Politique

Six pages d’interview, quelques tâches de vomi

‘Valeurs Actuelles’ offre une tribune à Marine Le Pen en route vers 2017

Publié le 6 juillet 2016

C’est l’interview de la semaine, paraît-il. Elle vaut, en effet, son pesant de crânes rasés. En ces temps réactionnaires, de retour aux souverainismes nationaux et de xénophobie, Valeurs actuelles, l’hebdomadaire de la droite dure qui se présente comme un newsmagazine comme un autre déroule le tapis rouge à Marine Le Pen pour une longue interview. Tous les sujets y sont abordés, depuis le Brexit et la campagne de Trump jusqu’aux projets que la candidate frontiste nous réserve en cas de victoire à l’élection présidentielle. Entre exultation post-Brexit et appel du pied dans ses propres rangs, la leader frontiste donne libre cours à son éructation nationaliste, sans complexe.

Boris Lefebvre

La conjoncture internationale donne aux idées du Front National une certaine résonance, à défaut de les rendre pertinentes. À propos du Brexit, la candidate à l’élection de 2017 s’engage à suivre l’exemple britannique et propose le départ de la France de l’Union européenne par référendum si les négociations avec Bruxelles ne se révélaient pas fructueuses. En prônant un retour rapide - et sans s’embarrasser des « arguments techniques », à la souveraineté nationale, Marine Le Pen ne semble pas mesurer que cela n’améliorera pas le sort de l’immense majorité des travailleurs. Cette indépendance retrouvée ne ramènera peut-être pas la retraite à 60 ans, sur laquelle la candidate avait fondé une partie du vote Front National, notamment dans les classes populaires. Cette mesure, pourtant très concrète, pourrait être sacrifiée sur l’autel de l’indépendance de la nation, qui correspond assurément aux revendications plus immédiates de l’immense majorité d’entre nous... Le pouvoir de l’État et de la bourgeoisie nationale en serait peut-être renforcé mais les problèmes qu’ils soulèvent (domination, répression, racisme...) se poseront toujours. Ce changement d’échelle ne sera qu’un autre visage du même calvaire d’autant plus si la candidate parvient à restaurer le septennat présidentiel, renforçant du même coup un peu plus la nature bonapartiste de l’État français.

À cet égard, la position de Marine Le Pen envers Donald Trump révèle le même brouillage des pistes orchestré par son discours populiste. Défendant la posture de Trump en ce qu’il incarne le renouveau politique d’un souverainisme décomplexé, la leader du Front national va jusqu’à faire de ce milliardaire le guide d’un probable « printemps des patriotes » dans le monde occidental. Provocateur nationaliste et soi-disant indépendant « à l’égard de Wall Street, des marchés et des lobbies financiers », Trump n’en reste pas moins une figure extrême du capitalisme, certes un peu dépassée, mais terriblement révélatrice de la violence de ce système économique. Encore une fois de plus, Marine Le Pen joue le capitalisme national contre le capitalisme international sans analyser que c’est l’un et l’autre ne sont pas de nature différentes : ils conduisent aux mêmes effets néfastes pour les travailleurs, pour les libertés et pour l’environnement.

Face à la faible probabilité qu’elle a de se retrouver victorieuse au second tour en 2017, Marine Le Pen tente de ménager la chèvre et le chou en appelant à des alliances politiques et en resserrant les rangs dans son propre parti. Une part non négligeable de l’interview est, en effet, accordée aux déboires familiaux et politiques que le clan Le Pen a vécus ces derniers temps. Marine Le Pen revient sur l’éviction de son père du Front National et sur la ligne réactionnaire de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen. Les provocations du père, trop semblables à celle de Trump peut-être, déstabilisaient le parti frontiste en quête de respectabilité. Mais ce sont les positionnements de la jeune députée à l’Assemblée qui font l’objet d’un rappel à l’ordre. Contre la rigidité de Marion Maréchal-Le Pen, ce qui n’est pas peu dire en ce qui concerne la député opposée au mariage pour tous et à l’IVG, la présidente du parti l’enjoint à « développer son sens du jeu collectif ». Prodigue en bons conseils, Marine Le Pen s’empresse de donner l’exemple et tend des perches à toute la périphérie d’extrême-droite qui pourrait la conforter dans la bataille présidentielle. C’est ainsi qu’elle enjoint Nicolas Dupont-Aignan et Philippe de Villiers à venir grossir ses rangs pendant la campagne. Par cet appel conjoint, Marine Le Pen dévoile sans ambiguïté que l’essence même du programme qu’elle défend tient autant du souverainisme décomplexé que du nationalisme identitaire.

En définitive, cette interview de Marine Le Pen permet de faire le point sur les ambitions d’une candidate qui spécule sur les effets de la crise économique et politique en Europe. En ne proposant que la nation comme planche de salut, la leader frontiste réactive les ressorts xénophobes et répressifs du nationalisme. En attendant, le combat contre la loi travail continue et on ne peut que constater que Marine Le Pen n’a rien à dire dès que les travailleurs décident de reprendre en main leurs vies.

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