitalistes financiers, toujours prêts à se couvrir, se montrent beaucoup plus ouverts à la candidature de Trump. Une collecte de fonds importante est prévue dans les semaines à venir. Elle réunira les principaux gérants de fonds spéculatifs pour 50 milles euros par tête. Hillary a tout de même une longue histoire de service dans ce secteur, et il serait difficile de la doubler sur ce terrain.

Tout cela constitue l’une des transformations politiques les plus significatives du paysage politique états-unien : les Démocrates sont progressivement devenus le premier choix de la bourgeoisie états-unienne. N’étant plus cantonnés au rôle de canalisateur du mécontentement social ou des désirs de changement, devant l’effondrement de la direction républicaine, les Démocrates sont désormais les porte-étendards de la gestion responsable des affaires de la classe capitaliste. Le parti reflète même la diversité que les grands patrons souhaitent projeter avec leurs publicités et leur marketing.

Après la campagne de Sanders

La rébellion de Sanders et le spectre d’une véritable tentative de relancer le réformisme ont probablement été évités pour encore 8 ans. Ce que Sanders promet jusque-là, c’est-à-dire d’inciter ses partisans à se présenter localement, ne constitue aucun danger. Alors que la politique étrangère proposée par Trump menace éventuellement de remettre en cause des décennies de travail patient qui fonde l’hégémonie états-unienne, il n’y a rien de plus anodin qu’un milliardaire qui se présente à la fonction présidentielle. A première vue, il semble que les Démocrates clintoniens aient trouvé une formule réussie pour assurer leur hégémonie politique.

Pourtant un challenge électoral comme celui de Sanders représente une situation exceptionnelle dans le paysage politique nord-américain. Les États-Unis sont un pays où, précisément à cause de son champ extrêmement restreint de débat politique, la lutte de classes et les tensions sociales tendent à s’exprimer à travers des conflits, des mouvements sociaux et des luttes ouvrières explosifs. Les canaux d’action politiques officiels étant bloqués, le retour et l’expansion de ces formes traditionnelles de contestation états-uniennes sont probables.

La légitimité de la superstructure politique et médiatique est au plus bas. Aux yeux de la jeunesse, les médias dominants, les journaux, les commentateurs politiques et les institutions partidaires sont tous décrédités pour leur prise de position évidente vis-à-vis de la campagne de Sanders. Le mensonge isolant d’une Amérique conservatrice semble désormais dépassé, remplacé par la réalité d’un conservatisme fermement enraciné dans les institutions politiques, économiques et médiatiques. Clinton n’arrivera jamais à cultiver l’élan de soutien populaire dont bénéficiait Obama lors de sa campagne électorale et tout au long de son séjour à la Maison Blanche.

Une génération était attirée par Sanders car il canalisait leur révolte contre leurs conditions sociales toujours plus précarisées. Même s’ils suivaient le chemin qu’il semble préparer, ils ne pourront jamais puiser le pouvoir dont ils ont besoin pour changer leur réalité épouvantable dans une mairie ou une législature locale. Voulant obtenir satisfaction de leurs revendications, ils retourneront probablement dans la rue pour occuper ou manifester ; et c’est là où leurs idées radicales et leur désir de changer le monde grandiront et mûriront.

Traduit par I.M.